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«L’invention la plus dangereuse de l’histoire»

«L’invention la plus dangereuse de l’histoire»

05.05.2014, par
Mis à jour le 29.05.2015
Production de cigarettes.
Production de cigarettes en usine.
Robert Proctor, historien des sciences à l'université Stanford, aux États-Unis, a mené l'enquête sur le tabac et son industrie pendant plus de dix ans. Son livre «Golden Holocaust», fruit de ce travail colossal, est sorti au printemps 2014 dans sa version française. Il répond aux questions du philosophe Mathias Girel, qui a préfacé et édité cette version.

Vous avez passé plus de dix ans à éplucher les « Tobacco Documents », à savoir les notes et rapports confidentiels, désormais rendus publics, de l'industrie du tabac. Quel est l'argument principal de votre ouvrage, Golden Holocaust ?
Robert Proctor : La cigarette est l'invention la plus dangereuse de l'histoire de la civilisation. Elle devrait être interdite, non seulement à cause de sa nocivité, mais parce qu’elle est inutilement et exagérément dangereuse. Elle est bien plus létale que nécessaire: c’est un objet qui tue lorsqu’on l’utilise comme on est censé le faire et non à la suite d’un mésusage, par accident.
Nous croyons tout savoir sur la cigarette et sur l'industrie du tabac, mais nous nous trompons. C’est un univers obscur, où règnent le complot et une corruption sans précédent. Et que fait-on pour y remédier ? Quasiment rien. Nous sommes asphyxiés, "nicotinisés", étouffés par un nuage d'apathie. Rien qu'aux Etats-Unis, la cigarette tue 480 000 personnes par an, soit l'équivalent de cinq avions de ligne s'abîmant en mer chaque jour. Mais si la récente disparition d'un long-courrier de la Malaysian Airlines a marqué les esprits, nous acceptons sans broncher le massacre provoqué par la cigarette, comme si elle était l'expression naturelle de la liberté individuelle. Nous vivons dans un monde d'exceptionnalisme radical concernant le tabac, où les règles de santé publique et de gouvernance démocratique semblent être parties en fumée.
 
Quelle a été l’attitude de la recherche tout au long de ces années ?
R.P.: Le tabac a représenté la plus grande atteinte à l'intégrité intellectuelle depuis l'époque nazie. Au moins 25 prix Nobel ont perçu des sommes d’argent des fabricants, et reçu des bourses du célèbre Conseil américain de la recherche sur le tabac (CTR), le principal organe responsable de la recherche menée par l'industrie pour servir d'écran de fumée. Plus de 400 millions de dollars ont été alloués à ce seul organisme et des chercheurs industriels de haut vol ont été sollicités pour participer à l'élaboration de la campagne anti-cancer menée à l'initiative de Nixon. C’est la raison pour laquelle le tabac a été quasiment passé sous silence pendant cette opération, alors que la cigarette est responsable d'environ un tiers des cancers – cancers qui n’existeraient pas sans cela.

Robert Proctor
L'historien des sciences Robert Proctor.
Robert Proctor
L'historien des sciences Robert Proctor.

Votre ouvrage contient de nombreuses révélations. Quelle est la découverte qui vous a le plus frappé en l'écrivant ?
R.P.: Il y en a plusieurs, notamment le fait que la dépendance à la nicotine est aussi forte que celle à l'héroïne ou à la cocaïne. Cette drogue puissante « détourne ’ le cerveau, obligeant les individus à  lutter contre leur propre corps. La plupart des non-fumeurs ignorent que la majorité des fumeurs détestent le fait de fumer et voudraient arrêter; il ne s'agit pas d'une drogue euphorisante. L'industrie a réussi à nous faire croire que fumer était une forme de liberté, alors qu'il s'agit en réalité d'une forme d'esclavage.
Les fabricants ont d'ailleurs incorporé aux cigarettes un véritable arsenal de produits chimiques - la liste contenue dans les documents confidentiels de l'industrie comprend plus de 600 différents composés, de l'ammoniac (pour accélérer la libération de nicotine non-liée), au castoréum (sécrétion des glandes anales du castor de Sibérie), en passant par l'acide lévulinique (pour favoriser la fixation de la molécule de nicotine sur les récepteurs cérébraux) et des centaines d'autres substances aux effets tout aussi diaboliques. De même, les filtres sont un leurre. Ce ne sont même pas des « filtres » à proprement parler, et ils n'atténuent en rien la nocivité de la cigarette. Au contraire, il a été démontré que la fumée est inhalée plus profondément dans les poumons, où elle cause davantage de dégâts. En outre, cette fumée est encore plus cancérogène.

L’industrie du tabac a fait appel à des légions de scientifiques pour semer le doute.

Enfin, nous avons tendance à croire que l'industrie du tabac a fait amende honorable, alors que les cigarettiers n'ont jamais admis les faits essentiels, à savoir que la cigarette a déjà tué des millions de gens, par exemple, ou que les filtres sont une supercherie. Aucun fabricant n'a admis cibler la jeunesse, ni mentir au public. Aucun n'a reconnu être à l'origine d'un complot visant à occulter les dangers du tabac, aucun n'a concédé que la nicotine est une substance créant une dépendance semblable à celle de l'héroïne ou de la cocaïne. Ni que la dépendance à la nicotine est cause de décès.

Les lecteurs français découvrent le terme "agnotologie" et pourraient conclure qu'il s'agit d'une notion extrêmement pointue, limitée à quelques théoriciens. Pouvez-vous nous dire en quoi elle concerne tous ceux qui veulent savoir, et le public en général ?
R.P. : Nous croyons vivre dans un monde de mieux en mieux informé, mais c'est aussi un monde où l'ignorance -voire une ignorance sans précédent- gagne du terrain. L'agnotologie est l'étude de l'ignorance, de ses origines, de la façon de l'éradiquer. Cette notion englobe aussi la production culturelle d'ignorance - tout comme la biologie recouvre à la fois l'étude de la vie et la vie elle-même. Nous devons prendre conscience que l'ignorance n'est pas seulement un vide où verser du savoir, ni une frontière que la science n'a pas encore franchie. Il existe une sociologie de l'ignorance, une politique de l'ignorance; elle a une histoire et une géographie - et elle a surtout des origines et des alliés puissants. La fabrication de l'ignorance a joué un rôle important dans le succès de nombreuses industries; car l'ignorance, c'est le pouvoir.
Si l'industrie du tabac a été florissante pendant des décennies, c'est notamment parce qu'elle a entretenu le doute: "Notre produit, c’est le doute" était sa devise, comme l'a depuis révélé une note confidentielle de Brown & Williamson datant de 1969. En d'autres termes, nous pouvons continuer à vendre des cigarettes, à condition de maintenir le public dans l'incertitude de leurs effets réels sur l'organisme. Les gens savent-ils que les cigarettes contiennent des isotopes radioactifs (comme le polonium 210)? Non, grâce à l'enfumage de l'industrie, qui ne voulait pas "réveiller un géant endormi" (selon une autre note de 1978). La saisie de millions de documents confidentiels a permis de révéler ces manipulations et de démontrer que la "fabrication d'ignorance" était un élément essentiel de la campagne de désinformation et d'intoxication menée par l'industrie du tabac.
 
Dans « Agnotologie », vous faites une distinction entre trois types d'ignorance: est-il possible, de prime abord, de reconnaître facilement l'ignorance intentionnelle, c'est-à-dire celle qui résulte d'une stratégie délibérée, des autres formes d'ignorance? Nous ignorons en effet un nombre considérable de choses, y compris celles qui ne nous sont pas particulièrement cachées.
R.P. : Il est souvent difficile, voire impossible de prendre la mesure de notre ignorance - qui en effet en connaissait l'étendue en matière d'histoire naturelle et d'histoire de l'homme avant Cuvier et Darwin? Qui aurait pu prédire les dangers du réchauffement climatique, avant que l'effet de serre ne soit démontré? Et l'ignorance stratégique, la fabrication délibérée d'ignorance pour créer un climat d'incertitude et une brèche dans notre savoir représente une difficulté supplémentaire. L'intoxication et la désinformation sont plus efficaces quand leurs auteurs sont inconnus, ce qui explique pourquoi la stratégie du "tiers" adoptée par les cigarettiers a tellement payé. L'industrie du tabac a fait appel à des légions de scientifiques pour semer le doute ("il faut poursuivre les recherches"), donnant ainsi l'illusion que son déni de la réalité se fondait sur une légitime autorité scientifique. Alors que cela s’intégrait dans une conspiration qui a duré plusieurs dizaines d'années.
L'habileté de cette stratégie consistait à faire appel à une rhétorique libérale, celle de l'ouverture: l'industrie pouvait ainsi déclarer, concernant la possibilité que le tabagisme passif puisse être mortifère, que "les recherches en cours". Elle pouvait financer d'innombrables études dont les résultats lui étaient favorables - ce qu'elle a fait. L'ensemble de la littérature scientifique s'en est trouvé pollué, ce qui doit inciter les scientifiques qui font de la méta-analyse (métarecherche) à vérifier l'absence de financement par l'industrie afin d'obtenir des résultats fiables. L'objectivité scientifique est désormais à ce prix.
 
L'industrie du tabac a consacré d'énormes efforts à faire circuler de fausses certitudes (et incertitudes) et de pseudo consensus scientifiques. Faut-il donc promouvoir l'instruction scientifique pour contrecarrer les stratégies des marchands de doute? La connaissance est-elle un bien public ?
R.P.: L'instruction est bien évidemment indispensable, tant en ce qui concerne la science que la politique, la philosophie, l'histoire etc. Mais comment enseigner aux enfants le cycle du carbone et le changement climatique? L'essentiel de l'information ne se limite pas à la rétention de chaleur par certains gaz ni au refroidissement de la stratosphère (consécutif au réchauffement de la troposphère) mais aux raisons qui poussent certains individus au mensonge. Les enfants doivent comprendre qu'il existe des gens cupides, qui mentent par égoïsme. C'est cela, être "informé" sur la cigarette, le réchauffement de la planète ou tout autre sujet. La connaissance peut être un bien public, si elle est équitablement partagée et exempte de corruption. Des considérations mineures et sans pertinence peuvent déformer la vérité, ce qui explique que le consortium du "Big Tobacco" ait financé tant de recherches sur les virus, la génétique et l'immunologie. On peut faire de la science dans chacun de ces domaines, mais si les recherches détournent l'attention de la réalité crue, à savoir la mortalité liée au tabac, on peut en conclure que l'acquisition d'informations conduit à une diminution du savoir.
 
Les dangers du tabac étant désormais relativement clairs, comment expliquer que l'on vienne de franchir un cap et qu'il y ait davantage de fumeurs aujourd'hui que dans les années 50 et 60 ?
R.P.: Je ne suis pas sûr que les choses soient "relativement claires" en ce qui concerne les méfaits du tabac - beaucoup de fumeurs ignorent tout de la nature et des causes de ces méfaits, surtout lorsqu'ils commencent à fumer à l'âge de 13 ans. Peu d'entre eux ont conscience de la force de l'accoutumance, jusqu'à ce qu'ils soient dépendants et essaient d'arrêter. Peu sont ceux qui réalisent pourquoi leurs cigarettes ont un tel effet et comment elles pourraient être conçues pour être réellement moins nocives.

Production du tabac
Chaîne de production dans l'industrie du tabac.
Production du tabac
Chaîne de production dans l'industrie du tabac.

Quelle était la cible du TIRC,  le Comité de Recherche de l'Industrie du Tabac: les fumeurs? Les gouvernements? Les futurs juges des procès à venir ?
R.P.: Les cibles de l'industrie étaient nombreuses. Elles incluaient tous les secteurs de la société: le gouvernement, la médecine, la science, les fumeurs et non-fumeurs de tous âges. "Ils ont des lèvres, ils nous intéressent" était le slogan des fabricants, dont la stratégie variait en fonction de la cible. Le mécénat culturel attirait les élites, tandis que le sponsoring sportif visait le citoyen lambda. Rien n'était laissé au hasard, à commencer par l'armée, une cible de choix - stress, jeunesse et pauvreté aidant.
 
Vous passez pas mal de temps à la barre: pensez-vous que les historiens auront un rôle croissant à jouer auprès des tribunaux, vu qu'il est désormais indispensable, lors de nombreux procès, de déterminer qui savait quoi et quand? Les historiens en ont-ils conscience ?
R.P.: J'ignore si les historiens seront davantage impliqués auprès des tribunaux, ni si cela serait souhaitable. Concernant le tabac, les historiens travaillent beaucoup plus souvent pour la défense (l'industrie du tabac) que pour l'accusation (les victimes atteintes de cancers du poumon). Ce qui s'explique par l'importance des moyens financiers dont dispose l'industrie. Une centaine d'historiens ont travaillé pour la défense, trois seulement pour l'accusation. L'industrie peut s'offrir les meilleurs experts, y compris des Nobel. En aidant les fabricants à survivre aux obstacles légaux qui leur sont opposés, ces experts deviennent des vecteurs de dissémination de l'épidémie. Cette réalité méconnue est une tache sombre sur l'intégrité scientifique. Aussi, j'en appelle aux gens de bonne volonté, à tous ceux qui ont une conscience, de mettre autant que faire se peut leur expertise au service de la santé humaine et de la liberté. Lors de futurs procès contre les climatosceptiques -et les responsables de la pollution au carbone-, des historiens devront sûrement répondre à ces questions : « qui savait quoi et quand ? » et « qui a menti, quand et pourquoi ? »
 
Y aura-t-il un chapitre sur la cigarette électronique dans de futures éditions de Golden Holocaust? Elle est désormais considérée comme une panacée, est-ce le cas ?
R.P.: En gros, ces cigarettes sont bénéfiques si elles aident les fumeurs à décrocher, délétères si elles les en empêchent. Les deux cas de figure sont possibles (et bien réels). La plupart des fabricants de cigarettes électroniques étaient indépendants jusqu'à présent, mais ils sont progressivement rachetés par les poids lourds du marché. Philip Morris a acquis Mark 10 et Greenmark; Lorillard possède Blu, Reynolds est propriétaire de Vuse et il existe des exemples équivalents en Europe. Le problème, c'est que les cigarettes électroniques ne sont soumises à aucune réglementation (tout au moins aux Etats-Unis, et sans doute aussi en France). Les fabricants peuvent donc mettre ce qu'ils veulent dans leur "jus électronique": arômes de chewing-gum, raisin, vin - le tout sans le moindre encadrement ni contrôle. Un autre problème soulevé par cette cigarette, c'est que tout le monde en parle, et ne parle que d'elle, ce qui distrait ainsi l'attention du danger plus prégnant que représente la cigarette "classique". Les poids lourds de l'industrie essaient de faire de la cigarette électronique une "passerelle" pour que les gens continuent à fumer. J'en ai vu dans les aéroports, les salles de cours (à Stanford) et les restaurants.
D'un point de vue philosophique, la question qui se pose est la suivante: la dépendance est-elle dangereuse si elle ne provoque pas le cancer ? L'accoutumance est-elle une maladie en soi? Existe-t-il une "nicotine propre"? Cette question divise la communauté anti-tabac. La nicotine est-elle comparable à la caféine? Ou a-t-elle des effets néfastes sur le plan cardiovasculaire ? D'un point de vue politique, il serait intéressant que les fabricants de cigarettes électroniques s'unissent pour obtenir l'interdiction (à la vente) des cigarettes "classiques". Cela reste possible, même si la marge de manoeuvre se réduit avec la percée des grands cigarettiers sur ce marché.
 
Propos recueillis par Mathias Girel
 

 
En librairie :


Golden Holocaust. La conspiration des industriels du tabac, Robert N. Proctor, Editions des Equateurs, 704 p., mars 2014, 25 euros.

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Auteur

Mathias Girel

Mathias Girel est Maître de conférences au département de philosophie de l'Ecole normale supérieure (Ulm), il est membre de l’Unité "République des Savoirs" (Unité CNRS/ ENS/ Collège de France). Il est spécialiste de philosophie américaine et du courant pragmatiste en particulier. Il mène également des recherches, en philosophie et histoire des sciences, sur les thématiques de l'...

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