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« Planètes », un film du CNRS en ode au vivant
Aviez-vous déjà vu le logo du CNRS au générique d’un film de fiction ? qui plus est, projeté au festival de Cannes en 2025 ? C’est désormais chose faite avec Planètes, le premier long-métrage de Momoko Seto, ingénieure de recherche au CNRS1 et médaille de cristal en 2021.
La chose est d’autant plus étonnante que Planètes n’est pas un film documentaire, quand bien même la majorité de ses images, filmées en prise de vue réelle, s’inspirent de l’imagerie scientifique. Et pour cause. Avec son histoire de quatre akènes de pissenlit (ces graines avec des poils sur la tête sur lesquelles tous les enfants – et pas que – du monde s’amusent à souffler) quittant une Terre ravagée par des bombes nucléaires pour s’envoler vers un autre foyer interstellaire, le film lorgne résolument vers un double imaginaire fictionnel : la science-fiction et le cinéma d’action. Sa réalisatrice ne s’en cache pas, elle qui revendique d’avoir tourné un « Indiana Jones végétal ». Comme le célèbre archéologue joué par Harrison Ford, les akènes de Planètes sont, décrit-elle, des « héros mobiles en quête d’un foyer où s’enraciner ».
Autre trait volontiers antiréaliste, le remarquable travail du son (ou sound design)2. « Avec le son, on transforme ce que l’on voit », quitte à aller à l’encontre du visible, précise la réalisatrice. Ainsi, dans Planètes, un inoffensif têtard devient, pour nos quatre akènes perdus dans le cosmos, un redoutable requin. Et nos jeunes héros végétaux s’ébahissent devant un gigantesque bouquet de pleurotes, à la croissance filmée en accéléré, poussant un cri de baleine blanche pour mieux signifier sa majesté dans ce monde au ras du sol.
Échelles de temps et de taille
C’est qu’en travaillant en prises de vues réelles au plus près de l’humus, Momoko Seto et son équipe de tournage s’amusent à changer les échelles. De taille, évidemment : une banale mante religieuse qu’un être humain n’aurait pas remarquée apparaît, pour les akènes, comme un monstre gigantesque.
Planètes perturbe également les échelles de temps. Pour mieux saisir le foisonnement de vie de ce monde minuscule, d’ordinaire imperceptible aux yeux des marcheurs et marcheuses trop pressées, le film intègre à sa narration des images accélérées, obtenues par la technique dite du time lapse. Celle-ci consiste à photographier un même objet à intervalles réguliers sur une longue période, avant de compiler toutes les photos dans une vidéo finale beaucoup plus courte, procurant une nette sensation d’accélération. En résultent des images saisissantes de pissenlit germant sous nos yeux à toute vitesse (pour une semaine de tournage) ou d’un blob conquérant la rive d’un point d’eau (trois jours de tournage), quand il faut d’habitude plusieurs jours, sinon semaines, pour en observer les changements à nos pieds.
Par-delà les jeux sur l’espace et le temps, ce travail des échelles amène inévitablement à questionner les valeurs qu’on prête à cet inframonde. Ce sol inconnu que l’on piétine apparaît ici comme un immense univers, dont les héros et héroïnes ne sont pas forcément celles et ceux qu’on attend. Ainsi, une mignonne rainette représente, pour les tout petits akènes, un Léviathan à fuir absolument, quand les baveuses limaces qu’on se refuse à toucher leur font office de splendides destriers et compagnes d’épopée.
Sur la ligne de crête entre art et science
Cela fait-il de Planètes un film scientifique ? Indéniablement, l’œuvre marche sur une étroite ligne de crête entre art et science. La réalisatrice revendique « une recherche à la fois artistique et scientifique » dans sa conception. Une démarche que salue Adèle Vanot, directrice de CNRS Images – coproducteur du film –, elle qui voit en Momoko Seto « la digne héritière de Jean Painlevé ».
À l’instar du réalisateur et biologiste du XXe siècle, l’autrice de Planètes use de techniques cinématographiques avant-gardistes pour servir un propos scientifique. Quand bien même elle récuse tout message porté par son film – sans dialogues, qui plus est –, Momoko Seto livre un récit qui réhabilite la vie des sols, conformément à toute une littérature scientifique de ces dernières années.
Elle-même affirme « garder une crédibilité scientifique, même dans un film de fiction ». Pour ce faire, elle a régulièrement consulté, en amont du film, plusieurs spécialistes des espèces présentes à l’écran pour s’assurer que leurs comportements, aussi fictionnels soient-ils, restent scientifiquement vraisemblables. Ainsi, sur les conseils d’une éthologue, elle a finalement écarté du tournage de très belles limaces léopard (Limax maximus), car celles-ci, au comportement agressif, « n’auraient jamais pu être amies avec des akènes de pissenlit ! ».
La question de l’anthropomorphisme
Pour autant, Planètes regorge d’impossibilités biologiques – les plus évidentes étant justifiées par la réalisatrice par le caractère fictionnel de son film. Comme tout le monde en a fait l’expérience, ce n’est pas, comme on le voit au début du film, la tête d’un pissenlit (son « infrutescence », disent les botanistes) qui s’envole quand on souffle sur la plante, mais ses akènes chargés de graines. Idem, les blobs ne mangent pas de limaces !
D’autres impossibilités sont plus discrètes et emmènent le film sur un terrain glissant. Ainsi, l’histoire qui va de l’atterrissage des akènes terrestres sur une planète rocheuse et glacée à la colonisation et la modification de celle-ci par le vivant s’apparente peu ou prou aux promesses de terraformation, c’est-à-dire la promesse de rendre habitable aux êtres humains un corps céleste, comme la planète du film. Or, en l’état des connaissances scientifiques actuelles, la planète aux conditions biogéophysiques la plus proche de la Terre, c’est Mars. Et la Planète rouge est bien loin d’accueillir une quelconque forme de vie…
Idem pour la question de l’anthropomorphisme, notable dans les mimiques des akènes. Même sans dialogues entre eux, ceux-ci ne cessent de se câliner et de se réconforter après chaque épreuve traversée. Quatre acteurs et actrices ont d’ailleurs participé au tournage, aussi bien pour animer les akènes que pour les doter d’une personnalité. Si Momoko Seto l’assume en plaidant « l’universalisme et l’identification permis par l’anthropomorphisme », la question est plus controversée dans la communauté scientifique, qui critique cette notion pour son évident anthropocentrisme, marginalisant les espèces dont l’apparence s’éloigne d’Homo sapiens.
Au demeurant, Planètes pourrait faire date tant dans l’histoire du film scientifique que du cinéma tout court. Et, au sortir de la salle, on ne regarde plus le sol où l’on marche de la même manière.
À voir
• Le film Planètes, de Momoko Seto, en salles depuis le 11 mars 2026.
• Le making-of de Planètes
• Graines, plantes et sol : alchimie de la création, dialogue entre Frédérique Aït-Touati, historienne de science (CNRS) et metteuse en scène, et la réalisatrice Momoko Seto.
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Auteur
Rédacteur à la direction de la communication du CNRS, Maxime Lerolle s’intéresse aussi bien aux questions environnementales (énergie et biodiversité) qu’à l’actualité culturelle (cinéma et jeux vidéo) éclairée par un regard scientifique.
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