Donner du sens à la science

A propos

Des anthropologues proposent un autre regard sur les sociétés contemporaines. Pour en savoir plus, lire l’éditorial du blog.

Les auteurs du blog

Armelle Leclerc, responsable de la communication de CNRS Sciences humaines & sociales, et Natacha Collomb, anthropologue CNRS à l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie sociale (IDEAS).

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Mieux comprendre les relations entre humains et animaux
05.02.2026
Comment mieux saisir les interactions entre humains et animaux ? En étudiant la façon dont l’écologie et le comportement d’animaux tels que le loup et l’ours influent sur les savoirs, les perceptions et les pratiques des sociétés qui vivent à leur contact.

Par Nicolas Lescureux, chargé de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive1, à Montpellier.

Comment appréhender la complexité et le dynamisme des relations entre humains et animaux ? Comment ne pas céder à la simplification de la complexité humaine par l’écologie ? Comment l’articuler à la complexité du monde animal, souvent mal rendue par les sciences sociales ? Le point de départ de cette question méthodologique a surgi au début des années 2000, dans le cadre d’une réflexion du monde de la conservation sur les conflits entre humains et loups.

D’une part, les travaux en biologie de la conservation pointaient du doigt leur incompréhension face à l’intensité des conflits. Tandis que certains auteurs présupposaient l’existence, la persistance, voire le renforcement d’images négatives issues du passé2, d’autres suggéraient que les relations étaient fondamentalement dynamiques et contextuelles3. En outre, l’anthropologie de la nature souhaitait faire ressortir les caractéristiques interactives des relations aux existants non-humains, dont les animaux, en questionnant notamment la prééminence des processus d’identification sur les processus relationnels4.

Des animaux à l’importance matérielle et symbolique

Comment développer une méthodologie qui permette de dépasser les contraintes inhérentes au développement de la science dans deux domaines séparés ? D’un côté, les études en écologie, en éthologie, en cognition animale donnaient à voir la complexité des comportements des loups. Cependant, soit ces études étaient réalisées en conditions expérimentales, soit leurs méthodes et outils tendaient à réduire les humains à de la présence et des infrastructures.

De l’autre côté, diverses ethnographies montraient l’importance symbolique et matérielle que pouvaient prendre ces animaux au sein des sociétés humaines qui les côtoyaient, mais intégraient rarement leurs comportements variés et la façon dont ils pouvaient influencer les sociétés humaines, leurs savoirs, leurs perceptions et leurs pratiques5. Comme le déplorait déjà Tim Ingold en 1974, l’anthropologue ne peut pas utiliser les animaux comme informateurs6, a fortiori lorsqu’il s’agit d’animaux sauvages difficilement observables.

Deux chasseurs à l’affût sur un sommet enneigé du KirghizistanChasseurs à l’affût des loups, région de Naryn, Kirghizstan, janvier 2006 © Nicolas Lescureux

Les savoirs locaux comme récit des relations

Face à cette difficulté, une solution possible était de s’intéresser au récit de ceux qui vivent les relations humains-animaux au quotidien, qui n’appréhendent pas le monde en l’objectivant, mais en s’y engageant7. Interroger les savoirs écologiques et éthologiques locaux n’empêchait toutefois pas de questionner en parallèle la littérature scientifique sur les animaux concernés.

Il ne s’agissait pas de valider ou d’invalider les savoirs locaux, mais bien plutôt de décrire le plus finement possible, via la combinaison des savoirs, les liens entre des comportements animaux connus et la manière dont se tissent les relations avec les humains. Ainsi, l’association récurrente entre loups et grands corbeaux dans différentes mythologies ne serait-elle pas en lien avec l’association de ces animaux au niveau écologique8 ?

Cette méthodologie fut expérimentée lors d’un premier terrain au Kirghizstan, entre 2003 et 2007. Le récit que les éleveurs et chasseurs kirghiz firent de leurs relations avec les loups permit de montrer les caractéristiques interactives et dynamiques de celles-ci9. Dans un contexte où les animaux n’étaient pas perçus comme des objets passifs, mais comme des sujets interactifs, les loups étaient considérés comme particulièrement intelligents et doués d’intentionnalité. Pratiques de chasse et d’élevage tenaient compte de ces caractéristiques, mais constituaient également des terrains privilégiés d’interactions indispensables à la construction et à la validation de celles-ci. Ainsi, la pratique de la capture des louveteaux au terrier permettait l’observation des comportements familiaux des loups, laquelle conduisait à percevoir ces animaux comme similaires aux humains dans leur vie sociale.

Évolution de la relation entre loups et humains

Si l’interactivité des relations entre les Kirghiz et les loups ressortait des pratiques, les changements de ces dernières suite à la chute de l’Union soviétique et à l’indépendance du Kirghizstan permirent de montrer leur dynamisme. En effet, les pratiques d’élevage et de chasse ayant été profondément affectées par cette transition, il ressortait des enquêtes que les comportements des loups avaient également changé, tout comme la tolérance des éleveurs kirghiz à leur prédation.

En effet, la stabilité de ces relations semblait liée à leur caractère réciproque, la chasse aux loups venant compenser les pertes de bétail dues à leurs attaques, mais étant également perçue comme provoquant en partie celles-ci en raison du caractère rancunier des loups. La reconfiguration des pratiques de chasse et d’élevage suite à la chute de l’Union soviétique ne permettait cependant plus aux Kirghiz d’exercer un contrôle sur la relation.

De plus, les pertes de bétail, désormais propriété familiale et constituant l’unique capital, devenaient moins supportables. Ainsi la réciprocité n’était plus assurée et, d’ennemis respectables à contrôler, les loups étaient devenus des envahisseurs à éliminer.

À gauche, un chasseur tenant un louveteau dans ses bras, et deux enfants à droiteLouveteau capturé par un chasseur, région d’Issyk-Köl, Kirghizstan, juin 2004 © Nicolas Lescureux

Comparer les relations avec différentes espèces

L’écologie et le comportement des animaux influencent les savoirs, les perceptions et les pratiques des humains avec lesquels ils coexistent. Cette influence peut être mieux comprise en comparant les relations qu’une société entretient avec différentes espèces, ou les relations que des sociétés différentes entretiennent avec une même espèce. La méthodologie développée au Kirghizstan fut ainsi appliquée en Macédoine afin de comprendre comment l’écologie et le comportement de trois espèces (ours, loups, lynx) pouvaient impacter la manière dont elles étaient perçues et gérées par les éleveurs et les chasseurs des monts Šar10.

Il ressortait également que les perceptions vis-à-vis de ces animaux dépendaient, d’une part, de la nature, du lieu et de la fréquence des interactions, d’autre part, de la possibilité pour les humains de contrôler la relation via les pratiques (protection des troupeaux, chasse). Ces différents facteurs déterminaient un degré de réciprocité des relations qui se révélait variable en fonction de l’espèce.

La réciprocité s’avérait ainsi possible avec les ours, animaux individualisés et associés à un territoire, causant peu de dégâts et pouvant être abattus si ceux-ci devenaient récurrents. En revanche, elle s’avérait plus difficile avec des loups plus nombreux, moins identifiables et à la prédation plus fréquente sur les troupeaux et les chiens, et ce malgré la possibilité de les chasser. Par ailleurs, la comparaison entre Macédoine et Kirghizstan permit de montrer l’impact des transformations sociales et économiques de deux pays en transition sur les relations entre humains et loups11.

Deux chasseurs montrent des peaux de loups tués, région de Naryn, Kirghizstan, en janvier 2006 © Nicolas LescureuxChasseurs montrant des peaux de loups tués, région de Naryn, Kirghizstan, janvier 2006 © Nicolas Lescureux

Les enquêtes ont montré que les interactions avec ces animaux influençaient de manière notable les perceptions et les pratiques, au moins pour les ours et les loups. La rareté des interactions avec les lynx pouvait, de son côté, conduire à la construction unilatérale et plurivoque de l’image de ces derniers, basée sur des lectures et des rumeurs variant en fonction des informateurs, mais ceci était tout de même à mettre en rapport avec le comportement élusif de cette espèce.

Vers des approches interdisciplinaires situées

Si les relations entre humains et animaux peuvent être appréhendées en combinant savoirs locaux et littérature scientifique, cette dernière offre cependant des savoirs décontextualisés. Les loups kirghiz ne se comportent sans doute pas de la même façon que ceux d’Amérique du Nord ou d’Europe sur lesquels se fondent la plupart des savoirs scientifiques.

Il semble alors indispensable de mener en parallèle et en équipe pluridisciplinaire des études sur les savoirs locaux ainsi que sur l’écologie et le comportement des animaux au niveau local. Ceci est sans doute plus aisé en milieu urbain, dans la mesure où les interactions sont nombreuses et les animaux sauvages plus facilement observables.

Ainsi, le projet Leptonex12, qui démarre cette année, s’intéresse aux risques de transmission zoonotique de la leptospirose par les ragondins sur la métropole de Montpellier et adopte une démarche résolument interdisciplinaire à travers trois thèses financées pour quatre ans : une en écologie, portant sur les dynamiques spatiales du ragondin ; une autre en épidémiologie, sur la diversité et la dynamique de circulation des leptospires ; et une dernière se penchant sur les déterminants géographiques et socioculturels des risques liés aux interactions entre humains et ragondins.

La combinaison de ces trois études menées en parallèle devrait permettre de relier les savoirs locaux des chasseurs, piégeurs, promeneurs aux comportements observés (suivi éthologique, pose de colliers GPS) afin de mieux appréhender, de manière située et comparative, les liens entre comportements des ragondins et construction des savoirs sur ceux-ci au sein de contextes écologiques et sociaux particuliers.

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Un chien de protection des troupeaux, en Macédoine du Nord, octobre 2007 © Nicolas LescureuxChien de protection des troupeaux, en Macédoine du Nord, octobre 2007 © Nicolas Lescureux

Notes
  • 1. CEFE, unité CNRS/EPHE-PSL/IRD/Université de Montpellier. Voir : https://www.cefe.cnrs.fr/fr/
  • 2. Clark TW., Curlee AP., Reading RP. 1996, Crafting effective solution to the large carnivore conservation problem, Conservation Biology 10(4):940-948.
  • 3. Boitani L. 1995, Ecological and cultural diversities in the evolution of wolf-human relationships, in: Carbyn LN., Fritts SH., Seip DR. (eds), Ecology and conservation of wolves in a changing world, Canadian Circumpolar Institute, pp.3-11.
  • 4. Descola P., 2005, Par-delà nature et culture, Gallimard.
  • 5. Brunois F. 2005, Pour une approche interactive des savoirs locaux : l'ethno-ethologie, Journal de la Société des Océanistes 120-121(1):31-40.
  • 6. Ingold T. 1974, On reindeer and men, Man 9(4):523-538.
  • 7. Ingold T. 2000, Hunting and gathering as ways of perceiving the environment, In: Ingold T. (ed.), The perception of the environment. essays in Livelihood, dwelling and skill, Routledge, pp.40-60.
  • 8. Stahler D., Heinrich B., Smith D. 2002, Common ravens, Corvus corax, preferentially associate with grey wolves, Canis lupus, as a foraging strategy in winter, Animal Behaviour, 64(2):283–290.
  • 9. Lescureux N. 2006, Towards the necessity of a new interactive approach integrating ethnology, ecology and ethology in the study of the relationship between Kirghiz stockbreeders and wolves, Social Science Information 45(3):463-478
  • 10. Lescureux N., Linnell J. D. C. 2010, Knowledge and Perceptions of Macedonian Hunters and Herders: The Influence of Species Specific Ecology of Bears, Wolves, and Lynx, Human Ecology 38:389-399.
  • 11. Lescureux N., Linnell J. D. C. 2013, The effect of rapid social changes during post-communist transition on perceptions of the human - wolf relationships in Macedonia and Kyrgyzstan, Pastoralism: Research, Policy and Practice 3: 4.
  • 12. Projet financé par l’institut ExposUM, ayant pour objet l’étude, la formation et l’interaction science-société autour des déterminants environnementaux de la santé humaine.