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Shalimma, une femme aventureuse

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Shalimma, une femme aventureuse
19.04.2026, par Cécile Michel
Mis à jour le 19.04.2026

Shalimma a vécu il y a quatre mille ans à Assur, dans le nord de l’Irak, au sud de l’actuelle Mossoul. Elle appartient à une famille de marchands assyriens investis dans le commerce à longue distance [3]. Ses parents Elamma et Lamassatum se sont installés à Kültepe, l’ancienne Kanesh [4], à côté de Kayseri, au centre du réseau des comptoirs de commerce assyriens en Anatolie centrale. De leur maison, les archéologues ont exhumé plusieurs centaines de tablettes cunéiformes [5] appartenant à l’archive de la famille et qui permettent de retracer des épisodes de la vie de Shalimma.

Cette maison, construite dans la ville basse de Kanesh [6] couvre 130 m2 ; elle est divisée en six pièces, dont une vaste cuisine avec un foyer en fer-à-cheval. Attenantes à la cuisine se trouvent deux pièces de stockage dans lesquelles les tablettes étaient classées dans des contenant divers.
Plan de la maison d'Elamma d'après T. Özgüç, revu par C. Michel.Plan de la maison d'Elamma. Les tablettes ont été découvertes dans les pièces 4 et 5, les plus éloignées de l'entrée.

Lamassatum est la deuxième épouse d’Elamma, et le couple a eu six garçons et au moins deux filles. Il a à son service une dizaine d’esclaves hommes et femmes, ces dernières secondant Lamassatum dans les tâches domestiques. Les deux filles du couple sont restées à Assur. L’aînée, Ummi-Ishhara, a été consacrée au dieu Assur, et mène la vie d’une célibataire sans enfant ; elle y gère les affaires de famille et envoie des marchandises en Anatolie. Shalimma, quant à elle, est mariée à Ir’am-Assur, avec lequel elle a deux garçons, Shu-Ishtar et Assur-imitti, et une fille Suhkana.

Après le décès de son père, Shalimma décide d’aller rendre visite à sa mère et entreprend le long voyage vers Kanesh ; il faut six semaines pour parcourir le millier de kilomètres qui sépare les deux villes, à travers steppe et montagnes. Elle quitte donc sa famille et laisse ses jeunes enfants à la garde de son époux. Mais son absence s’éternise et Ir’am-Assur désespère de la voir revenir à la maison. Sa sœur, la religieuse, qui tente de maintenir la cohésion dans la famille, lui écrit à plusieurs reprises, lui demandant de rentrer s’occuper de son foyer.
 Cécile MichelLettre d'Ummi-Ishhara à Shalimma.

J’ai parlé à plusieurs reprises à ton mari, mais à chaque fois, il s’est mis en colère en disant : « Je lui ai écrit plusieurs fois, mais elle a refusé de rentrer ! Ce que je pourrais lui écrire maintenant irait au-delà de toutes les lettres que j’ai déjà écrites et qu’elle a reçues ! » L’homme est à présent très agacé par cette affaire et m’a dit : « Puisqu’elle refuse de revenir, tu ne dois plus m’adresser la parole ! » Si tu es vraiment ma sœur, arrête de m’écrire des mensonges (…) Pourquoi d’autres s’occupent-ils de tes enfants et de ta maison à Assur alors que tu restes là-bas a Kanesh ? (…) Ecris-moi si tu recherches un autre époux et te désintéresses du tien, afin que je le sache ! Sinon, prépare-toi et reviens ici rapidement. Si tu ne reviens pas ici rapidement, tu vas me mettre en conflit avec ton mari et tu vas laisser tes enfants dépérir, et moi, plus jamais je ne mentionnerai ton nom ! Tu ne seras plus ma sœur, et tu ne devras plus jamais m’écrire !

Malgré ce courrier, Shalimma ne rentre pas à Assur et mène des affaires à Kanesh : elle prête de l’argent à un couple d’anatoliens, achète un esclave et même une maison à des Assyriens pour un peu plus d’un kilogramme d’argent, en échange de quoi elle reçoit le contrat d’achat ainsi que les titres de propriété antérieurs.

Il n’est pas impossible qu’Ir’am-Assur soit finalement venu chercher son épouse en personne à Kanesh. Il y possède une petite maison puisqu’il est amené à y voyager pour ses affaires. Shalimma est finalement retournée à Assur. Sa fille s’est mariée, ses fils ont pris leur indépendance dans les affaires commerciales et se sont installés à Kanesh. Shalimma a laissé des archives sur place et elle a écrit à ses fils pour récupérer une créance dont elle a besoin pour faire payer son débiteur. Rien n’est dit en revanche sur son mari, et nous ne savons pas si le couple a survécu à cette crise.
Les ruines de Kültepe dominées par le Mont Erciyes. Photo C. Michel.Les ruines de Kültepe dominées par le Mont Erciyes.

Shalimma a donc quitté son foyer à Assur, une ville de taille modeste perchée au bord du Tigre, dans un milieu relativement aride, pour découvrir une grande ville animée installée dans un paysage verdoyant au pied d’un ancien volcan aux neiges éternelles. Là, elle goûte à la vie d’une femme indépendante [7], qui décide de s’affranchir des tâches domestiques pour se consacrer à la finance.

L’histoire de Shalimma n’est pas unique ; elle reflète l’autonomie acquise par les assyriennes au début du IIe millénaire av. J.-C. Vous pouvez retrouver son histoire dans le chapitre consacré à sa sœur Ummi-Ishhara dans l’ouvrage : Cécile Michel, Quand les femmes écrivaient l’histoire. Entre la Mésopotamie et l’Anatolie il y a 4000 ans [8], Paris, 2026, publié aux éditions du Seuil. Fondé sur les archives des marchands de Kanesh, ce livre retrace les histoires de vingt-six autres femmes [9].


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Liens
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