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Je vous écris de Mésopotamie, il y a 4000 ans
Elles s’appellaient Suhkana, Kunnaniya, Lamasha ou Hattitum, étaient épouses, veuves, éleveuses de bœufs, comptables ou dévotes, et vivaient en Mésopotamie… il y a 4000 ans. Les archéologues ont retrouvé des milliers de correspondances écrites sur des tablettes d’argile. À la lecture de ces textes, que ces femmes ont envoyés ou reçus, on est avec elles ému, en colère, fatigué, enthousiaste ou inquiet…
Cécile Michel1, historienne et archéologue, spécialiste de la Mésopotamie, a réuni la plus ancienne correspondance privée de l’humanité. Et a classé une partie de cette correspondance de telle sorte qu’on puisse cheminer aux côtés d’une trentaine de femmes, pour partager leur quotidien.
Familles de commerçants
Entre Assour (actuelle al-Charqat, dans le nord de l’Irak) et Kanesh (actuelle Kültepe, en Turquie, voir carte ci-dessous) vivaient des familles de commerçants, dont les membres partaient parfois pour plusieurs mois à plusieurs centaines de kilomètres de chez eux, afin de vendre des étoffes, de l’huile, de l’étain, des épices… « Peut-être 10 000 habitants vivaient à Assour au début du IIe millénaire (avant notre ère, Ndlr) et 30 000 habitants à Kanesh, au cœur d’un réseau d’une quarantaine de comptoirs de commerce assyriens d’Anatolie », explique Cécile Michel.
Seul moyen de garder le contact avec les siens, de gérer à distance la construction d’une maison ou le quotidien de la famille : l’écriture. Ces populations maîtrisent l’écriture cunéiforme et tracent des caractères à la pointe du roseau, sur des tablettes d’argile fraîche. Les tablettes sont placées dans des enveloppes d’argile, fermées, puis scellées à l’aide d’un petit sceau cylindrique, témoin de l’identité de l’expéditeur.
« Emballées dans du cuir ou du textile, elles sont transportées à dos d’ânes, raconte Cécile Michel. Une caravane classique mettait environ 6 semaines pour parcourir 1000 km. En cas d’urgence, il était possible de louer un messager particulier avec une mule et, en trois semaines, le courrier arrivait. »
Une organisation sociale et économique très moderne
Cécile Michel a contribué au déchiffrement de 12 000 des 22 000 tablettes issues du site de Kanesh. Dans cette société qui vit du commerce, un grand nombre de missives parlent d’argent et de marchandises. Shishahshushar reçoit par exemple ce texte de son époux : « Pourquoi as-tu écrit ceci : “En dehors de 20 sacs de blé et 15 sacs d’orge que Kudubis m’a remis, il n’y a rien d’autre !” ? Où sont donc les 40 mines de cuivre sous la forme de faucilles et les 2,5 mines d’étain qu’Ili-ishar et Huluba ont apportées à Shana ? C’est urgent ! Envoie-moi un rapport s’ils ne font pas attention à faire payer les créances en souffrance (…) ».
Ces lettres témoignent ainsi de toute une organisation sociale et économique très moderne, dans laquelle existaient déjà des chèques au porteur (encaissables indifféremment par toute personne majeure) et des sociétés en commandite, dont certains associés actifs ont la qualité de commerçant.
« Dans cette société, on contracte énormément de prêts, commerciaux ou de nécessité », détaille Cécile Michel. Lorsque les stocks de céréales sont épuisés, quand les parents n’ont plus de quoi nourrir leur famille, ils s’endettent. Et si les échéances de remboursement sont dépassées, ils mettent parfois en esclavage au service du créancier un membre de la famille, un enfant, une femme, pour rembourser la dette. « Lorsque les souverains locaux montent sur le trône, ils promulguent parfois des mesures d’annulation générale des dettes, et les personnes sont libérées », poursuit Cécile Michel.
Indemnités de divorce
Les contrats de mariage sont, dans certaines régions (par exemple, à Assour et, en Babylonie du Sud, à Nippour, actuelle Niffer) d’une étonnante modernité. Le mari et la femme jouissent de droits égaux. Tous deux peuvent hériter, prêter de l’argent, acheter des maisons et des esclaves. Ils peuvent chacun demander le divorce et paieront alors chacun les mêmes indemnités.
« Si Abaya divorce d’Adad-shamshi, il lui versera 1/3 mine (150 g) d’argent, et ne doit pas prendre une autre épouse. Si Adad-shamshi divorce d’Abaya, elle lui paiera 1/3 mine d’argent », est-il écrit sur ce contrat.
En revanche, en Babylonie du Nord, à Sippar, les femmes risquent la condamnation à mort si elles quittent leur mari. En théorie, la monogamie est de règle, mais, si le marchand passe un long moment loin de chez lui, il peut prendre une deuxième femme, à condition qu’elle ne rencontre pas sa première épouse.
« Tourne-toi vers Assour, ton dieu, et ton foyer »
Les lettres sont parfois poignantes, notamment quand elles reflètent la solitude à la fois matérielle et sentimentale de certaines femmes « En partant, tu ne m’as pas laissé d’argent, pas même un seul sicleFermerSicle : ancienne unité de poids et devise monétaire alors en usage.!, écrit Taram-Kubi à son mari Innaya. Après ton départ il y a eu une famine terrible à Assour, et tu ne m’as même pas laissé d’orge… Mais de quelles extravagances ne cesses-tu de m’accuser dans tes lettres ? Nous n’avons plus rien à manger, c’est légitime que nous nous plaignions ! (…) Lorsque tu auras pris connaissance de ma lettre, viens, tourne-toi vers Assour, ton dieu, et ton foyer, et que je puisse voir tes yeux tant que je suis encore en vie ! »
La douzaine de lettres de Taram-Kubi écrites à son époux et à son frère permettent de reconstituer la vie d’une femme issue d’une famille de 6 enfants et qui a eu au moins 5 garçons, dont l’un vit encore chez elle. Elle aborde de nombreux sujets reflétant les préoccupations des Assyriennes restées seules à Assour, qui doivent à la fois gérer leur maisonnée, représenter les intérêts de leur mari absent, payer les taxes dues aux autorités et accomplir les obligations religieuses pour la famille.
On suit à travers cette correspondance l’engagement de son mari dans le commerce du lapis-lazuli, on s’inquiète avec elle de la façon dont les autorités menacent de prélever des taxes si élevées que Taram-Kubi finit par vendre ses propres bijoux pour éviter des ennuis à son mari… Qu’elle ne retrouvera finalement, car Innaya meurt en Anatolie…
Différents niveaux d’écriture
« Ces femmes écrivaient sans doute elles-mêmes, sans recourir au service d’un scribe, commente Cécile Michel. Il y avait trois niveaux d’écriture. Les scribes maîtrisaient des formes rares de signes, que l’on trouve parfaitement formés, le long de lignes bien droites et régulières. » Un deuxième niveau révèle un apprentissage à la maison, de génération en génération ; et, à un troisième niveau, on reconnaît un apprentissage « sur le tas », avec des caractères moins nombreux, tracés selon des gestes simples, parfois brouillons.
« La plupart des lettres sont écrites ainsi dans un langage parlé très direct, et plus difficiles à traduire, car les règles de grammaire ne sont pas toujours respectées, constate la chercheuse. On a rendu ce ton en partie en mettant de nombreux points d’exclamations. Mais, en tout cas, la lecture, l’écriture et le calcul étaient dans ces sociétés largement répandus. »
Tisseuses de kilims
À travers ces correspondances, on apprend également beaucoup sur les activités agricoles, d’élevage, et de tissage. Puzur-Assur adresse à l’apprentie tisseuse Waqqurtum un véritable cahier des charges techniques pour tisser une étoffe de laine de type Kutanum, de 4 m sur 4,5 m. Or une enquête menée dans les années 2010 en Cappadoce et en Jordanie a révélé que les tisseuses de kilims (tapis tissés) qui travaillent aujourd’hui sur des métiers à tisser verticaux traditionnels, comme à l’époque assyrienne, organisent encore leur travail de la même façon.
En outre, un travail d’archéologie expérimentale a permis d’estimer que pour obtenir les 2,5 kg de fils de laine nécessaires à la confection d’une étoffe de type Kutanum, il fallait environ 20 jours pour le nettoyage et la préparation de la laine, et 3 mois pour le filage des 36 km de fils ! Une famille d’Assour produisait ainsi 25 étoffes par an… soit exactement le nombre de kilims tissés par des femmes rencontrées par les archéologues.
Certaines lettres, encore enfermées dans leur enveloppe, sont parfois accessibles grâce à un scanner tomographique que l’on peut transporter dans les musées où elles sont conservées. Cet instrument permet de lire au travers de la première barrière d’argile et d’accéder à des histoires de vie rendues presque éternelles.
À lire
Quand les femmes écrivaient l’histoire – Entre la Mésopotamie et l’Anatolie il y a 4 000 ans, Cécile Michel, éd. Seuil, 392 pages, 2026.
À voir
Ainsi parle Taram-Kubi, correspondances assyriennes (vidéo CNRS Images)
Décrypter l’écriture cunéiforme
L’écriture cunéiforme (symboles en forme de coins) a été inventée par les Sumériens dans la seconde moitié du IVe millénaire av. J.-C. Elle a été utilisée pour noter une douzaine de langues différentes (akkadien, hittite, vieux perse, etc.). Dans cette écriture à l’origine logographique (puis syllabique), chaque signe désigne un mot. Il n’y a ni ponctuation ni coupures entre les syllabes et les mots. L’histoire de son déchiffrement est une véritable aventure.
Tout comme Jean-François Champollion, des savants du XIXe siècle ont travaillé sur des textes trilingues. Mais si la pierre de Rosette2 présente trois langues et trois écritures différentes (égyptien en hiéroglyphe, égyptien démotique et alphabet grec), les trois langues inscrites sur les tablettes d’argile à déchiffrer utilisaient toutes des caractères cunéiformes. Au XIXe siècle, quatre savants, à la fois collègues et rivaux, ont travaillé au déchiffrement de cette écriture : deux Britanniques, Henry Rawlinson, militaire et diplomate, et Henry William Fox Talbot, à la fois mathématicien, physicien et philologue ; Jules Oppert, un savant juif allemand expatrié en France ; et Edward Hincks, un pasteur d’une petite ville d’Irlande.
Après des années de travail, ces quatre philologues ont reçu d’une commission la copie d’un texte qu’aucun d’entre eux n’avait jamais vu. Ils avaient deux mois pour en remettre chacun, sous scellés, leur traduction en anglais. Et les quatre versions concordaient. C’est ainsi que l’akkadien cunéiforme fut officiellement déchiffré, le 25 mai 1857 !
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- 1. Directrice de recherche au laboratoire Archéologies et sciences de l’Antiquité (ArScAn, unité CNRS/Ministère de la Culture/Université Panthéon-Sorbonne/Université Paris Nanterre).
- 2. https://tinyurl.com/pierre-rosette
Voir aussi
Auteur
Journaliste en presse écrite, spécialisée des sujets sciences, société et éducation (pour Le Monde, Science et Vie, Eurêka, etc.), Marina Julienne a aussi réalisé plusieurs documentaires pour France Télévision et Arte. À la rédaction de CNRS Le Journal depuis 2023, elle suit plus particulièrement...







