Donner du sens à la science

A propos

Construire un terrain de partage et de discussion autour des secrets de l’organe le plus complexe et mystérieux du vivant : tel est le but de ce blog dédié au cerveau. Des chercheurs en neurosciences y décryptent les avancées les plus importantes et prodigieuses, et vous emmènent à la découverte du système nerveux, de ses fonctions et de ses mystères. Lire ici l'éditorial du blog.
  
Contact : Giuseppe Gangarossa, giuseppe.gangarossa@univ-paris-diderot.fr
Twitter : @PeppeGanga

Les auteurs du blog

Giuseppe Gangarossa et de nombreux chercheurs en neurosciences
Maître de conférences à l’université Paris Diderot et membre de l'Unité de biologie fonctionnelle et adaptative, Giuseppe Gangarossa anime ce blog qui fédère des spécialistes de tous les horizons des neurosciences.

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Sucre et myéline : le duo inattendu du cerveau
24.05.2026, par Giuseppe Gangarossa, Université Paris Cité
Mis à jour le 24.05.2026

Si vous lisez régulièrement ce blog, vous savez que le cerveau est un consommateur insatiable d’énergie. On nous répète souvent que nos neurones « brûlent » du glucose pour nous permettre de penser, mémoriser, apprendre, ressentir… bref, d’être. Mais une étude fascinante, tout juste publiée le 30 avril 2026 dans la revue Nature Neuroscience par l'équipe de Patrizia Casaccia (The City University of New York), vient bousculer notre vision des choses.
Le glucose ne serait pas qu'un simple carburant pour le cerveau. C'est aussi un véritable chef d'orchestre épigénétique, capable de dicter le destin des cellules souches qui fabriquent notre système nerveux.

Le mystère des constructeurs de myéline
Pour comprendre cette découverte, il faut faire les présentations avec les OPC (Oligodendrocyte Progenitor Cells ou cellules progénitrices d'oligodendrocytes). Ces cellules souches ont une mission cruciale durant le développement du cerveau : elles doivent d'abord se multiplier en grand nombre, puis, au moment opportun, arrêter de se diviser pour se métamorphoser en oligodendrocytes matures. Ce sont ces derniers qui fabriquent la fameuse myéline, cette gaine isolante qui entoure les fibres nerveuses (axones) et permet aux signaux électriques de voyager très rapidement. Si ce processus rate sa cible, les messages neuronaux s'essoufflent ou se perdent, ouvrant la voie à des pathologies neurodéveloppementales ou à des maladies de la myéline comme la sclérose en plaques.
Mais comment ces cellules savent-elles quand arrêter de se multiplier et quand commencer à fabriquer la myéline ? C'est ici que le sucre entre en scène.

Le glucose comme signal de signalisation spatio-temporel
En cartographiant les taux de sucre dans le cerveau de souris en plein développement, les chercheurs ont fait un constat frappant : la concentration de glucose n'est pas uniforme. Elle fluctue de manière précise selon les régions et les périodes du développement.

  • Période de haute concentration en glucose : Les OPC utilisent ce sucre en abondance pour s'activer et se multiplier (prolifération).
  • Période de baisse de glucose : Les cellules captent cette baisse comme un signal de transition. Elles « changent de vitesse », cessent de se diviser et entrent en phase de maturation pour concevoir la myéline.

 un taux élevé de glucose active l’enzyme ACLY, ouvre l’ADN et stimule la multiplication des cellules OPC. Quand le glucose diminue, les gènes de division se ferment, favorisant la maturation cellulaire et la formation de la myéline, avec les corps cétoniques comme source d’énergie alternative. (Illustration réalisée en partie par IA)
Image: Le ballet métabolique des cellules souches cérébrales. Cette infographie montre deux phases clés : un taux élevé de glucose active l’enzyme ACLY, ouvre l’ADN et stimule la multiplication des cellules OPC. Quand le glucose diminue, les gènes de division se ferment, favorisant la maturation cellulaire et la formation de la myéline, avec les corps cétoniques comme source d’énergie alternative. (Illustration réalisée en partie par IA)

ACLY : l'interrupteur moléculaire au cœur de l'ADN
Comment une simple molécule de sucre peut-elle modifier le comportement d'une cellule à ce point ? L'étude a mis en lumière un mécanisme moléculaire d'une élégance rare, impliquant une enzyme appelée ACLY (ATP-citrate lyase).
Lorsque le glucose pénètre en masse dans le noyau de l'OPC, l'enzyme ACLY transforme les sous-produits de ce sucre en une molécule appelée Acétyl-CoA. Dans le noyau cellulaire, cet Acétyl-CoA sert de matière première pour un processus appelé acétylation des histones. Considérez cela comme un interrupteur génétique permanent : l'acétylation déroule l'ADN et active l'expression des gènes nécessaires à la division cellulaire.
Quand le taux de glucose chute, la production d'Acétyl-CoA nucléaire s'effondre, les histones se referment, les gènes de la prolifération s'éteignent, et la cellule n'a d'autre choix que de mûrir.

Le plan B du cerveau : les corps cétoniques
L'autre révélation majeure de cet article concerne la flexibilité métabolique incroyable des oligodendrocytes. Si les cellules progénitrices (OPC) sont extrêmement dépendantes du glucose pour se multiplier, les oligodendrocytes matures, eux, s'avèrent beaucoup moins sélectifs.
Pour fabriquer les lipides complexes qui forment la gaine de myéline, les oligodendrocytes matures peuvent parfaitement se passer de sucre et utiliser des sources d'énergie alternatives, notamment les corps cétoniques (issus de la dégradation des graisses). Un triomphe de l'évolution : même en période de restriction en sucre, le cerveau préserve sa capacité à isoler ses circuits nerveux.

Pourquoi c'est une avancée majeure ?
Cette étude modifie profondément notre approche de la neurobiologie : elle prouve que le métabolisme et l'épigénétique sont intimement liés dans la construction de notre cerveau.
À long terme, ces résultats ouvrent des perspectives thérapeutiques porteuses d'espoir. En comprenant précisément comment l'environnement métabolique dicte la production de myéline, les scientifiques pourraient concevoir des stratégies nutritionnelles ou pharmacologiques (en ciblant l'enzyme ACLY) pour protéger le cerveau des nourrissons prématurés ou stimuler la remyélinisation chez les patients atteints de sclérose en plaques.

Le métabolisme n’est définitivement plus une simple fonction de maintenance : c'est le langage secret que le cerveau utilise pour se façonner.

Référence de l'étude : Sauma, S., et al. Glucose-dependent spatial and temporal modulation of oligodendrocyte progenitor cell proliferation via ACLY-regulated histone acetylation. Nat Neurosci (2026). https://www.nature.com/articles/s41593-026-02263-7