Donner du sens à la science

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Du 2 juin au 20 juillet 2015, le géographe François-Michel Le Tourneau suit à pied la frontière qui sépare la Guyane française du Brésil. Une grande première, et un défi tout aussi scientifique que sportif : 14 légionnaires et 5 scientifiques l’accompagnent dans cette aventure de 320 kilomètres, à suivre sur ce blog, sur cette carte interactive et sur le compte Twitter @7bornes.

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François-Michel Le Tourneau
Géographe aventurier, membre du Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda)

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Le projet Montagne d’or peut-il assécher l’orpaillage clandestin ?
18.04.2018, par François-Michel Le Tourneau

Le projet d’installation d’une mine industrielle dans la zone de Citron/Paul Isnard, au sud de Saint Laurent du Maroni, avance avec le début du débat public. En parallèle, des élections législatives partielles en Guyane ont relancé le débat politique à son sujet et, lors de sa prochaine visite prévue au printemps, le Président de la République y fera très probablement allusion en confirmant une orientation en faveur de l’exploitation des richesses aurifères de la région. Un argument revient en boucle : l’exploitation minière industrielle permettrait de résoudre le problème de l’orpaillage illégal. Or rien n’est moins sûr, et l’examen de cette question dans le contexte de la Montagne d’or permet de le comprendre.

Le projet, dont il n’est pas question ici d’interroger la légitimité ou la rationalité économique, consiste à exploiter industriellement de l’or contenu dans une partie de la Montagne Lucifer, située à 125 km au sud de Saint Laurent du Maroni. Disposant de moyens mécaniques énormes, il prévoit de creuser une fosse de 120 mètres de profondeur et de traiter 4,5 millions de tonnes de minerai par an, pour extraire 6 700 kg d’or en moyenne, soit un rendement de 1,5 gramme par tonne de minerai. La production totale sur la durée de vie de la mine (12 ans) serait donc de 85 tonnes d’or. La fosse et les installations industrielles se concentreront sur une zone de 800 ha, alors que la piste d’accès, précaire à l’heure actuelle, sera transformée en une route permettant le passage de camions lourds. Parmi ses bénéfices, le projet cite la valorisation des ressources naturelles de la Guyane, la création d’emplois locaux, la création de recettes fiscales et le respect des normes sociales et environnementales avec diverses mesures de compensation. Mais en quoi tout cela pourrait-il permettre de lutter contre l’orpaillage illégal?

On peut explorer trois hypothèses.

1) Le projet va retirer aux orpailleurs leur ressource principale, ils ne pourront donc plus travailler.
La réponse est… non. Les orpailleurs s’attaquent soit aux dépôts alluvionnaires, soit à des dépôts primaires situés à faible profondeur car leur technologie rustique ne leur permet pas de descendre très bas (40 mètres au maximum, le plus souvent 20-25 mètres). Par ailleurs, ils travaillent des dépôts dont les concentrations sont supérieures à celles d’installations industrielles, mais dont la taille peut être infiniment plus petite. Une « barranque » ou un puit rendant un kilo suffit à justifier un chantier, alors qu’aucune installation industrielle ne pourrait être rentable dans ces conditions. Si les orpailleurs et les mines industrielles cherchent de l’or, le type et la configuration des dépôts qui les intéressent ne sont pas du tout les mêmes. Ils peuvent donc très bien coexister, ou en tout cas le seul fait de creuser la mine ne retirera pas leur ressource aux orpailleurs.
 
La zone de Citron a déjà fait l’objet de plusieurs phases d’exploitation mécanisée. Les machines sont aujourd’hui prises par la végétation, mais les orpailleurs clandestins, eux, continuent à y travailler.

2) Le projet va donner du travail aux orpailleurs qui n’auront plus besoin de monter des chantiers illégaux.
La réponse est… normalement non. Le projet Montagne d’or annonce la création de plus de 700 emplois directs, mais dans l’idée de favoriser l’emploi des Guyanais. Or 99 % des orpailleurs illégaux sont des immigrés clandestins brésiliens. Ceux-ci ne seront donc en principe pas éligibles aux emplois créés. On peut toutefois se demander dans quelle mesure la mine pourra éviter d’en recruter une certaine proportion. Le dossier de présentation du projet indique que l’entreprise s’attend à des difficultés dans ce domaine « […] tant l’image du secteur minier auprès des jeunes semble empreinte d’idées reçues, notamment liées à l’orpaillage illégal. Les conditions d’isolement, en forêt, pourraient constituer un frein au recrutement. » (Dossier du maître d’ouvrage p. 101). Constituant une main-d’œuvre déjà formée aux activités minières et qui ne s’effraie pas de la vie en forêt, les clandestins brésiliens (à qui des permis de travail seraient délivrés) pourraient bien occuper une partie des emplois proposés, de la même manière que leur présence est notable dans de nombreux secteurs en Guyane, comme la construction civile, les services domestiques, etc.
 
3) Le projet va permettre un contrôle de la région qui empêchera la présence des chantiers clandestins.
La réponse est… à condition d’y mettre le prix. La caractéristique des orpailleurs qui opèrent en Guyane est leur persistance et leur capacité à contourner les obstacles mis à leur présence. En l’état, la seule mesure annoncée par le projet est la manutention par une société privée de sécurité (à la charge de la mine, donc) d’un poste de garde situé sur la piste Paul Isnard, à la croisée d’Apatou (où existe déjà un poste de contrôle de la gendarmerie à l’heure actuelle). On imagine aussi que les installations et le périmètre de la mine seront bien surveillés. Mais autour ? La région de Citron, dénommée Pé de Manga par les orpailleurs, est occupée par des dizaines de chantiers et de villages d’appui, qui se réinstallent après chaque opération de répression menée par les forces armées guyanaises. Par ailleurs, les check points installés sur les routes ou les fleuves de Guyane sont systématiquement contournés par les garimpeiros qui créent autour des chemins pour acheminer leur matériel à pied ou en quad. Pour que le projet Montagne d’or ait une prise sur cette dynamique, il faudrait qu’il propose un contrôle systématique de la zone avec des patrouilles à pied, tout au long de l’année, sur une surface de plusieurs centaines de km² (comme le fait l’entreprise Vale, au Brésil, autour de la mine de fer de Carajás). Or cela ne semble pas prévu dans le projet. Ou bien l’entreprise attend-elle des forces armées la manutention d’un poste permanent sur place pour assurer sa sécurité ? En l’absence de l’une ou l’autre solution, le plus probable est que les orpailleurs tireront avantage de la nouvelle route pour leur logistique, et qu’ils s’installeront plus ou moins discrètement autour de la mine, forçant celle-ci à un voisinage inconfortable qui est le quotidien de la plupart des chantiers légaux en Guyane.

Carbet d’orpailleurs au bord de la piste : les clandestins utilisent eux aussi les infrastructures pour leur logistique… 

Finalement et pour conclure sur la Montagne d’or, une lecture du dossier proposé montre que si l’orpaillage illégal y est souvent mentionné comme un des problèmes de fond de la région, très peu de solutions concrètes sont proposées au-delà de l’idée que, grâce à la mine, la Guyane tirera enfin parti de ses ressources naturelles à son profit. On peut même détecter une certaine ironie, la présence des orpailleurs permettant à plusieurs reprises à l’entreprise de minimiser les impacts environnementaux de la nouvelle mine sous l’argument que « compte tenu de la dissémination de l’orpaillage illégal sur la zone du projet, ces perturbations sont d’ores et déjà constatées » (Dossier du maître d’ouvrage p.74)…

Au-delà de l’exemple de ce projet, la promotion d’activités minières formelles, en particulier l’orpaillage mécanisé, peut-elle être une réponse à l’orpaillage illégal ? Il est clair que dans certains cas, des entreprises peuvent occuper des gisements convoités par les clandestins, comme ceux de Grande Usine ou de Dorlin. Avec l’appui des autorités, elles constituent des enclaves dans lesquelles les activités illégales ont moins de prise… tant que les postes tenus par les forces armées demeurent actifs. Mais, comme on l’a vu au point 1, les calculs de rentabilité entre l’une et l’autre activité font que les orpailleurs peuvent continuer à se maintenir dans de nombreux secteurs dans lesquels des activités formelles ne le pourraient pas. Par ailleurs, une partie importante des zones envahies se trouve dans des espaces protégés (notamment le cœur du Parc amazonien de Guyane) dans lesquels les activités minières sont totalement interdites.

Développer le secteur minier peut être une ambition légitime pour permettre à la Guyane d’avoir plus d’activité économique et de créer des emplois – même si cela n’ira certainement pas sans coût environnemental. Mais cela ne constituera pas une solution miracle à la question de l’orpaillage clandestin, et les questions posées par le billet précédent sur ce même blog restent inchangées, que la Montagne d’or se réalise ou qu’elle accouche d’une souris…    

 

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