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Georges Chapouthier, le chercheur et la souris

Georges Chapouthier, le chercheur et la souris

20.01.2014, par
Portrait du neurobiologiste et philosophe Georges Chapouthier
Le neurobiologiste et philosophe Georges Chapouthier, directeur de recherche émérite au CNRS.
Comment peut-on à la fois mener des expériences sur les animaux en tant que chercheur et défendre leurs droits ? C’est le grand paradoxe auquel a été confronté tout au long de sa carrière Georges Chapouthier, neurobiologiste et philosophe, et qu’il évoque longuement dans son dernier ouvrage « Le Chercheur et la Souris ».

Vous venez de publier, fin 2013, avec Françoise Tristani-Potteaux, Le Chercheur et la Souris, un ouvrage qui retrace votre carrière de biologiste, mais aussi votre implication dans la défense des droits des animaux. Pourquoi ce livre ?
Georges Chapouthier : D’abord, parvenu à la fin de ma carrière1, j’ai eu envie de réaliser une sorte de bilan en revenant chronologiquement sur mes travaux et sur les liens entre mémoire, anxiété et épilepsie. Mais j’ai aussi eu envie d’évoquer l’évolution de mon rapport aux animaux, depuis l’enfance jusqu’à mon engagement à la Fondation Droit animal, éthique et science. Ensuite, j’ai souhaité parler de mon double parcours, de biologiste et de philosophe, parce qu’il m’a permis de réfléchir sur un paradoxe : comment peut-on à la fois mener des expériences sur les animaux, en tant que neurobiologiste, et défendre leurs droits ? Il m’a paru important de relater mon vécu sur ce sujet.

Comment vous êtes-vous intéressé à la cause des animaux ?
G. C. : J’ai toujours été attiré par le règne animal. Et cette sympathie ne m’a jamais quitté. Enfant, je considérais les animaux comme des personnes. Puis, comme notre société valorise le savoir, cette sympathie s’est, dès la classe de 6e, transformée en passion pour les sciences naturelles. Or, partout, on m’enseignait qu’il y a une coupure entre l’homme, être de lumière, et l’animal, objet. Du coup, j’ai adopté ce modèle. Après avoir fait l’École normale supérieure, je suis entré, en 1968, au CNRS comme chercheur en neurobiologie. Je considérais alors l’animal comme un système utile pour le développement de la recherche en mettant de côté la question morale de son traitement. Mais, peu à peu, je suis revenu à mes premiers sentiments. Et j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Claude Nouët, un histologiste, vice-doyen de la Pitié-Salpêtrière, qui avait cofondé, en 1977, la Ligue française des droits de l’animal (LFDA). J’ai ainsi réfléchi sur la condition animale, d’abord en faisant une thèse d’État en philosophie, sous la direction de François Dagognet, puis en publiant notamment Au bon vouloir de l’homme, l’animal, en 1990, le tout premier livre en France sur les droits de l’animal.

Et en vous engageant au sein de la LFDA… Vous êtes donc devenu militant ?
G. C. : Non, je ne dirais pas militant. Mais oui, je me suis très vite investi à la LFDA, aujourd’hui Fondation Droit animal, éthique et science, présidée par Louis Schweitzer. J’en ai été le secrétaire général de 1999 à 2002, puis le vice-président de 2002 à 2010. Et je suis actuellement toujours membre du conseil d’administration. Cela dit, l’action de cette fondation, composée d’universitaires, de philosophes, d’artistes, de juristes, se situe uniquement sur le plan de la pensée : nous publions des livres et des articles, nous organisons des débats et des colloques, comme celui de l’an dernier sur les capacités de souffrance de l’animal, et nous avons, en 2012, interrogé les candidats à l’élection présidentielle sur le statut de l’animal. Notre fondation vise à adopter une position raisonnable, en ne tombant ni dans un extrême ni dans l’autre.

On doit tenter
de restreindre
au minimum
le recours à l’expérimentation en réduisant le nombre d’animaux utilisés.

Le fait d’avoir dû recourir à l’expérimentation animale ne vous a-t-il jamais fait douter de votre activité de chercheur ?
G. C. : Non, pas réellement… Certes, c’est culpabilisant, lorsque, par exemple, pour améliorer des médicaments contre l’épilepsie, on doit déclencher des crises chez des rongeurs. Mais je me suis toujours dit que d’autres feraient les expériences de toute façon, et peut-être avec moins de respect. Cela m’a surtout poussé à défendre la cause des animaux. J’ai ainsi développé à ce sujet une position d’entre-deux délicate à tenir, mais qui est, à mon avis, la seule possible si l’on veut concilier recherche scientifique et respect de l’animal. Ce serait certes merveilleusement moral de proscrire toute expérience. Mais la recherche scientifique et médicale ne peut malheureusement pas s’en passer totalement aujourd’hui.

Lorsqu’une question concerne le corps dans sa totalité, par exemple quand on cherche à produire une molécule qui fait dormir ou qui anesthésie, aucun autre modèle ne permet encore d’y répondre. En tant qu’êtres humains, c’est-à-dire en tant qu’êtres moraux, nous avons toutefois le devoir de protéger les animaux contre les douleurs que nous pourrions leur causer. D’abord parce qu’ils sont nos cousins, vu que nous sommes des chimpanzés modifiés, c’est-à-dire dotés d’un « super-cerveau », ensuite parce que nous devons protéger tout être qui pourrait souffrir. La recherche ne doit être éthique que parce qu’elle est pratiquée par des êtres qui se veulent éthiques.

Mais alors comment protéger les animaux dans la recherche ?
G. C. : Tout d’abord en appliquant la fameuse règle dite des trois « R », pour Réduire, Raffiner, Remplacer. On peut et on doit tenter de restreindre au minimum le recours à l’expérimentation en réduisant le nombre d’animaux utilisés. Il faut raffiner les protocoles expérimentaux dans ce but et, quand c’est possible, remplacer ce recours par d’autres méthodes d’analyse fournies par la technologie : cultures cellulaires, modèles informatiques, etc.

Avez-vous constaté une évolution favorable du statut des animaux ?
G. C. : Oui, il s’est considérablement amélioré par rapport à mes débuts, où les chercheurs étaient libres de faire ce qu’ils voulaient. Et cela pour deux types de raisons. D’abord, des raisons administratives. Des lois2, qui nous sont souvent soufflées par l’Europe du Nord, plus sensible à la question du respect animal que l’Europe du Sud, encadrent strictement l’expérimentation en France. La qualité des animaleries est contrôlée. Le chercheur qui souhaite mener des expériences avec des animaux doit obtenir une habilitation qui, depuis quelques années, suppose des connaissances d’éthique. Des comités d’éthique se mettent en place dans les centres de recherche qui vérifient la conformité des expériences aux règlements. Ensuite, et c’est fondamental, les esprits ont évolué. Même si certains chercheurs ne s’intéressent pas spécialement à l’animal, ce thème est pris au sérieux. Pour améliorer les choses, de très nombreuses dispositions peuvent encore être prises, sur le plan pratique dans les animaleries, mais aussi lors de la conduite même des expériences. Quant à la formation morale des chercheurs et des animaliers, certes esquissée aujourd’hui, elle est encore insuffisante et doit être approfondie. Mais tout cela va dans le bon sens !

Vous avez écrit ce livre avec Françoise Tristani-Potteaux, philosophe et docteur en sciences de la communication. Que vous a apporté cette collaboration ?
G. C. : Cela a été très fructueux. Françoise s’intéresse de près à la neurobiologie et elle est sensibilisée à la cause animale. Nous étions donc en phase sur le fond, hormis quelques divergences sur Descartes, dont elle est une fervente lectrice. Selon moi, par exemple, c’est notamment la conception postcartésienne (l’animal-machine) qui a autorisé les scientifiques à considérer les animaux comme de simples objets d’expérience. Par ailleurs, c’est délicat d’écrire seul sur soi-même. Françoise m’a apporté une distance précieuse, parfois critique, et m’a aussi permis de changer mon regard sur ma propre vie. Par exemple, je me trouvais conformiste dans mes virages professionnels, elle me voyait au contraire allumé, impulsif. Enfin, sa maïeutique – sa manière de m’interroger – m’a permis de retrouver des fragments de mémoire enfouis, notamment de mon enfance.

Notes
  • 1. Georges Chapouthier est directeur de recherche émérite au CNRS au Centre émotion-remédiation et réalité virtuelle (unité CNRS/UPMC/APHP Pitié-Salpêtrière/CRICM).
  • 2. Voir notamment le décret n° 2001-486 du 6 juin 2001 portant publication de la Convention européenne sur la protection des animaux vertébrés utilisés à des fins expérimentales ou à d’autres fins scientifiques.
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Auteur

Stéphanie Arc

Diplômée de philosophie morale et politique à la Sorbonne, Stéphanie Arc est devenue journaliste (CNRS Le journal, Science et Santé, Science et Vie Junior, Arts Magazine, Première…) après avoir travaillé dans l’édition (Seuil,  Actes Sud). Elle est l’auteure d’un essai (Les Lesbiennes, déconstruction des idées reçues sur l’homosexualité féminine, 3e édition, 2015)...

À lire / À voir

Le Chercheur et la Souris, Georges Chapouthier et Françoise Tristani-Potteaux, CNRS Éditions, 2013

Souffrance animale : de la science au droit. Colloque international, Thierry Auffret Van Der Kemp et Martine Lachance (dir.), Éditions Yvon Blais, 2013

Kant et le Chimpanzé. Essai sur l’être humain, la morale et l’art, Georges Chapouthier, Belin, coll. « Pour la science », 2009

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