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L'Afrique face au changement climatique

L'Afrique face au changement climatique

04.11.2014, par
Alors que le Giec vient de lancer un nouveau signal d'alarme sur les émissions de gaz à effet de serre, qu'en est-il de l'Afrique ? La géographe Agathe Maupin dresse un état des lieux et nous parle des solutions envisagées. Une conférence sur ce sujet se tient depuis hier en Afrique du Sud.

Organisé le mois dernier par le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, le sommet Climat de New York n’a pas échoué dans ses deux objectifs principaux : donner un signal politique fort pour conclure un accord ambitieux en 2015 et, surtout, démontrer que l’ensemble des acteurs économiques, financiers, institutionnels et de la société civile sont capables d’apporter des solutions à grande échelle permettant de tenir, voire de rendre plus ambitieux, les engagements gouvernementaux. Après plus de vingt ans de discussion, il est grand temps d’agir et le continent africain fait justement l’objet ces jours-ci d’une conférence1 organisée en Afrique du Sud.

Des initiatives en Ehiopie et en Afrique du sud

Si sa contribution aux émissions globales de gaz à effet de serre est pour l'instant de moins de 5 % pour 15 % de la population mondiale, l’Afrique est fortement concernée par les changements climatiques. La plupart des États de ce continent appartiennent à la catégorie des pays en développement, ce qui les rend plus vulnérables. Si les émissions globales poursuivent leur augmentation, les épisodes de sécheresses ou au contraire d’inondations risquent de se multiplier, entraînant davantage de famines, de migrations, voire de conflits en l’absence d’une gestion efficace. L’Afrique est le deuxième continent dont les populations se déplacent pour ces raisons, derrière l’Asie, et le Nigeria est le pays le plus touché avec plus de 6 millions de réfugiés. Particulièrement concernés par l’expression « développement durable », comment ces États africains peuvent-ils parvenir à concilier développement économique et protection environnementale, tout en incluant le facteur climatique ? Des solutions, empruntées tantôt aux innovations, tantôt à des pratiques de « bonne gouvernance », ou bien encore fruit d’une coopération accrue entre un ou plusieurs États, sont avancées ici et là pour tenter de répondre à cette question.

Sécheresses et inondations risquent de se multiplier, entraînant davantage de famines et de migrations.

Une initiative de plusieurs partenaires2, baptisée « la Nouvelle économie du climat », rencontre par exemple un succès croissant auprès de pays comme l’Éthiopie ou encore l’Afrique du Sud. Cette approche a l’ambition d’aboutir à une croissance économique durable, tout en luttant contre les risques liés au changement climatique. Fondée sur une analyse de l’ensemble de ces risques, l’étude publiée en septembre dernier – dont la rédaction a été coordonnée par l’économiste Nicholas Stern –, démontre que les villes, les terres (sols et eau) et les systèmes énergétiques ont le potentiel pour assurer une transition vers des économies durables. Cependant, trois moteurs sont indispensables à cette transition : une meilleure efficacité dans l’utilisation des ressources, un investissement dans les infrastructures et, enfin, une stimulation constante de l’innovation. Le défi du continent africain est de réunir des moyens suffisants pour non seulement pour démarrer ces moteurs mais également pour les faire tourner et les entretenir.

De jeunes plants d'acacias sont disposés en pépinières, avant d'être plantés dans les parcelles de la Grande muraille verte à la saison des pluies. Cette ceinture de végétation de 7000 km entre Dakar et Djibouti doit pemettre de lutter contre la désertification.
De jeunes plants d'acacias sont disposés en pépinières, avant d'être plantés dans les parcelles de la Grande muraille verte à la saison des pluies. Cette ceinture de végétation de 7000 km entre Dakar et Djibouti doit pemettre de lutter contre la désertification.

Protéger davantage les écosystèmes et les ressources naturelles du continent africain constitue une autre priorité. Déforestation et désertification occupent le devant de la scène africaine depuis longtemps et ont fait l’objet de conventions internationales spécifiques, comme la Convention de lutte contre la désertification, ainsi que celle pour la biodiversité. Cependant, les variations climatiques toucheront également les 26 000 kilomètres de côtes africaines, embrassant 38 pays qui disposent d’un accès aux océans. Suite aux scénarios de surélévation du niveau marin, d’augmentation des vents et des températures, les effets des évolutions du climat sur les ressources marines et côtières africaines, sont déjà identifiés et risquent de s’accentuer. Le renforcement de l’érosion côtière et la montée des eaux menacent non seulement les populations, qui vivent le long des côtes et dans les deltas, mais également les écosystèmes. La variation globale des températures modifie aussi la salinité et donc la densité des océans : les impacts sur les écosystèmes côtiers et les réserves de pêche ne peuvent être négligés et vont de la diminution à la disparition d’espèces. Océans et côtes suscitent ainsi un vif intérêt sur le continent, reflet de la diversité de leurs rôles entre régulation climatique et potentiel socio-économique.

L’Afrique du Sud envisage une réduction de 15 % de ses émissions d’ici à 2020 puis de 40 % en 2030, pour atteindre 54 % en 2050.

Qu’en est-il des autres mesures plus ciblées envisagées par les pouvoirs publics ? D’un côté, l’atténuation tend à se concentrer sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre per se, par le biais d’engagements chiffrés nationaux ou régionaux, ainsi que par des innovations technologiques comme celle de capture et de stockage dite « charbon propre ». L’Afrique du Sud envisage par exemple une réduction de 15 % de ses émissions d’ici à 2020 puis de 40 % en 2030 pour atteindre 54 % en 20503. De l’autre côté, l’adaptation couvre un plus large champ des possibles, et est sans doute le volet auquel les négociateurs du Groupe Afrique, dans le cadre de la Convention cadre des Nations Unies et des CoPs, accordent le plus d’importance. Les solutions proposées touchent tous les secteurs économiques et ressources associées, en s’appuyant notamment sur les scénarios d’évolution du climat proposés par le Groupe intergouvernemental d’experts du climat (Giec).

Saison sèche au Nord du Sénégal
La saison sèche aux abords du forage de Widou Thiengoli, au nord du Sénégal. La variabilité climatique annuelle constitue la pression écologique majeure pour les populations habitant la zone sahélienne.
Saison sèche au Nord du Sénégal
La saison sèche aux abords du forage de Widou Thiengoli, au nord du Sénégal. La variabilité climatique annuelle constitue la pression écologique majeure pour les populations habitant la zone sahélienne.

Le double-défi des villes africaines

Les mesures d’adaptation se déclinent ensuite à toutes les échelles. Les initiatives « villes durables » sont sans doute les plus visibles et regroupent aujourd’hui les municipalités de plusieurs continents dans diverses formations, comme le C40 par exemple, l’association de plusieurs grandes villes à l’échelle mondiale4. Les villes africaines, moteurs d’une croissance redoutable et relais de la mondialisation, sont confrontées à un double défi. Répondre à des besoins multiples (accès à l’eau et à l’énergie, transport), tout en préservant l’environnement, ajoute à ce casse-tête qu’est devenue la planification urbaine.

Dans le secteur agricole, le développement d’une agriculture « climatiquement intelligente » promeut une meilleure productivité et insiste sur l’importance de la résilience, qui permet d’adopter en amont certaines pratiques pour mieux gérer les variations climatiques, notamment les interactions avec les autres ressources (sol, eau et énergie). Des systèmes ont ainsi été conçus pour produire simultanément aliments et énergie en limitant la consommation d’eau. En République démocratique du Congo (RDC), une amélioration des jachères arborées a consisté à planter des légumineux dont les racines et micro-organismes fixent davantage l’azote de l’air, améliorant ainsi la qualité des sols à la fois pour la production d’aliments et de bois de chauffe. Ces formes de cultures mixtes, à la fois vivrières et énergétiques, répondent aux besoins alimentaires et énergétiques des populations des zones périurbaines et rurales. L’approche régionale esquisse également des solutions durables dans certains secteurs. Les « corridors d’énergie propre » en Afrique interconnecteraient les réseaux électriques des ensembles régionaux du continent et des différents États, tout en diversifiant leur mix énergétique. Ils s’appuieraient sur les interconnexions déjà existantes des cinq pools énergétiques du continent.

En République démocratique du Congo, des légumineux dont les racines et micro-organismes fixent davantage l’azote de l’air ont été plantés dans les jachères arborées.

Outre une intervention internationale, par l’intermédiaire d’engagements multilatéraux, relayant volontés, politiques et actions à l’échelle nationale, des modifications structurelles sont fondamentales. La suppression des subventions pour les combustibles fossiles et autres intrants agricoles, l’inclusion d’un prix du carbone, notamment dans le but d’intégrer les coûts climatiques dans nos processus de décision, bref, un véritable virage vert des économies planétaires, est indispensable pour modifier la trajectoire esquissée depuis plusieurs années par des modes de développement déconnectés des réalités environnementales. Le continent africain, en plein développement, est au cœur de ce débat climatique qui invite certes à interroger la responsabilité des gouvernements du dernier siècle et de chaque citoyen, mais aussi à repenser le développement et, au-delà, la place centrale des innovations technologiques dans le futur de nos sociétés.

Notes
  • 1. Une conférence sur le climat et l’Afrique, avec pour vocation d’être une plate-forme d’échanges entre les avancées scientifiques, les politiques publiques et les dernières initiatives efficaces, est organisée à Johannesburg les 3 et 4 novembre, à l’initiative du South African Institute of International Affairs, avec le soutien de l’Ambassade de France à Pretoria, du CNRS, de l’IRD, de l’AFD et de l’Institut français en Afrique du Sud (Ifas-Recherche).
  • 2. Dirigée par l’ancien président du Mexique, Felipe Calderon, elle comprend au depart des chefs de gouvernement, des ministres des finances et des experts économiques. Pour plus d’informations, il existe un site Internet : http://newclimateeconomy.net
  • 3. D’après le rapport biannuel remis aux Nations Unies et accessible en ligne : http://iaiasa.co.za/wp-content/uploads/2014/09/southafrica_1stbiennial_u...
  • 4. C40 possède un site Internet dédié : www.c40.org

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du journal CNRS