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Donner les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens : telle est l'ambition de Dialogues économiques, passerelle entre la recherche académique en économie et le citoyen. Créé par Aix-Marseille School of Economics (AMSE), ce blog, revue numérique de diffusion des connaissances, est partenaire de la revue Regards économiques, publiée par l’Université catholique de Louvain. 
 

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Manifestations en Afrique : voix du peuple ou du pouvoir ?
17.01.2019, par Edwin Fourrier-Nicolaï
Lancé aujourd’hui sur CNRS Le journal, le blog «Dialogues économiques» a pour but de donner les clés du raisonnement qui sous-tend la recherche en économie. Dans ce billet, découvrez comment des économistes ont analysé les conséquences des manifestations en Afrique sur la confiance dans les institutions.

Manifester est un des moyens démocratiques permettant aux citoyens de clamer collectivement et publiquement une opinion. Mais au-delà de la simple expression populaire, cette forme de protestation peut être un moyen d'informer les autres citoyens. Les manifestations sont parfois un catalyseur de la prise de conscience citoyenne. Elles conduisent alors à une diminution de la confiance et de la légitimité des gouvernants ou institutions étatiques. C’est en Afrique que les économistes Marc Sangnier et Yanos Zylberberg sont partis sur les pas des manifestants pour étudier l’écho qu’ils pouvaient avoir auprès de la population.
 
 
Une étude menée sur 13 pays africains entre 2005 et 2009 1, permet de mesurer l’effet des mouvements sociaux sur la confiance accordée au chef de l’État ainsi qu’aux institutions de contrôle (principalement police, commissions électorales et parlement). En particulier, les auteurs souhaitent déterminer dans quelle mesure les manifestations 2 sont un révélateur, aux yeux des citoyens, de la nature des dirigeants et de l'incapacité des institutions à prévenir leurs comportements déviants. Pour cela, les auteurs comparent les avis d'individus localisés à proximité d'une protestation avec celles d'individus plus éloignés. Il s'avère que les manifestations réduisent substantiellement la confiance dans le chef de l’État et le parti de gouvernement lorsqu'elles surviennent dans un rayon de 20 kilomètres d’une personne interrogée au moins deux mois avant l’interview. Les sondages de l’Afrobaromètre montrent ainsi que la crédibilité du président chute de 12 %. Cela se traduit mécaniquement par une réduction des chances de réélection du parti au pouvoir à moyen terme.


 
De quoi les manifestations en Afrique sont-elles le nom ?  Elles agissent comme un signal, un transmetteur d'information. D'une part, elles permettent de dévoiler les agissements du gouvernement en diffusant l’information aux autres citoyens. D’autre part, elles informent sur la nature même des manifestants : même si les ressortissants d’un pays ont une connaissance du régime en place et de ses rouages, un manque d’information peut subsister quant aux opinions de leurs compatriotes. Or, la manifestation permet de mettre en évidence les revendications des marcheurs et leurs préférences de vote. Ce faisant, elle peut offrir un panorama plus clair de l’état actuel du climat politique interne. En l’occurrence, plus le gouvernement réprime l’agitation sociale, plus la défiance gagne les manifestants mais aussi la population locale.
 
Ces expressions populaires affectent non seulement la légitimité des dirigeants mais aussi celle des institutions garantes du contrôle de l'appareil d’État (policières, judiciaires et politiques). La confiance que les citoyens accordent aux institutions diminue car elles n’ont pas assuré l'intégrité du pouvoir exécutif. En d'autres termes, en mettant en lumière les actions du gouvernement, les mouvements populaires révèlent les fondements et failles du système étatique. À titre de comparaison, la confiance dans les autorités locales n'est pas affectée.
 
 

Plus important encore, la baisse de la confiance entraîne des conséquences durables pour le système politique. Même si les responsables politiques peuvent être remplacés, les manifestations affectent la nature de l'engagement civique des citoyens. Ces derniers se montrent plus aptes à investir les rues qu’à remplir les urnes. Cela reste vrai même après d’importantes répressions, entraînant parfois une escalade de la violence. En réalité, la répression agit comme un catalyseur de l’action citoyenne : elle galvanise et motive les individus, et, in fine, solidifie l’action collective. Aussi, de manière plus structurelle, cet état de fait favorise l'abstention. Dès lors, en ébranlant la confiance vis-à-vis des pouvoirs étatiques, l’appel du peuple par-delà l’isoloir décrédibilise les dispositifs démocratiques institutionnels.
 
Il est clair que l’expression sociale de la rue diffuse l'information et permet de dénoncer publiquement la pratique du pouvoir. Plus subtilement, les manifestations modifient les actions politiques du citoyen instillant la défiance envers les institutions traditionnelles.
 
Les Français, dans une actualité récente, se sont emparés des boulevards et avenues. Ils ne sont pas les seuls, d’autres en Europe envahissent les artères de leurs villes.  Il serait tentant de questionner la portée de ces résultats sur le Vieux Continent. La revendication européenne a-t-elle la même influence que celle qui déferle dans les rues africaines ?  

Référence de l’étude
« Protests and trust in the state: Evidence from African Countries », Marc Sangnier, Yanos Zylberberg, Journal of Public Economics, 152, 2017, 55-67.

     
Infographie : Claire Lapique
© Photo cc_Benny Jackson - Unsplash
© Photo cc_Elijah O'Donnell - Unsplash

 

Notes
  • 1. Grâce aux données de l’Afrobaromètre croisées à celles de « The Armed Conflict Location and Event Dataset (Acled) », spécifiquement à sa catégorie « protestations et émeutes ».
  • 2. Dans l’étude, n’ont été étudiées que les manifestations portant sur l’action gouvernementale et non celles ciblant d’autres acteurs.

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