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Ce blog est alimenté par Dialogues économiques, une revue numérique de diffusion des connaissances éditée par Aix-Marseille School of Economics. Passerelle entre recherche académique et société, Dialogues économiques donne les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens. Des articles sont publiés tous les quinze jours et relayés sur ce blog de CNRS le journal.

 

 

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Les villes les plus denses sont-elles les plus vertes ?
29.06.2022, par Elisa Dienesch, Claire Lapique
Mis à jour le 19.07.2022
New Delhi, Jakarta, Mexico, Taiwan, Tokyo… Autant de villes où la densité de population se conjugue avec une atmosphère pesante et un air irrespirable. Et pourtant, encourager la densité urbaine pourrait réduire le taux d’émissions polluantes par habitant, surtout si la ville s’organise en plusieurs centres d’activités. Explications avec les économistes David Castells-Quintana, Elisa Dienesch et Mélanie Krause.

Cet article est issu de la revue Dialogues économiques éditée par AMSE.
   
Si porter un masque est devenu une référence mondiale pour lutter contre la pandémie de Covid-19, les Pékinois connaissaient l'objet depuis longtemps déjà. Pour de nombreux citadins des grandes villes, le masque est aussi un outil de protection contre la pollution. Les mesures pour y faire face sont nombreuses : se barricader à l’intérieur, utiliser un purificateur d’air ou encore acheter des doses « d’air pur » comme dans certains bars indiens. Tout est bon pour échapper au smog qui recouvre d’une chape de plomb les grandes villes mondiales. La protection devient indispensable. Selon l’OMS, plus de 4 millions de morts dans le monde sont directement liées à la contamination de l’air extérieur. La pollution augmente en effet le risque de mortalité infantile, de maladies contagieuses ou chroniques et elle réduit l’espérance de vie1.
    
Et ce phénomène ne va pas en s’améliorant ! Les économistes David Castells-Quintana, Elisa Dienesch et Mélanie Krause rappellent que le taux d’émission de CO2 a plus que doublé ces cinquante dernières années. Avec l’augmentation de la population mondiale, la contamination s’accroît et se concentre dans les zones urbaines, là où l’activité économique est la plus importante. Alors, comment faire face à la pollution à l’ère de l’urbanisation croissante ? Y a-t-il des mesures à adopter pour réduire les émissions polluantes ? Quelles sont les conditions qui permettent de réduire la pollution en ville ? Autant de questions que se sont posées les économistes dans leur récente étude.

Photo d'une voiture polluantePollution automobile dans les rues de New York.
© Photo by Luke Stackpoole on Unsplash

         
        
La densité urbaine dans le collimateur ?

La relation de cause à effet entre l’augmentation de la densité urbaine et l’augmentation de la pollution ne fait pas consensus dans la littérature. D’un côté, une forte concentration urbaine pourrait réduire la mobilité urbaine, puisque les consommateurs et travailleurs se trouvent tous au même endroit. Et certains économistes soulignent l’effet positif des « économies d’échelles2 » dues à la proximité des infrastructures urbaines dans la réduction des dépenses énergétiques. De l’autre côté, une forte densité urbaine peut aussi générer des effets de congestion ou conduire à un étalement des résidences dans les zones périurbaines, allongeant ainsi les besoins en transport. Afin d’éclairer cette relation ambiguë, il faut aussi prendre en compte d’autres facteurs tels que le revenu, la taille de la ville, la structure urbaine, etc. C’est l’objectif que se sont fixé les auteurs, en étudiant le rapport entre la densité urbaine et le taux d’émissions polluantes (CO2 et particules fines) émises par habitant.

Photo d'une fouleImage de foule à Hong Kong
© Photo by Joseph Chan on Unsplash

    
        
Une ville plus dense donc... plus verte ?

Les auteurs offrent une vue globale, jamais réalisée auparavant, grâce à l’étude de 1200 villes mondiales sur les deux dernières décennies et en liant ces résultats aux densités de population nationales de 1960 à 2010 de plus de 190 pays. Cette exploration de la densité urbaine révèle un panorama encore peu exploité dans les analyses économiques classiques, davantage focalisées sur la densité nationale.
   
Les résultats des chercheurs soulignent une différence entre ces deux échelles. Si les émissions par habitant augmentent avec la densité par pays, au niveau urbain c’est le contraire ! Les villes les plus denses émettent moins de pollution par habitant. Cette observation surprenante s’explique notamment par la réduction des coûts de transport et les gains d’énergie. Mais les émissions dépendent aussi de la structure de la ville.

Photo d'une ville polluéeLe "smog" de pollution baigne les rues de Delhi, en Inde.
© Photo by Justin Bautista on Unsplash

    
      
Organiser la ville pour qu’elle pollue moins

En parallèle de la densité, les auteurs ont pris en compte la forme des villes avec la définition de deux catégories : les villes monocentriques, caractérisées par un unique noyau d’activités, et les villes polycentriques, avec plusieurs noyaux d’activités. Les premières tendent à présenter une densité périphérique plus faible qu’en leur centre, tandis que les secondes montrent une répartition plus homogène de la population sur tout le territoire urbain.
 
Pour définir la structure urbaine, les chercheurs font appel aux données satellites des lumières nocturnes. L’indicateur se porte sur l’intensité lumineuse : plus celle-ci est forte, plus la zone est peuplée. Ces données leur permettent une analyse harmonisée et détaillée de la concentration urbaine, à rebours des informations fournies par chaque pays qui pourraient générer des biais, puisqu’elles sont issues de différentes méthodes de collectes.
    
À travers ces données satellites, la concentration urbaine est représentée par les couleurs claires (jaune et orange) et l’étalement urbain est représenté par les couleurs foncées. Ainsi, sur les cartes satellites ci-dessous, Paris présente un centre d’activités très dense et un étalement à la périphérie. Tandis que la population de Medellín, en Colombie, se répartit de façon plus homogène sur tout le territoire urbain, en créant différents pôles d’activités principaux. Alors, dans quelle ville peut-on respirer plus facilement ? 

Cartes satellites de Paris et MedellínCartes satellites de Paris et Medellín permettant de visualiser les zones fortement éclairées, donc plus densément peuplées, utilisées par les chercheurs.

   
      
Le modèle « polycentrique » comme solution

Selon les auteurs, une structure urbaine comme celle de Medellín permettrait une réduction des émissions par habitant. Ainsi, plus une ville croît, plus son organisation devrait suivre un modèle « polycentrique » avec divers pôles d’activités permettant de répartir la population sur l’ensemble du territoire. De cette façon, le flux urbain s’étale au lieu de se concentrer. À l’inverse, une structure concentrique comme Paris peut augmenter le risque d’embouteillages et de congestion, puisque toutes les activités sont réunies au même endroit.
   
Afin de gérer les conséquences de l’urbanisation croissante sur l’environnement, les politiques publiques devraient prendre en compte la répartition spatiale de la population. Plus une ville grossit, plus une organisation déconcentrée ou polycentrique est favorable afin de réduire les émissions.
 
Cette étude présente une analyse détaillée des effets de la densité sur la pollution. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’augmentation de la densité urbaine peut donc conduire à niveler les émissions polluantes par habitant. La concentration de la population nationale dans les grandes villes est préférable pour réduire les émissions par habitant. Mais ces mêmes villes devraient aussi s’organiser de façon « déconcentrée » pour éviter les effets secondaires d’une surpopulation urbaine.
      

Référence
Castells-Quintana D., Dienesch E., Krause M., 2021, “Air Pollution in an Urban World: A Global View on Density, Cities and Emissions.” Ecological Economics, 189.

Notes
  • 1. Informations tirées du rapport World Health Statistics 2018, Organisation mondiale de la santé.
  • 2. L’expression « économie d’échelle » désigne, en économie, la diminution des coûts et impacts de production résultant d’un accroissement des quantités produites.

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