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A propos

Du 1er juillet au 22 septembre, le CNRS présente ses archives aux Rencontres d’Arles, à travers une grande exposition photo intitulée «La saga des inventions. Du masque à gaz à la machine à laver - Les archives du CNRS». Ce blog en est l'émanation.

Les auteurs du blog

Luce Lebart
est historienne de la photographie, commissaire de l’exposition La saga des inventions, à Arles, et chercheuse et correspondante française pour la collection Archive of Modern Conflict.

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Mascarade tragique et guerre chimique
05.08.2019, par Luce Lebart
« Des hommes se roulaient à terre, convulsés, toussant, vomissant, crachant le sang  ». Ces mots du médecin du 66e régiment d’infanterie disent l’horreur provoquée par la première offensive chimique, le 22 avril 1915 à Ypres, en Belgique... Retour en images sur l'invention du masque à gaz avec Luce Lebart, commissaire de l'exposition sur les archives du CNRS présentée cet été aux Rencontres d’Arles.

Cent cinquante tonnes de chlore sont portées par le vent en un lourd nuage jaunâtre flottant à un mètre des tranchées. Près de la moitié des hommes intoxiqués ne survivront pas. En conséquence, dès avril 1915, priorité est donnée aux moyens de protection personnelle contre les gaz. Aux mouchoirs et chaussettes imbibés d’urine des premiers jours succèdent des compresses d’hyposulfite de soude puis des cagoules et enfin, en 1916, des masques avec des cartouches interchangeables. Divers modèles à gaz et filtres, dont les masques à oxygène L. P., sont développés pour contrer les effets des différents gaz, mais le plus difficile à gérer, du fait de son effet vésicant, est le gaz moutarde.

Masques L. P. 1917.
Masques L. P. 1917.

La Direction des inventions se mobilise pour l’évaluation et le perfectionnement des masques à gaz dans un contexte où la protection des soldats contre l’arme chimique devient prioritaire. Malgré la signature de la Convention de La Haye en 1899 et en 1907, la France et les pays belligérants ne cessent leurs recherches ni ne renoncent à ces armes pendant le conflit.
En août 1914, l’armée française avaient utilisé les gaz lacrymogènes tandis que l’Allemagne développait des armes à base de chlore. En 1915, l’emploi d’obus à gaz accélère l’escalade dans la guerre chimique. L’acide cyanhydrique, l’arsine, le brome, le chlore ou encore le phosgène sont utilisés. Les premiers masques à gaz de combat, fabriqués à des milliers d’exemplaires, seront sans cesse améliorés jusqu’à l’armistice, comme ces masques à oxygène mis au point par le docteur Sicard.  Ils continueront d’être fabriqués après la guerre pour de nouvelles applications civiles.
 
Masques du Docteur Sicard, 1917-1918.
Masques du Docteur Sicard, 1917-1918.

Ainsi la « Cagoule contre les flammes » du docteur Henri Pottevin, biologiste à l’Institut Pasteur et homme politique, mais aussi président, après le conflit, du Comité technique d’hygiène de l’ONRSII, préfigure les cagoules thermostables et ininflammables couramment utilisées aujourd’hui pour lutter contre le feu.
La nécessité de protéger les soldats des flammes est augmentée pendant la Première Guerre mondiale avec la recrudescence d’armes incendiaires. Le masque de Jean-Paul Langlois, conseiller technique de la section d’hygiène de la Direction des inventions et professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris, vise la même fin que celui de Pottevin.  Dans la catégorie hygiène militaire, et à l’opposé de la peur du feu, celle du froid suscita aussi chez Langlois des recherches sur les accidents de froidure menant notamment à l’adoption de la pommade au formol, distribuée sous forme de bâtonnets individuels aux soldats.
Masque de Jean-Paul Langlois et cagoule contre les flammes de Henri Pottevin, 1917-1918.
Masque de Jean-Paul Langlois et cagoule contre les flammes de Henri Pottevin, 1917-1918.

Vivre avec des masques 
 
Produites par l’administration des inventions pendant la guerre, ces images frappent par leur mise en scène savamment construites. Les figurants posent systématiquement deux par deux, assis et dans des attitudes plutôt naturelles alors que leur visage et leur crâne sont recouverts d’un matériel plus que encombrant et obstruant. Malgré ces contraintes leurs poses donnent l’impression qu’ils discutent ou bien passent un bon moment ensemble. Il s’agit peut-être, pour le photographe et ses commanditaires, de faire passer l’idée que la vie continue avec des masques à gaz et que ces derniers sont simples d’emploi au point qu’on ne se rend même plus compte qu’on les porte… L’habilité du ou des photographes est à rechercher dans leur expérience du cinématographe. En 1917, quand sont prises ces photographies, Jules-Louis Breton est à la tête du Sous-secrétariat dédié aux inventions intéressant la défense nationale. Il y missionne des réalisateurs de cinéma et place à la tête du service un des plus grands opérateurs de la firme Pathé… Et c’est précisément dans la rencontre entre photographie est cinéma que sont nées les étonnantes mises en scènes photographiques produites par le service des inventions pendant la guerre.
Dispositif pour boire avec le masque, 1917-1918.
Dispositif pour boire avec le masque, 1917-1918.
 
Les images nous montrent qu’il aisé, grâce aux nouvelles inventions du moment, de boire comme de téléphoner avec le masque à gaz, des activités quotidiennes qui sont vitales pour l’une, et devenues indispensables pour l’autre. Dans les deux images ci-dessus et ci-dessous, la gestuelle est accentuée. Le personnage brandit sa gourde pour bien la montrer ; il rapproche l’écouteur de son oreille pour expliciter l’utilité de l’objet et son fonctionnement. Ces photographies sont modelées par un imaginaire cinématographique des tout débuts du medium, et en particulier du cinéma muet.
Dispositif téléphonique adapté au masque à gaz de Vitus Dish. 689, 1917-1918.
Dispositif téléphonique adapté au masque à gaz de Vitus Dish. 689, 1917-1918.

Luce Lebart est historienne de la photographie et commissaire de l’exposition La saga des inventions, à Arles. Elle est chercheuse et correspondante française pour la collection Archive of Modern Conflict.

Exposition à voir aux Rencontres d'Arles, jusqu'au 22 septembre :
La saga des inventions, du masque à gaz à la machine à laver, Les archives du CNRS

 

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