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Pourquoi aimons-nous autant les séries ?

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Pourquoi aimons-nous autant les séries ?

28.10.2026, par
Maxime Lerolle [4]
Temps de lecture : 12 minutes
Bus du festival Séries mania avec des personnes qui se rassemblent autour
Bus du festival Séries mania, à Lille, en mars 2026.
Stéphane Mortagne / La Voix du Nord / PhotoPQR / MaxPPP
Elles font désormais partie des loisirs les plus fréquents des Français et Françaises, mais on ignorait jusqu’à quel point. Une récente enquête sociologique lève le voile sur la consommation des séries télévisées en France, et sur ce qu’elles disent et font de nous.

Vous avez récemment copublié un ouvrage1 sur la consommation de séries télévisées en France. Quelle en est la genèse ?

Hervé Glevarec2 En 2022, avec mes collègues Clément Combes3 et Thibaut de Saint Maurice4, nous avons dirigé une enquête sociologique par questionnaire auprès d’un peu plus de 2000 personnes pour connaître les goûts et les modes de consommation de séries télévisées [5] des Français et Françaises. Celle-ci faisait suite à une première enquête sur le même sujet, en 2017. Grâce à cette comparaison sur cinq ans, que nous poursuivons en 2027 avec une troisième enquête, nous pouvons dire que nous menons la première enquête en France sur la consommation des séries.

Nos travaux s’inscrivent en effet dans le champ dit de la « sociologie de la réception ». Cette dernière a opéré un tournant dans la discipline en déplaçant l’étude des effets supposés des contenus sur les personnes vers une enquête auprès des récepteurs, pour voir ce qu’ils font de ces contenus. En clair, ce sont les spectateurs et spectatrices qui donnent la signification de ce qu’ils regardent.

C’est ce que se propose de faire l’ERC Demoseries5, dans le cadre duquel s’inscrivait cette enquête, en interrogeant les séries télévisées sous l’angle de leurs effets, entre autres sur les représentations sécuritaires du monde. 

Image de Kiefer Sutherland dans un tunnel, revolver braqué vers la gauche
Les séries télévisées ont connu un réel engouement populaire à partir des années 1990-2000, à l’instar de « 24 heures chrono ».
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Image de Kiefer Sutherland dans un tunnel, revolver braqué vers la gauche
Les séries télévisées ont connu un réel engouement populaire à partir des années 1990-2000, à l’instar de « 24 heures chrono ».
Fox / Collection ChristopheL
Fox / Collection ChristopheL
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Décriées pour leur mauvais goût il y a 50 ans, les séries télévisées figurent désormais sur tous les écrans. Comment expliquer cette nouvelle légitimité ?

H. G. C’est un intérêt relativement récent dans l’histoire des séries télévisées. On peut le faire remonter aux années 1990. Même si la télévision est massivement installée dans les foyers français depuis les années 1960-1970, c’est seulement à partir des années 1990 que change la place culturelle des séries, la diversification de l’offre et la manière dont certains publics commencent à les investir comme des objets culturels à part entière.

Les choses se sont accélérées avec Internet et la possibilité de télécharger illégalement des séries non francophones. Le piratage offrait accès au catalogue états-unien des séries, pour la plupart inédites en France. D’autant que les séries américaines basculaient progressivement du modèle unitaire (comme Columbo, dont les épisodes sont relativement autonomes) vers des formes davantage feuilletonnantes, avec des arcs narratifs développés sur plusieurs épisodes ou plusieurs saisons, comme dans 24 heures chrono.

Ce basculement s’est accompagné d’une segmentation et d’une spécialisation croissantes des publics, notamment avec le développement des chaînes payantes comme HBO. Depuis 30 ans, on vit donc un âge d’or des séries télévisées.

Mais presque plus personne ne pirate de séries désormais…

H. G. Le piratage a fourni l’embryon d’une culture sérielle. Ce qui l’a vaincu (sous sa forme de fichier numérique, auquel seuls 13,7 % des 18-30 ans, le groupe d’âge le plus actif en la matière, ont recouru en 2022 pour visionner une série, comme l’a montré notre enquête), c’est la plateformisation des séries télévisées, avec des acteurs états-uniens comme Netflix, Hulu, Disney+…

La vidéo à la demande (VOD), qui séduit jusqu’à 86,8 % des 18-30 ans, a tari pour partie le piratage (ainsi que, dans une moindre mesure, la télévision en direct, descendue à 30,7 % chez les 18-30 ans, mais qui est encore à 76,1 % chez les plus de 71 ans) et a grossi le public « sériephile ». Dorénavant, la pratique des séries s’est ajoutée à la pratique cinématographique, tandis que le film du dimanche soir a décliné sur les chaînes télévisées au profit des séries.

téléphone portable affichant l'application Netflix
Le mode de visionnage des séries a changé au cours des dernières années. Au traditionnel écran télévisé se sont ajoutés l’ordinateur portable et le téléphone mobile, qui donnent par exemple accès via une application à la plateforme Netflix.
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téléphone portable affichant l'application Netflix
Le mode de visionnage des séries a changé au cours des dernières années. Au traditionnel écran télévisé se sont ajoutés l’ordinateur portable et le téléphone mobile, qui donnent par exemple accès via une application à la plateforme Netflix.
ccè
Xavier Popy / RÉA
Xavier Popy / RÉA
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La plateformisation a aussi changé les pratiques de consommation de séries télévisées elles-mêmes.

H. G. Effectivement, ce qu’on peut appeler l’« écologie de la consommation sérielle » a changé depuis la plateformisation. Même si la consommation de séries se fait encore largement à domicile, elle n’a plus forcément lieu ni dans le salon ou la cuisine ni sur un téléviseur. On peut à présent regarder des séries dans sa chambre avec un ordinateur portable.

Le format sériel s’articule en effet assez bien avec une consommation individualisée et ritualisée. Quantité des personnes ayant répondu à nos enquêtes insistaient par exemple dans les verbatims sur « leur série », qu’ils avaient plaisir à retrouver sur le long cours. C’est dire que leur consommation accompagne la vie quotidienne sur le long terme et que nous pratiquons désormais un compagnonnage avec les personnages de séries. 

Est-ce à dire que les séries télévisées sont l’emblème d’une société de plus en plus individualiste ?

H. G. Disons plutôt qu’elles constituent un facteur d’individualisation supplémentaire. Je peux par exemple regarder ma série sur mon téléphone, dans le bus, isolé des autres passagers avec mon casque.

Cette consommation solitaire se double d’un tournant individualiste des séries. Celles-ci ont pris en charge les questions d’identité individuelles, déliées des groupes sociaux d’appartenance. En d’autres termes, elles mettent en scène nos constructions identitaires individualistes. C’est pourquoi, entre les publics et les séries, il existe un fort lien particularisé, que j’appelle « de concernement »6 : chacun regarde les séries qui font écho aux dimensions particularisées et plurielles de son existence actuelle et de sa biographie.

Cette dimension très subjective de la consommation culturelle se retrouve dans la lecture et la musique. On écoute de la musique, on lit ou on regarde une série tant en fonction de notre humeur que pour transformer celle-ci. Et donc, on change la vie quotidienne à la lumière de ces biens culturels.

C’est quelque chose d’historiquement nouveau que j’avais relevé comme une dimension de nos expériences culturelles actuelles7. On n’avait sans doute pas ce rapport très affectif, de type humoral, aux biens de culture populaire il y a 50 ans.

D’ailleurs, la consommation subjective des séries va de pair avec la segmentation des publics. Au cours de notre enquête, nous avons constaté qu’il n’y a pas vraiment de grand public d’une série, mais au contraire une fragmentation. Même Game of Thrones [9], la série la plus citée par les répondantes et répondants, n’a été vue « en intégralité ou presque » que par 11 % de la population française. Un phénomène là encore commun avec la musique [10] et la littérature [11].

Affiche de la saison 7 de Game of Thrones (GOT de HBO)
Même s’il s’agit de la série la plus citée par les Français et Françaises, « Game of Thrones » (ici, la septième saison, en 2017) n’a été vue « en intégralité ou presque » que par 11 % de la population.
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Affiche de la saison 7 de Game of Thrones (GOT de HBO)
Même s’il s’agit de la série la plus citée par les Français et Françaises, « Game of Thrones » (ici, la septième saison, en 2017) n’a été vue « en intégralité ou presque » que par 11 % de la population.
HBO / Collection ChristopheL
HBO / Collection ChristopheL
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Ce lien subjectif très fort aux séries passe notamment par les personnages. Pourquoi ?

H. G. À la différence des œuvres cinématographiques, les séries feuilletonnantes font évoluer les personnages sur le temps long, parfois des années, ce qui renforce l’attachement entre ce personnage et moi. Malgré tout, nous avons été surpris d’apprendre que, pour les Français et Françaises, le personnage de série contemporaine n’est pas « beau » ou « fort », mais « intelligent », sans être pour autant « génial ». Derrière ce terme, il faut entendre qu’il sait composer avec une situation, qu’il sait trouver une solution sans avoir réponse à tout… même pour les super-héros !

À l’inverse, on note un fort attachement envers des personnages en souffrance, comme Walter White dans Breaking Bad ou Thomas Shelby dans Peaky Blinders. Autant de personnages attachants, même s’ils ne sont pas moralement parfaits, car ils parviennent toujours à prendre le dessus sur des situations complexes.

Les séries télévisées sont-elles pour autant réalistes ?

H. G. Je dirais même qu’elles sont « hyperréalistes », c’est-à-dire que les séries reposent à la fois sur l’anticipation et la réalité. Concernant l’anticipation, on peut évoquer les manigances politiques de Baron noir et le buzz médiatique alimenté par l’extrême droite dans La Fièvre. Et cette capacité de réaction, nourrissant un stupéfiant effet de réel, s’est illustrée par une référence dans À la Maison-Blanche aux attentats du 11-Septembre une semaine seulement après l’événement, marquant l’irruption du temps réel dans la fiction.

Les acteurs de la série Engrenages (saison 1, en 2005) créée par Guy-Patrick Sainderichin et Alexandra Clert.
Les séries télévisées prospèrent également de ce côté de l’Atlantique, à l’image de la série « Engrenages » (ici, la saison 1, en 2005).
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Les acteurs de la série Engrenages (saison 1, en 2005) créée par Guy-Patrick Sainderichin et Alexandra Clert.
Les séries télévisées prospèrent également de ce côté de l’Atlantique, à l’image de la série « Engrenages » (ici, la saison 1, en 2005).
Thierry Ozil / Canal+ - Son et Lumière / Collection ChristopheL
Thierry Ozil / Canal+ - Son et Lumière / Collection ChristopheL
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Les séries télévisées sont malgré tout capables de figurer à l’écran un président noir à la Maison-Blanche (David Palmer dans 24 heures chrono) sept ans avant l’élection de Barack Obama. Comment expliquer cet avant-gardisme fréquent dans les séries contemporaines ?

H. G. Il y a tout d’abord un facteur économique. Depuis que les séries sont diffusées par des chaînes payantes comme HBO et Netflix aux États-Unis, elles ont basculé dans une économie dite « du club ». En s’appuyant sur ce public captif, les maisons de production peuvent prendre plus de risques et segmenter leurs offres sans viser le grand public, qui demeure l’objectif de la télévision nationale.

À cela s’ajoute un facteur culturel, qui consiste à mettre à l’agenda des questions contemporaines et à faire des séries le miroir d’un monde qui s’est complexifié. Les séries nous font ainsi accéder à des communautés qui ne sont pas les nôtres, qu’elles soient professionnelles (les avocats d’Engrenages, les médecins d’Hippocrate…) ou identitaires (par exemple, les personnes LGBT dans The L Word). Ce faisant, elles procèdent à l’élargissement de nos expériences du monde, qui n’étaient pas prises en charge par la télévision jusqu’alors.

À lire
• Des séries qui comptent. Sociologie d’un goût contemporain, de Hervé Glevarec, Clément Combes et Thibaut de Saint-Maurice, 271 pages, Éditions de l’Aube, avril 2026.
• Prendre les séries au sérieux ? [12], Sandra Laugier, 208 pages, CNRS Éditions, septembre 2026. Lire un extrait [13].
 
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Les jeux vidéo violents rendent-ils violent ?
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[16]

Notes
  • 1. « Des séries qui comptent », éditions de l’Aube : https://tinyurl.com/series-comptent [17]
  • 2. Directeur de recherche au CNRS au sein du Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis, unité CNRS/Université Paris Cité/Université Sorbonne Nouvelle).
  • 3. Maître de conférences en sociologie à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.
  • 4. Doctorant en philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
  • 5. Programme de recherche financé par le Conseil européen de la recherche entre 2020 et 2024, dirigé par Sandra Laugier, professeure de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne : https://demoseries.pantheonsorbonne.fr/ [18]
  • 6. La notion de « concernement » en sociologie : https://hal.science/hal-05559049v1/document [19]
  • 7. « L’expérience culturelle – Affects, catégories et effets des œuvres culturelles », Hervé Glévarec, 216 pages, Éditions du Bord de l’eau, 2021.

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