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Le goût musical, une affaire de générations
« Bon anniversaire à moi » : fin mars 2026, Céline Dion annonçait pour ses 58 ans son grand retour avec une série de concerts parisiens. Neuf millions de personnes se sont alors inscrites en espérant accéder par tirage au sort aux pré-ventes. Phénomène transgénérationnel, nostalgie, modèle de femme ou de vie, « il y a certainement une dimension identitaire et communautaire qui relie les français à cette femme, elle a surmonté des épreuves, elle est toujours là » résume Hervé Glevarec, directeur de recherche CNRS au Centre de recherche sur les liens sociaux.
Dans leur ouvrage, Les goûts musicaux des Français. Préférences, valeurs d’usage et compétences (Le Bord de l’Eau, 2025), Hervé Glevarec et Raphaël Nowak, maître de conférences en sociologie à l'université de York (Grande Bretagne), dressent un panorama de l’écoute musicale contemporaine, qui représente, selon eux, un observatoire privilégié des transformations culturelles, technologiques et sociales françaises. Et de fait, en voiture, pour une séance de sport, au travail, entre amis ou dans les transports, jamais les Français et les Françaises n’ont autant écouté de musique. En 2024, 94 % des 15-80 ans déclaraient en écouter chaque mois1. Sur toute une année, ils étaient déjà 92 % en 2018, contre seulement 66 % en 19732. En un demi-siècle, l’écoute musicale est devenue la pratique culturelle la plus partagée, loin devant la littérature ou le cinéma. La multiplication depuis l’après-guerre de l’offre culturelle, des supports d’écoute, des usages, et des genres musicaux a ainsi entraîné une réduction sensible des écarts d’écoute entre générations mais aussi entre milieux sociaux. Mais qui écoute quoi, comment et pourquoi ?
Le goût musical, une affaire de générations
Pour comprendre l’écoute musicale, les chercheurs se sont principalement appuyés sur des données statistiques sur les goûts et les pratiques musicales des Français de 15 ans et plus. ls ont notamment mobilisé l’enquête Pratiques culturelles des Français·es (EPCF) menée en 20183, enrichies par des questions sur l’écoute à 12 ans et celle des parents, et plusieurs enquêtes ELIPSS - Étude Longitudinale par Internet Pour les Sciences Sociales4,. Et de constater : « Les données recueillies en 2018 - et depuis - vont ainsi contre toute idée que les goûts musicaux s’hériteraient principalement des parents, les classiques comme les contemporains, » affirme Hervé Glevarec. « Certains genres musicaux peuvent être effectivement conservés de l’enfance, comme la chanson française, mais la plupart sont acquis. La principale variable structurante sur l’écoute musicale est l’âge », qui représente à la fois un moment du cycle de vie, comme l’adolescence ou la retraite, et une génération culturelle, soit le fait d’avoir grandi avec certains artistes.
À l’inverse, les 60 ans et plus sont un sur deux à écouter de la musique quotidiennement (contre 92 % pour les 18-24 ans). Fidèles à leurs répertoires de jeunesse (la plupart déclarent écouter les mêmes artistes depuis plus de 20 ans), leurs préférences se concentrent sur la variété française, la musique classique et le jazz, principalement à la radio (80 %) et sur CD, moins de 20 % ayant recours au streaming. Ils écoutent de la variété française « pour se souvenir », et de la musique classique pour se détendre. « De manière contre-intuitive, les jeunes participent d’une culture commune plus fortement que les anciennes générations. Ils connaissent mieux les artistes des générations précédentes, qui font patrimoine commun, que leurs aînés ne connaissent ceux d’aujourd’hui », observe le sociologue. Par exemple, Céline Dion est connue et écoutée par près des trois quarts des Français·es, toutes catégories d’âge confondues, même chez les moins de 24 ans. En revanche, des artistes comme Rihanna ou Booba, plébiscités par les jeunes, restent largement méconnus des plus âgés.
Le diplôme et le sexe comme marqueurs secondaires
Si l’âge prime, le diplôme influence aussi les goûts et les pratiques, notent les chercheurs. Les plus diplômé·es (Bac+3 et plus) écoutent sept genres différents en moyenne, contre quatre pour les non-diplômé·es. Ils sont 70 % pour les premiers à nommer les genres de leur répertoire, contre 40 % pour les seconds. « La seconde variable est celle du diplôme, qui correspond à un savoir spécifique acquis par la pratique ou la formation, savoir qui permet de comprendre et de se sentir à l’aise avec des musiques plus ou moins ésotériques », précise Hervé Glevarec. Le sexe influence aussi les préférences : les hommes se tournent davantage vers le rap, le métal ou l’électro, tandis que les femmes privilégient la pop ou la variété française.
Si les chansons ou la variété françaises, et la variété internationale sont les deux genres les plus écoutés toutes catégories confondues, chaque genre trouve son public. Le rap est surtout écouté par les jeunes et les catégories populaires et intermédiaires. « Avant d’être une musique populaire, le rap est une musique adolescente et jeune adulte. Pour cette tranche d’âge, il est massivement écouté également par les classes favorisées », explique Hervé Glevarec. En revanche après 45 ans, on écoute nettement moins de rap. Le pop-rock est le genre privilégié des diplômé·es et des catégories supérieures, pour les trois quarts d’entre eux, ce qui en fait, avec la variété française, le genre le plus écouté par ces catégories. Les amateur·rices de rap/hip-hop se trouvent principalement parmi les jeunes hommes, qu’ils soient faiblement ou fortement diplômés. Sans surprise, la musique classique, le jazz et l’opéra trouvent leurs auditeur·rices dans les catégories diplômées de cinquantenaires ou plus âgé·es.
Autre constat, les inappétences croissent avec l’âge, un faible niveau de diplôme et une position socio-professionnelle peu élevée. Certains genres sont particulièrement rejetés : le métal par les Français·es âgé·es et peu diplômé·es (genre clairement masculin, le métal attire principalement les hommes entre 25-55 ans et est, lui aussi, relativement « transclassiste » -commun à différentes classes sociales-) ; le rap par les plus âgé·es, quel que soit leur niveau d’études ; l’opéra par les jeunes peu diplômé·es ; ou encore l’électro par les femmes âgées.
Mozart ou Jul : des savoirs différents plus qu'une hiérarchie de valeurs
Si l’on a longtemps opposé musique savante et musique populaire, nos préférences musicales restent-elles malgré tout un marqueur de classe ? C’est là l’originalité de l’approche des chercheurs qui, rompant avec cette idée, proposent une vision renouvelée des goûts et des pratiques musicales6. « Dans les années 1960-70, le sociologue Pierre Bourdieu avait imaginé un espace social en deux dimensions, mettant en avant les capitaux économiques et culturels pouvant s’accumuler et se transmettre, basé sur une logique de distinction sociale où seules les pratiques culturelles des catégories supérieures seraient légitimes. Mais nous le voyons aujourd’hui, le premier facteur forgeant les goûts musicaux, c’est l’âge. Le deuxième, c’est le diplôme. Et l’argent ne joue presque aucun rôle là-dedans » soulève Hervé Glevarec. « La musique n’est pas un outil de distinction mais un objet de savoirs et de pratiques différenciés qui évoluent tout au long de la vie. Il y a une littéracie nécessaire à la saisie des productions culturelles dont l’accès n’a pas été fondé sur une familiarité de fréquentation durant l’enfance ou au cours de la vie. A ce titre, pour la personne non-familière, une connaissance du langage rap est tout aussi nécessaire qu’une connaissance du langage classique. Que l’on connaisse par cœur la discographie de Jul ou les symphonies de Mozart, ces deux compétences relèvent de savoirs spécifiques» poursuit-il.
Avec le streaming, une musique plus individualisée, mais pas forcément solitaire
Mais alors, quid des algorithmes sur les plateformes de streaming ? Les recommandations enferment-elles les auditeurs et les auditrices dans une écoute confortable ? La question du pouvoir de structuration des goûts par les algorithmes relance une question déjà posé par les radios, leurs playlists et leur taux de rotation des titres, dès les années 1980. « La sociologie des pratiques culturelles n'a pas attendu les algorithmes pour avoir une théorie de l'homogénéité et de l'enfermement culturel des individus. En effet, les algorithmes ne font pas le poids face à la sociologie déterministe » nuance Hervé Glevarec, puisque pour cette dernière, nous sommes bien davantage déterminés par notre « position sociale » que par un algorithme de recommandation8. De surcroît, trois quarts des écoutes en streaming seraient autonomes, c’est-à-dire non dictées par les recommandations9.
Selon les chercheurs, les plateformes participent à la fois d’un mouvement de collectivisation de l’écoute (on écoute ce que d’autres écoutent), et d’une individualisation des usages (où l’on constitue des playlists émotionnelles, en fonction de l’humeur, de l'activité, ou de l’envie du moment). « La peur de l’enfermement repose elle-même, plus largement, sur un présupposé paradoxal, peu sociologique : pourquoi les goûts musicaux des individus devraient-ils devenir hétérogènes alors qu’ils sont déterminés par leur formation, leurs concernements socio-biographiques et leurs attachements ? » poursuit Hervé Glevarec, « c’est justement parce qu’ils sont orientés par l’âge, la génération, les compétences et les savoirs, le sexe, le genre, l’origine territoriale, parce qu’ils sont le produit de toutes les variables biographiques spécifiques à chacun et chacune, que nos goûts musicaux se sont émancipés de cette seule logique de classe sociale ». Ainsi, le paysage musical s’élargirait plus qu’il ne se referme. « Les algorithmes ne révolutionnent pas les goûts. Ils les enrichissent. Si vous aimez le jazz, l’algorithme vous proposera du jazz. Si vous aimez la pop, ce sera de la pop. Ce qui change, c’est que l’offre culturelle est plus large, plus accessible. Mais au fond, ce qui pilote votre écoute, c’est toujours votre goût. »
Les goûts musicaux, un met de choix pour la sociologie des pratiques culturelles
La musique s’inscrit désormais dans une logique de valeur d’usage, soutient Raphaël Nowak10 : elle s’adapte à la vie quotidienne, que ce soit pour se motiver, se détendre, travailler ou se souvenir, par l’exposition, l’apprentissage, la curiosité. Indissociable des contextes dans lesquels elle est consommée, elle devient ainsi un outil fonctionnel et émotionnel. « La musique est aussi un champ culturel particulier, dans le sens où elle est – plus encore que d’autres champs culturels – traversée par des problématiques et dynamiques contemporaines, qu’elles soient politiques, sociales, ou culturelles. La musique est à la fois anodine, du fait de son omniprésence, et à la fois exceptionnelle, du fait de ses significations. » conclut Hervé Glevarec qui souhaite désormais aller plus loin dans l’analyse qualitative des goûts culturels des Français et des Françaises, et ainsi mieux comprendre ce qui nous lie à la musique.
- 1. Selon une étude en France de Médiamétrie https://www.mediametrie.fr/fr/musique-et-medias-un-engouement-tres-fort-...
- 2. Selon les données recueillies dans le cadre des enquêtes Pratiques culturelles des Français·es (EPCF) menée depuis 1973.
- 3. La 6e édition de cette enquête nationale autour des dynamiques des pratiques culturelles de la population âgée de 15 ans et plus a été réalisée en 2018, après celles menées en 1973, 1981, 1988, 1997 et 2008, auprès d'un échantillon de plus de 9 200 personnes en France métropolitaine. https://www.culture.gouv.fr/espace-documentation/statistiques-ministerie...
- 4. Notamment les enquêtes (MAMA 2022, PSYSOC 2019, PMTI 2015. Le panel ELIPSS repose sur environ 3 000 personnes répondant chaque mois en ligne à des questionnaires conçus par des équipes de recherche en sciences humaines et sociales. https://www.sciencespo.fr/cdsp/fr/projets/projets-en-cours/panel-elipss/
- 5. En 2022, d’après l’enquête ELIPSS MAMA, la radio continuait de représenter la principale source d’écoute de la musique des Français·es. 71,5 % des auditeur·ices de 18 ans et plus déclaraient écouter la musique à partir de la radio, de YouTube (51,4 %), d’un service de streaming (40,2 %), de la télévision (30,3 %), des CDs (28,4 %).
- 6. La « tablature » des goûts musicaux : un modèle de structuration des préférences et des jugements, Hervé Glevarec et Michel Pinet https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2009-3-page-599?l...
- 7. H. Glevarec, « La notion de "concernement" en sociologie ». HAL : https://hal.science/hal-05559049v1
- 8. Hervé Glevarec a aussi contribué à un ouvrage Des séries qui comptent, Enquête sur le goût des Français (2026), avec C. Combes et Thibaut de Saint Maurice, La Tour d'Aigues, Ed. de l’Aube.
- 9. J.-S. Beuscart, S. Coavoux et S. Maillard, "Les algorithmes de recommandation musicale et l’autonomie de l’auditeur", Réseaux, n° 1, 2019, pp. 17-47, p. 42.
- 10. R. Nowak, (2016). Consuming Music in the Digital Age: Technologies, Roles and Everyday Life. Basingstoke: Palgrave Macmillan.
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Auteur
Formée au journalisme scientifique, Anne-Sophie Boutaud collabore régulièrement avec CNRS Le Journal. Elle s’intéresse à tous les sujets, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, avec une appétence particulière pour les domaines de l’environnement, des sciences humaines et sociales, et de la santé










































