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Ukraine : l’environnement pour cible (2)
Lire la première partie de « Ukraine : l’environnement pour cible »
Autre catastrophe environnementale due à la guerre en Ukraine, la rupture du barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, construit dans les années 1950 sur le Dniepr. À la suite d’une explosion (dont les autorités russes et ukrainiennes s’accusent mutuellement) survenue le 6 juin 2023, les eaux du réservoir ont inondé environ 80 villes et villages côtiers situés en aval du barrage, dans les régions de Mykolaïv et jusqu’à Kherson, à 60 km vers l’est. Et 6000 km2 de terre se retrouvent privés d’accès à l’irrigation. Enfin, en amont du barrage, une superficie de 1944 km2 (l’équivalent de près de la moitié de la Corse) a été soudainement mise à nu.
Or, pendant plus de six décennies, le réservoir de Kakhovka – long de 230 km ! – a servi de dépôt silencieux pour les déchets industriels et agricoles de la région. « Usines métallurgiques, raffineries et exploitations agricoles ont rejeté sans relâche des contaminants dans le Dniepr, laissant ainsi s’accumuler des sédiments hautement toxiques », rappelle une étude1 dont l’autrice principale est Oleksandra Shumilova, membre de l’Institut Leibniz d’écologie des eaux douces et des pêches, à Berlin. Résultat, les sédiments du lac contenaient 83 300 tonnes de métaux lourds (principalement plomb, cadmium et nickel).
Pollution et érosion
Lorsque le réservoir du barrage s’est vidé, une partie des sédiments du lit du lac ont été libérés. Seulement 1 % de ces sédiments se seraient directement déversés, ce qui représente malgré tout environ 800 tonnes de métaux lourds. « Tous ces polluants déposés au fond de l’eau peuvent s’accumuler dans différents organismes, passer par le réseau alimentaire et se propager de la végétation aux animaux et à l’homme », relève Oleksandra Shumilova dans son article.
Mais le véritable danger réside dans l’érosion progressive des sols désormais exposés. Selon les scientifiques, les précipitations et crues saisonnières continueront de lessiver ces polluants et de les entraîner vers l’aval.
Un rôle économique et écologique
Un article sur l’évaluation des besoins en eau2 rappelle tous les services rendus par le barrage de Kakhovka aux 3 millions de personnes vivant dans cette partie du sud de l’Ukraine. Son réservoir fournissait de l’eau pour un usage domestique et potable, pour les entreprises industrielles (dont la centrale thermique et la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe), pour l’irrigation des cultures. Certaines années, la quantité d’eau prélevée dans le réservoir pouvait représenter 40 % de l’eau utilisée en Ukraine !
Le réservoir permettait aussi la reproduction des poissons dans les zones de fraie et assurait une biodiversité écologique. Il avait même permis la création d’un chenal à eau profonde permettant aux navires maritimes de remonter le fleuve Dniepr !
Mais, pour les années à venir, surtout celles qui présenteront un déficit hydrique, il faudra sans doute choisir entre approvisionner la population ou/et maintenir les débits écologiques nécessaires pour les écosystèmes fluviaux, côtiers et de l’estuaire ou/et limiter les autres utilisations de l’eau pour l’irrigation et la production hydroélectrique, estiment les auteurs de l’étude.
Un nouveau barrage ?
Faut-il donc dès que possible reconstruire le barrage pour limiter la dispersion des polluants ? Le débat ne fait que commencer, car la réponse ne va pas de soi. La nature peut avoir une force de régénération surprenante.
En juin 2024 déjà, Alexander Khodosovtsev, botaniste à l’université de Kherson, déclarait à l’AFP : « Quand nous nous sommes rendus sur le réservoir, quelques semaines à peine après la catastrophe, nous avons marché sur des “paysages martiens” jonchés de coquillages morts. Aujourd’hui, depuis une colline le bordant, on voit un gigantesque patchwork de vert et de bleu, de larges étendues d’eau émaillées de poches de végétation, sur 1500 km2 de terres ». Et, au fond de l’ex-réservoir, le fleuve a retrouvé son cours historique.
Nouvelle végétation
« Comprendre comment l’écosystème se rétablit après des événements extrêmes peut s’expliquer à partir des principes fondamentaux de l’auto-organisation », expliquent Oleksandra Shumilova et Alexander Sukhodolov, coauteurs de l’étude.
La période de vidange du réservoir, en juin, a coïncidé avec la période de dispersion des graines par des plantes riveraines typiques telles que les saules et les peupliers. Avant la vidange, les graines se sont déposées à la surface de l’eau, puis ont été emportées sur de longues distances par le déversement de l’eau du réservoir et piégées dans les fissures des sédiments.
Une partie de cette nouvelle végétation pourrait absorber certains métaux lourds. « Et l’ancien réservoir pourrait donc, grâce à la restauration naturelle de la biodiversité, former un écosystème de plaine inondable encore plus diversifié et plus riche, mais très différent de ceux qui ont été détruits », estiment les auteurs. Un argument qui apporte de l’eau au moulin des personnes opposées à la reconstruction d’un barrage, susceptible de bouleverser complètement une nouvelle fois l’écosystème local.
L’écocide comme arme de guerre
La destruction de l’environnement est depuis longtemps une arme de guerre – depuis le déversement de dizaines de milliers de tonnes d’herbicide sur les forêts du Viêt Nam, puis l’usage massif de munitions à l’uranium appauvri par les forces américaines en Irak dès les années 1990.
« La notion d’écocide a émergé au départ dans le contexte critique de l’intervention militaire américaine au Viêt Nam, rappelle l’historien Fabien Locher3, spécialiste de ces questions. C’est le militant écologiste Barry Weisberg, dans Ecocide in Indochina (1970), qui le définit comme une stratégie visant à détruire l’ennemi en s’en prenant en partie à lui, mais aussi à tout son environnement naturel lui permettant de subsister : l’agriculture, les sources d’eau, les forêts… »
Stérilisation délibérée
Les frappes israéliennes sur les dépôts pétroliers de Téhéran, en mars 2026, ont exposé des millions de personnes à une atmosphère empoisonnée et à des pluies chargées de toxiques4. L’interdiction de l’utilisation des armes de guerre à des fins de destruction de l’environnement a été consacrée dans différents textes internationaux5. Mais aucune condamnation d’envergure n’a eu lieu jusqu’à présent.
D’autant que pour avoir une chance de faire reconnaître ces crimes, il faut mettre en œuvre des moyens matériels et financiers que certains pays, sont loin de pouvoir réunir. Ainsi, le gouvernement libanais, en juin 2026, a déposé plainte contre Israël auprès du conseil de sécurité des Nations unies, l’accusant d’avoir pulvérisé du glyphosate à haute concentration sur les champs du sud du Liban et de Syrie, dans une logique de stérilisation délibérée de la nature. Encore faut-il pouvoir mesurer ces concentrations par des analyses de sol comparées.
Un inventaire des dégâts environnementaux
En Ukraine, le ministère de la Protection de l’environnement et des ressources naturelles a entrepris de dresser l’inventaire des dégâts environnementaux subis depuis le début de l’agression russe, comme le fait le parquet national pour recenser les crimes de guerre. La plate-forme EcoZagroza6 (« éco-menace ») recense les dommages à l’eau, à l’air, aux sols, mais aussi les tonnes de déchets produits, etc. Des données alimentées en grande partie par ces chercheurs ukrainiens qui travaillent dans l’espoir d’obtenir – peut-être – un jour réparation, et qui envisagent dès à présent les possibilités de restauration des sols, de l’air, des paysages.
Une façon de se projeter dans un avenir en paix, qui peut sembler vaine quand par ailleurs les morts, en Ukraine, se comptent par centaines de milliers. Mais quels que soient les terrains de conflits, le droit à des terres cultivables, une eau buvable, un air respirable, n’est-il pas aussi essentiel que le droit à la vie ? Lire la première partie de « Ukraine : l’environnement pour cible »
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- 1. O. Shumilova, et al., « Environmental effects of the Kakhovka Dam destruction by warfare in Ukraine », Science, 2025 : https://doi.org/10.1126/science.adn8655
- 2. M. Khoriev, et al., « Assessment of water needs in the lower Dnipro sub-basin following the destruction of the Kakhovka reservoir », Apllied Water Science, 2026 : https://doi.org/10.1007/s13201-026-02814-0
- 3. Chargé de recherche CNRS au Centre de recherches historiques (CRH, unité CNRS/EHESS).
- 4. Voir : https://tinyurl.com/envir-iran
- 5. Notamment avec l’adoption de la Convention des Nations unies sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toute autre fin hostile (Enmod), en 1976, après la guerre du Viêt Nam.
- 6. Voir : https://ecozagroza.gov.ua/en
Voir aussi
Auteur
Journaliste en presse écrite, spécialisée des sujets sciences, société et éducation (pour Le Monde, Science et Vie, Eurêka, etc.), Marina Julienne a aussi réalisé plusieurs documentaires pour France Télévision et Arte. À la rédaction de CNRS Le Journal depuis 2023, elle suit plus particulièrement...













