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Tous égoïstes ?
Quel a été le point de départ de votre livre ?
Camille Peugny1 Je voulais proposer une analyse des dynamiques de la société française en rassemblant deux recherches, effectuées à deux endroits très différents de l’espace social et témoignant chacune à leur manière d’un recul important du collectif.
D’abord, j’ai enquêté dans une ville de l’ouest de la France, auprès de femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne, mais qui travaillaient seules pour des clients particuliers. J’y ai mesuré combien l’action syndicale, en dépit de conditions de travail difficiles, peinait à s’implanter, et essayé de comprendre pourquoi.
Ensuite, en menant une étude statistique à partir du baromètre d’opinion annuel publié par le ministère de la Santé et des Affaires sociales2, j’ai constaté que les classes moyennes supérieures étaient passées en une vingtaine d’années d’une vision sociologique des inégalités à une grille d’analyse centrée sur le mérite individuel. Alors que ce groupe adhérait en majorité à l’idée d’une certaine dose de déterminisme social – donc aussi à la nécessité de le combattre –, on le voit évoluer à partir des années 2000. De plus en plus, on y considère que la répartition des places dans la société dépend non pas des conditions de départ, mais des capacités et de la volonté de chacun.
J’ai donc voulu savoir si ces deux phénomènes procédaient d’une dynamique commune en élargissant le champ de ma recherche.
Votre analyse s’appuie sur la notion d’égoïsme, terme que l’on ne s’attend pas forcément à trouver sous la plume d’un sociologue.
Dans de nombreux domaines (famille, travail, comportement électoral, etc.), les sciences sociales contemporaines ne cessent de documenter la montée de l’individualisme depuis plus d’un siècle. J’aurais pu me contenter de montrer que nos sociétés avaient encore franchi un palier en la matière, mais l’ampleur des phénomènes que nous pouvons mesurer me semblait appeler un terme plus fort.
Alexis de Tocqueville, que je cite dans le livre, considère par exemple l’individualisme comme le fondement des sociétés démocratiques. À mesure que les conditions s’égalisent, estime-t-il dans De la démocratie en Amérique, les individus ont le loisir de se replier sur leur « petite société » (famille, amis) et de se désintéresser de « la grande société », c’est-à-dire des affaires communes.
C’est sur ce point que je m’inscris en faux pour ce qui est de la France contemporaine. Un certain nombre de groupes sociaux adhèrent à des grilles d’analyse et contribuent à développer des visions du monde qui fragilisent la cohésion sociale en dégradant le sort d’autres groupes sociaux.
En revanche, comme je suis sociologue, et pas moraliste, je m’attache à montrer que ce triomphe des égoïsmes est le fruit d’une contrainte sociale. Ce ne sont pas les individus qui sont en cause, dans mon analyse.
Quelle est la nature de cette contrainte ?
Amorcée au début des années 1980, la victoire idéologique du néolibéralisme a peu à peu réorienté l’action de l’État. Chargés de favoriser par tous les moyens la compétitivité de l’économie, les pouvoirs publics ont progressivement détricoté une grande part des protections sociales mises en place après 1945 pour renforcer l’égalité et la cohésion au sein de la société. Or, en se substituant aux solidarités traditionnelles, ces protections avaient été elles-mêmes un puissant facteur d’individualisation – les liens familiaux, amicaux et professionnels indispensables jadis pour faire face à une insécurité sociale chronique ayant perdu leur caractère de nécessité.
Face au retrait progressif de l’État-providence, la peur du déclassement va contraindre tous les groupes sociaux à mobiliser l’ensemble de leurs ressources pour défendre leurs positions, y compris lorsqu’ils ont conscience de contribuer à dégrader le sort d’autres individus. Évidemment, cet égoïsme ne se déploie pas avec la même intensité et de la même façon dans toute la société. Je montre qu’il est particulièrement présent au sein des classes moyennes supérieures.
Comment définissez-vous ce groupe ?
Les sciences sociales ont beaucoup documenté les transformations des classes populaires. Plus récemment, notamment dans le sillage de l’économiste Thomas Piketty, le débat public s’est intéressé aux ultrariches et aux très hauts revenus.
Je pense qu’il faut aussi s’intéresser à ces 15 ou 20 % de Français disposant de revenus significativement plus hauts que le revenu médian et de diplômes plus élevés que le reste de la population. Ils jouent un rôle de transformation sociale important parce qu’ils se sentent légitimes à exprimer leurs opinions et maîtrisent différents relais de diffusion. Leurs grilles d’analyse tendent donc à se propager au reste du corps social.
Il y a une quarantaine d’années, les spécialistes de sociologie électorale les décrivaient comme convertis aux idées de gauche, mais leur adhésion accrue aux principes de concurrence, de responsabilité et de mérite individuels, que je démontre dans ce livre, constitue aujourd’hui une forme de virage à droite. Je montre qu’au sein de cette catégorie, qui vote davantage que le reste de la population, ce ralliement progressif aux fondements du néolibéralisme économique s’accompagne d’un choix électoral qui favorise les partis de droite.
L’élévation des appartenances sociales au fil des générations, la transformation des conditions de formation et les dynamiques à l’œuvre dans le monde du travail expliquent en grande partie cette évolution. Au-delà d’une désaffection des classes populaires vis-à-vis de la gauche, celle-ci se voit donc privée d’un socle décisif. Selon moi, c’est l’une des raisons principales pour laquelle elle plafonne au tiers des votes, environ.
Le champ scolaire constitue un élément clé de cette « reconversion ».
Dans une société qui accorde un poids décisif au diplôme, l’école est devenue le premier lieu de la concurrence de tous contre tous. Dans l’enseignement, on est passé d’une situation d’inégalité massive d’accès à une ségrégation beaucoup plus insidieuse.
En 1962, le taux d’entrée en 6e, donc dans l’enseignement secondaire, était de 55%. La moitié d’une classe d’âge ne dépassait pas le primaire. Ensuite, quels que soient leurs origines et leurs milieux, les enfants des deux sexes vont progressivement accéder au collège, puis au lycée, et cette massification scolaire s’étend aujourd’hui aux premiers cycles de l’enseignement supérieur.
Mais l’inégalité très visible de jadis s’est transformée en une inégalité qualitative, liée aux types de filières et d’établissements fréquentés. Car, dans une compétition plus ouverte et plus rude, ces classes moyennes supérieures, qui ont conquis leurs positions par le diplôme, ont mobilisé toutes leurs ressources pour garantir les meilleures places à leurs enfants.
Ce qui est redoutable, c’est que les grilles de lecture dominantes font peser la responsabilité de la réussite et de l’échec sur les individus. Sur le mode « quand on veut, on peut », les personnes qui cumulent toutes les ressources tendent ainsi à présenter leur position comme légitime, puisque reposant sur leurs propres mérites, et donc à nier les éléments de déterminisme social. Plus précaires et plus dominés, les groupes sociaux populaires sont doublement perdants dans cette redistribution des rôles.
Le terme d’« égalité des chances », qui s’est imposé dans les esprits et dans les discours, relève-t-il lui aussi de cette grille de lecture ?
La rhétorique de l’égalité des chances s’accommode très bien d’une grille de lecture individualisante et faisant la part belle aux logiques de concurrence et de responsabilité individuelles – puisque l’on aide (un peu) celles et ceux qui ont (beaucoup) moins au départ, alors les verdicts de la compétition sont acceptables.
Les sciences sociales, en réalité, ont bien montré comment le mérite était un mythe bien pratique pour les sociétés occidentales. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il n’existe pas beaucoup d’individus méritant. Pour autant, cela ne saurait constituer le seul principe de justice dans une société. C’est un mythe dangereux, car il convainc les gagnants que leurs privilèges sont justifiés et les perdants qu’ils sont responsables de leurs échecs.
Ce triomphe des égoïsmes vous paraît-il acquis, au moins dans les années qui viennent ?
Aujourd’hui, ni les conflits du travail ni les mobilisations collectives et solidaires n’ont disparu, mais ils ont lieu à bras bruit, en deçà des radars médiatiques, et manquent d’un discours alternatif capable de les fédérer.
Par ailleurs, cette société fabrique de la souffrance et fait aussi des victimes, y compris parmi celles et ceux qui peuvent un temps se reconnaître et jouer le jeu de la concurrence de tous contre tous, comme le montre l’exemple des cadres en burn out.
Mais ces résistances isolées constituent de faibles contre-pouvoirs face aux mécanismes inégalitaires que je décris. D’autant que ces derniers se renforcent à chaque génération par les modalités de l’héritage.
C’est le problème le plus massif auquel nous faisons face à court terme. La Fondation Jean-Jaurès a récemment évalué à quelque 9000 milliards d’euros le montant effarant des richesses, en patrimoine et en revenus, que les premières générations du baby-boom devraient léguer à leurs héritiers d’ici à 10 ans3. Pour moi, il s’agit d’un véritable mur qui constitue une menace exponentielle pour la cohésion de notre société.
Va-t-on laisser exploser les inégalités, donc la défiance et le ressentiment qui vont avec, ou se saisir d’une immense opportunité de redistribution, capable de refonder un nouveau contrat social ? Je considère que cette échéance, couplée à la menace grandissante du changement climatique, représente un moment politique charnière.
À lire
Le Triomphe des égoïsmes, Camille Peugny, 256 pages, PUF, 2026.
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Jouer collectif : autobiographie d’un sociologue
La « socio-autobiographie » que propose dans son livre le chercheur du CNRS Marwan Mohammed4 offre un écho concret aux hypothèses que Camille Peugny développe dans le sien. Dans ce récit, intitulé C’était pas gagné ! (d’après la formule rituelle employée par sa mère pour décrire son itinéraire d’enfant pas gâté d’une cité de Villiers-sur-Marne), celui qui est devenu sociologue en dépit d’un lourd échec scolaire analyse avec les outils de sa discipline ce qu’il appelle « l’histoire d’une remontada ».
Car, fan de foot depuis toujours, et par ailleurs encore intimidé par les exigences d’une écriture académique qu’il a mis des années à apprivoiser, Marwan Mohammed recourt à son sport préféré pour décrire les mécanismes qui l’ont d’abord enfermé dans un modèle tout tracé de cancre, puis l’ont aidé, peu à peu, et au prix d’une volonté acharnée, à s’en échapper pour tracer sa propre voie.
Des liens décisifs
Mais, entre autres grâce à cette métaphore filée inattendue, son livre éminemment personnel n’a rien d’une biographie édifiante sur un enfant méritant des quartiers populaires. C’est à l’origine pour obtenir son habilitation à diriger des recherches (HDR) que Marwan Mohammed s’est lancé dans l’analyse sociologique de son propre parcours.
Avec une sincérité et une simplicité compatibles avec la distance scientifique, le chercheur souligne combien, à chaque étape, les liens familiaux, amicaux, professionnels d’une part, et d’autre part la solidarité (qu’elle émane de dispositifs publics ou d’individus), se sont révélés décisifs. Il montre aussi combien l’échec pèse intérieurement pour miner la confiance en soi et la capacité à se projeter dans un autre destin.
C’est justement la sociologie, par l’entremise d’une camarade animatrice l’ayant incité à lire La Misère du monde (ouvrage collectif dirigé par Pierre Bourdieu et publié en 1993 au Seuil) qui lui a offert une alternative, en lui permettant de comprendre que son rendez-vous manqué avec l’école avait d’autres causes que sa propre insuffisance.
Marwan Mohammed raconte aussi n’avoir jamais souhaité sortir de son milieu, s’employant au contraire à partager avec « les siens », bien au-delà de sa famille, les acquis de sa « remontada ». C’est pourquoi il récuse avec force la notion de « transfuge de classe », lieu commun qui tend à conforter bien plus qu’il ne le combat le triomphe des égoïsmes décrits par son confrère.
À lire
C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada, Marwan Mohammed, 280 pages, Seuil, 2026.
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- 1. Camille Peugny est professeur de sociologie et directeur du laboratoire Professions, institutions, temporalités (Printemps, unité CNRS/Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) : https://www.printemps.uvsq.fr/m-camille-peugny
- 2. Baromètre de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) : https://tinyurl.com/drees-barometre
- 3. « Face à la "grande transmission", l’impôt sur les grandes successions », novembre 2024 : https://tinyurl.com/jjaures-herit
- 4. Marwan Mohammed est chercheur au Centre Maurice Halbwachs (CMH, unité CNRS/EHESS/ENS-PSL/Inrae).








