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Catastrophes : comment réhabiliter la prudence

Catastrophes : comment réhabiliter la prudence

06.10.2026, par
Temps de lecture : 11 minutes
Après la coulée de boue du 26 août 2026 au Népal.
Paradoxe : dans une société du contrôle à outrance, les catastrophes climatiques, financières, sanitaires ou sociales se multiplient. Le sociologue Florent Champy s’appuie sur des films de fiction pour en décrypter les raisons.

D’où vient votre intérêt pour l’étude des catastrophes ?

Florent Champy1 En tant que citoyen, je constate que nous vivons dans des sociétés de plus en plus sécuritaires, où pourtant des catastrophes, des dégâts portant atteinte à la vie humaine ou au fonctionnement social se produisent alors qu’ils auraient pu être évités. C’est un paradoxe des sociétés modernes occidentales, dont la catastrophe climatique est un bon exemple, car l’alerte avait été lancée il y a plus de 50 ans par les scientifiques.

Je me suis donc demandé : qu’est-ce qui empêche de prévenir ces catastrophes évitables ? L’originalité de ma démarche a été d’étudier cinq catastrophes, et d’identifier leurs similitudes et leurs différences en prenant appui sur des films de fiction.

Que vous a apporté l’étude de ces œuvres cinématographiques ?

F. C. Les films de fiction permettent de saisir en moins de trois heures la complexité d’une situation, les émotions ressenties par les protagonistes, les conduites possibles et les obstacles rencontrés quand on tente d’empêcher une catastrophe. Ces films m’ont servi de modèles, comme les souris en biologie expérimentale.

Comme tout modèle, ils sont imparfaits, mais permettent d’explorer un sujet. S’ensuit une phase de vérification lors de laquelle les observations réalisées sont confrontées à des références documentaires et bibliographiques.

Comment avez-vous choisi ces films ?

F. C. Ils devaient être accessibles, traiter de difficultés à prendre des décisions face à des dangers, et couvrir des sujets variés et actuels. Il me semblait par exemple essentiel que les dérèglements climatiques et les crises financières y figurent.

J’en ai ainsi sélectionné cinq2 : Douze hommes en colère, qui raconte l’enjeu vital lié à la délibération d’un jury ; La Fille de Brest, sur le scandale pharmaceutique du Médiator ; Le Loup de Wall Street, sur les comportements dangereux des professionnels de la finance ; Don’t Look Up, sur le déni climatique ; et Hors normes, sur l’abandon à leur sort des personnes vulnérables.

À quoi sont dues ces catastrophes évitables ?

F. C. Pour chaque film, j’ai d’abord listé tous les éléments conduisant aux catastrophes. J’ai ainsi obtenu une liste à la Prévert de facteurs hétérogènes comme le manque de temps, la cupidité, des stéréotypes, des erreurs de raisonnement, la confiance excessive en la technique.

Dans une seconde étape, j’ai identifié ce qui relie ces facteurs. Leur interdépendance a conduit à la métaphore d’une « machine à catastrophes ». Tous ces rouages agissent comme des obstacles à la prudence, et ils sont souvent instrumentalisés par des groupes d’intérêt pour empêcher la mise en œuvre de mesures de prudence.

En quoi consiste la prudence ?

F. C. La prudence est un concept philosophique décrit par Aristote. Elle désigne un mode de pensée qui permet d’adapter l’action en situation d’incertitude, afin d’éviter des dommages. La démarche prudentielle implique notamment une attention à la complexité du réel, des délibérations sur les fins et les moyens de l’action, et de la circonspection à l’égard de ses propres façons de penser. Elle ne supprime pas le risque d’erreur – la décision prise demeure une forme de pari –, mais elle le diminue.

Grégoire Le Gal (professeur de médecine interne au CHU de Brest) et Irène Frachon (pneumologue au CHU de Brest et autrice du livre « Mediator 150 mg – Combien de morts ? »), lors de leur audition par la commission parlementaire sur le Mediator, à Paris, le 26 janvier 2011.
Grégoire Le Gal (professeur de médecine interne au CHU de Brest) et Irène Frachon (pneumologue au CHU de Brest et autrice du livre « Mediator 150 mg – Combien de morts ? »), lors de leur audition par la commission parlementaire sur le Mediator, à Paris, le 26 janvier 2011.

Ce concept diffère de la notion commune de prudence, associée de nos jours à un manque de courage, et discréditée. Au contraire, le concept de prudence suppose parfois de l’audace pour défendre l’intérêt général malgré l’incertitude et les doutes, comme l’a fait la pneumologue Irène Frachon, lanceuse d’alerte dans l’affaire du Mediator3. Mais la prudence, autrefois répandue et considérée comme une vertu, recule depuis le XVIIe siècle et l’émergence du style moderne de pensée.

Qu’est-ce que ce style moderne de pensée qui aurait supplanté la prudence ?

F. C. Le médecin et sociologue Ludwig Fleck (1896-1961) a décrit des « styles de pensée » qui contraignent notre compréhension du monde et nos actions. Ce que je reprends à mon compte et que j’appelle le « style moderne de pensée » est étroitement lié au développement des sciences. Il vise l’objectivité, souvent au moyen de mesures et de calculs, et a permis aux sociétés occidentales de se construire avec des avancées techniques et industrielles considérables.

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, ses usages se sont beaucoup étendus. Grâce au perfectionnement des calculs probabilistes, il est devenu possible d’agir sur une base d’objectivité, y compris en situation d’incertitude.

La croyance se propage que seule une certitude peut fonder une décision.

Mais ces succès ont un revers : la croyance se propage que seule une certitude peut fonder une décision. Les tenants inconditionnels du style moderne de pensée, surreprésentés à des postes décisionnaires, voient la prudence comme un obstacle coûteux et inutile à l’innovation.

Le style moderne de pensée n’est pas critiquable en soi. Mais la confiance naïve dans les chiffres, l’idée que l’on ne peut agir que sur la base de certitudes ainsi que d’autres croyances erronées et dommageables, comme la confiance aveugle dans la technique, découlent de son hégémonie.

Comment la prudence est-elle étouffée dans Don’t Look Up, métaphore du déni climatique ?

F. C. Dans Don’t Look Up, des scientifiques alertent sur une probabilité de 99,78 % d’une collision avec une météorite, qui anéantirait la vie sur la Terre. Une telle menace implique de réagir rapidement, avec une action d’ampleur. Toutefois, les lanceurs d’alerte ne sont pas écoutés et, faute d’action propre à la détruire, la comète s’écrase, exterminant la vie sur la Terre.

Scène du film « Don’t Look Up », dans lequel Leonardo DiCaprio (à gauche, avec une veste verte) joue Randall Mindy, un scientifique lanceur d’alerte.
Scène du film « Don’t Look Up », dans lequel Leonardo DiCaprio (à gauche, avec une veste verte) joue Randall Mindy, un scientifique lanceur d’alerte.

Comment expliquer ce dénouement ? Le film présente tous les ingrédients du déni des dérèglements climatiques et de l’inaction face à d’autres catastrophes. Il y a d’abord la demande de certitude pour agir – or, devant un risque d’extermination, une faible probabilité devrait suffire. Mais cet argument a souvent été utilisé, que ce soit pour continuer à vendre le Mediator ou pour critiquer le principe de précaution, qui est un principe de prudence.

Par ailleurs, les personnes en position de responsabilité et susceptibles d’agir se réfugient derrière l’urgence de tâches quotidiennes, même si elles sont insignifiantes au regard de la catastrophe annoncée. Elles restent indifférentes aux souffrances des victimes des catastrophes – dans la réalité comme dans le film, où les plus puissants parviennent à fuir la Terre, devenue inhabitable.

Un autre facteur est une confiance naïve dans la capacité de la technique à résoudre tous les problèmes. Le pouvoir économique profite de ses moyens colossaux pour orienter l’activité scientifique vers la recherche d’une solution profitable, mais risquée – récupérer la comète pour en exploiter les minerais – au détriment d’une solution plus sûre – la détruire.

Pourquoi un tel déni ?

F. C. Tout cela demande une bonne dose de mauvaise foi, mais l’aveuglement dû à des automatismes de pensée bien ancrés joue aussi un rôle. Le sociologue allemand Niklas Luhmann (1927-1998), qui a élaboré une théorie globale de la société, éclaire cela. Selon lui, la société est constituée de systèmes sociaux d’échelles variées : des entreprises, des ministères, des administrations. Dans chaque domaine, ces systèmes sont en concurrence pour leur survie.

Un bon employé est celui qui met toute son énergie dans la poursuite des intérêts cruciaux pour la survie du système auquel il appartient : le profit, pour les entreprises ; l’audience, pour les médias ; les votes, pour la sphère politique ; les financements et les publications, pour l’université.

Un bon employé est donc celui qui met toute son énergie dans la poursuite des intérêts cruciaux pour la survie du système auquel il appartient : le profit, pour les entreprises ; l’audience, pour les médias ; les votes, pour la sphère politique ; les financements et les publications, pour l’université. Les personnes qui arrivent aux plus hautes responsabilités sont donc souvent celles qui ne pensent à rien d’autre que ces intérêts, ce qui explique leur indifférence à tout ce qui ne menace pas directement le système qui les emploie.

Or la question climatique n’est prioritaire pour aucun de ces systèmes. Par exemple, une émission de divertissement en parlera, mais seulement sur un ton plaisant, pour créer de la curiosité, mais sans risquer de s’aliéner ses spectateurs en les angoissant.

Il ne faut donc pas s’étonner du déni face à des intérêts notamment économiques et politiques. Le comprendre permet de saisir que la seule solution pour que des actions soient prises est de faire en sorte que l’inaction devienne plus coûteuse et surtout plus risquée que l’action pour ces intérêts particuliers. Combattre l’inertie suppose de saisir à la racine ce qui la rend si puissante.

En pratique, comment utiliser la prudence pour éviter les catastrophes ?

F. C. La machine à catastrophes est puissante parce qu’elle repose sur de la confusion. Connaître précisément les mécanismes en jeu doit aider à empêcher les catastrophes. Les obstacles à la prudence sont des signaux à repérer : par exemple, l’argument du manque de temps lors d’une réunion fera penser à la dictature de l’urgence. La reconnaître permettra de réagir avec prudence, en prenant le temps de la réflexion et d’identifier d’éventuelles tentatives de manipulation.

L’association du livre et des films permet ainsi de former des personnes à la prudence, par exemple dans des lycées, des associations ou des syndicats. Elle fournit un langage commun et des ressources pour réaliser une « analyse de prudentialité », qui sert à évaluer la pertinence en termes de prudence d’une règle, d’un indicateur ou de l’organisation du travail, par exemple. Ce type de formations est essentiel, car la prudence n’est ni déductive ni protocolaire. La capacité à l’exercer se cultive avec l’expérience.

À lire
De catastrophe en catastrophe – Quelles leçons en tirer ?, Florent Champy, 312 pages, Puf, 2026.

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Notes
  • 1. Florent Champy est sociologue au Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires (LISST, unité CNRS/Université Toulouse Jean Jaurès).
  • 2. « Douze Hommes en colère », de Sidney Lumet (1957) ; « La Fille de Brest », d’Emmanuelle Bercot (2016) ; « Le Loup de Wall Street », de Martin Scorsese (2013) ; « Don’t Look Up », d’Adam McKay (2021) ; « Hors normes », d’Éric Toledano et Olivier Nakache (2019).
  • 3. Le groupe Servier a été condamné pour avoir commercialisé un médicament, prescrit comme coupe-faim, qui a causé la mort de 1500 à 2100 personnes. Voir : https://tinyurl.com/mediator-proces

Auteur

Julie Degen

Après l'obtention d’un diplôme de docteur vétérinaire à l’École nationale vétérinaire d'Alfort, Julie Degen s’est intéressée et formée au journalisme scientifique. Elle exerce ainsi aujourd’hui une double activité de journaliste et de vétérinaire.
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