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Insultes, violences, discriminations : une enquête sur l'inaction des témoins

Insultes, violences, discriminations : une enquête sur l'inaction des témoins

Propos racistes, insultes handiphobes, agressions sexistes, homophobes ou transphobes, dans la rue ou sur les réseaux sociaux... Pour évaluer et comprendre les réactions des témoins, une série d’enquêtes sociologiques a été menée dans plusieurs villes de France. Explications avec deux de ses auteurs, Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn.

Agressions sexistes ou homophobes, injures racistes… Que font les témoins face aux violences physiques, sexuelles ou verbales ? Dans le paysage de la recherche, la question de l’épreuve des violences et des discriminations dans l’espace public ne s’était jusqu’à présent posée qu’en confrontant les « auteurs » et les « victimes »1. En dehors du harcèlement à l'école, la question des témoins n’était jamais mise en avant. Pourtant, rares sont les situations dans lesquelles ils sont absents. L’espace public incluant les espaces numériques, la figure du témoin s’y décline aujourd’hui de toutes sortes : de ceux qui filment des agressions jusqu'aux témoignages des mouvements #metoo ou #balancetonporc, en passant par les témoins de cyberviolences  qui vont de la joute verbale aux phénomènes de meute et de lynchage tels ceux issus de la ligue du LOL en 2010 ou du Youtubeur Marvel Fitness qui a été condamné à un an de prison ferme en septembre dernier pour harcèlement moral.

Rassemblement « #MeToo, dans la vraie vie » contre les violences faites aux femmes, place de la République, à Paris, le 29 octobre 2017.
Rassemblement « #MeToo, dans la vraie vie » contre les violences faites aux femmes, place de la République, à Paris, le 29 octobre 2017.

Grâce aux soutiens de l'état et de collectivités territoriales engagées, nous avons pu mener une série d’enquêtes sur les espaces publics et le sentiment de discrimination2, entre 2015 et 2020, à Bordeaux, Limoges, Angoulême, Poitiers, Niort, Rennes et Pau. Dans certaines de ces villes, nous avons aussi enquêté sur des publics spécifiques (quartiers prioritaires, lieux étudiants, espaces ruraux, personnes LGBTFermerSigle signifiant « lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres » auquel on rajoute souvent un « I » pour intersexes., mineurs scolarisés). Un des objectifs était d’évaluer et de comprendre l’action – ou l’inaction – des témoins. Grâce à une méthode mixte, comprenant des questionnaires (en ligne et papiers), des entretiens et des groupes focusFermerMéthode d’enquête qualitative qui consiste à faire se rencontrer un groupe de personnes afin de discuter, échanger des expériences et élaborer une réponse collective sur un sujet proposé. pour chacune des enquêtes, nous avons récolté 17 000 réponses3.

82 % des témoins ne font…. Rien !

Nous avons d’abord demandé aux personnes sondées si elles ont été témoins de discriminations, que ce soit sur Internet ou non. Résultat : 81 % d’entre elles expriment avoir été confrontées à des discriminations en tant que témoin d’injures, de harcèlement, de comportements d’ostracisme ou de jugements stigmatisants au cours des douze derniers mois. Ce chiffre monte même à 99 % pour les étudiantes dans l’espace public physique ainsi que pour les moins de 25 ans en ce qui concerne les cyberviolences.
 

Le taux de non-intervention des témoins grimpe autour de 86 % lorsque les injures ou agressions sont de type raciste.

Face à ces évènements, quelle a été leur réaction ? Au total, et ce chiffre ne varie pas en fonction des contextes (taille des villes, type de quartier, année de l’enquête, âge des personnes, espaces physiques ou numériques, etc.), ce sont 82 % des témoins qui ne sont pas intervenus.

Plusieurs facteurs auraient pourtant pu augurer un changement favorable, en fonction de l’année d’enquête par exemple, compte tenu du #metoo, phénomène particulièrement connu à partir de 2017, ou encore en fonction du contexte et de l’âge, le milieu étudiant étant plus propice à commenter les propos et comportements de haine sur Internet.

Ce taux de non-intervention n’est cependant pas le même en fonction des critères de discrimination, d’injure ou de harcèlement. En comparant les critères « sexisme », « racisme », « homophobie », « transphobieFermerDiscrimination à l’égard des personnes trans (transsexuel, transgenre, etc.), peu importent les types de transitions suspectées ou réalisées. » et handiphobie » (tels qu’ils ont été autodéclarés par les répondants), on observe en effet des variations non négligeables en matière de rôle des témoins. Ainsi, le taux de non-intervention des témoins grimpe autour de 86 % lorsque les injures ou agressions sont de type raciste.

Julia Boyer, jeune femme transgenre, à la sortie du tribunal correctionnel le 22 mai 2019. Ce dernier vient de condamner à dix mois de prison un homme qui l'avait insultée et frappée le 31 mars 2019, place de la République, à Paris, au milieu d'une foule. Pour le parquet, ces violences ont été commises « en raison d’un caractère discriminant, l’identité de genre de la victime ».
Julia Boyer, jeune femme transgenre, à la sortie du tribunal correctionnel le 22 mai 2019. Ce dernier vient de condamner à dix mois de prison un homme qui l'avait insultée et frappée le 31 mars 2019, place de la République, à Paris, au milieu d'une foule. Pour le parquet, ces violences ont été commises « en raison d’un caractère discriminant, l’identité de genre de la victime ».

On observe également que le taux d’intervention des témoins varie très fortement en fonction de la nature des faits relatés par les personnes interrogées. Ainsi, si 17 % des témoins agissent lors de commentaires non désirés, ils ne sont plus que 2 % à intervenir lors de viol ou de tentative de viol. Si nous nous situons du côté des aides apportées, nous constatons que plus les violences tendent vers l’agression physique, moins les témoins interviennent.

Les raisons de la (non)intervention

Pour expliquer cette inaction, plusieurs éléments classiques ont été exprimés : la peur, la sidération, les situations de vulnérabilités individuelles ou relationnelles, la dilution des responsabilités et le sentiment d’insécurité. Ajoutons à cela des expériences passées dans lesquelles les témoins sont intervenus et pour lesquelles ils jugent rétrospectivement leurs actions soit trop dangereuses, soit inutiles, soit traumatiques. Ce qui pourrait être interprété comme du fatalisme, et que l’on retrouve dans beaucoup de témoignages liés aux discriminations, se loge donc aussi dans l’inaction des témoins.
 

Une expérience vécue de discriminations ou d’injures semble influencer positivement l’intervention des témoins.

À l’inverse, quelques témoignages donnent à voir des réactions, des interventions, notamment lorsque la victime se manifeste ou demande de l’aide. Dans les déclarations, les proches présents lors des violences physiques ou verbales jouent le rôle de soutien : « j’étais avec des amies heureusement », « mon compagnon était là et il m’a défendue ».

En somme, si les témoins sont proches de la victime, l’intervention est quasi-systématique, même si elle ne prend la forme que d’une écoute, d'une protection tardive ou à d'un appel à l’aide.

Par ailleurs, une expérience vécue de discriminations ou d’injures semble aussi influencer positivement l’intervention des témoins. Ainsi, les personnes qui disent être intervenues en faveur des victimes ne composent en moyenne que 11 % de notre effectif, mais ce taux s’élève à 64 % chez les personnes qui se disent victimes de racisme, 69 % chez les personnes qui se disent victimes de sexisme et 63 % chez les personnes qui se disent victimes de LGBTIphobies.

Ces témoins qui passent à l'acte

Autre fait notable : dans nos enquêtes, en moyenne, 7 % des témoins glissent du statut de témoin à celui d’auteur. Les espaces de loisir et les espaces numériques reviennent fréquemment dans les témoignages à ce sujet. Par exemple, en 2015, lors de la première enquête bordelaise, un grand évènement sportif avait permis de récolter plus de 400 réponses dans lesquelles 18 % des témoins d’agressions, le plus souvent sexistes, sont devenus des « auteurs ».

Dans nos enquêtes, 7 % des témoins glissent du statut de témoin à celui d’auteur (...) Et l'immense majorité d'entre eux sont des hommes.

Enfin, il faut aussi noter que l’immense majorité de ces témoins-auteurs sont des hommes et représentent plus de 98 %… Comment expliquer ce passage à l’acte des témoins ? L’effet de groupe est net car lorsqu’on demande aux victimes si elles peuvent grossièrement dire « combien » d’auteurs il y avait, on observe que plus le groupe est constitué d’un nombre important d’agresseurs, plus le glissement de témoin à auteur s’effectue.

Cette hypo-réaction des témoins interroge directement les politiques publiques de lutte contre les discriminations. Faut-il jouer sur la culpabilisation des témoins, activer leur empathie ou leur statut de citoyen, rappeler le droit ou favoriser des logiques de responsabilisation ? Il s’agit dorénavant de saisir l’importance de notre place à toutes et tous, en tant que témoins, dans la lutte contre les discriminations ou les violences physiques ou verbales. Les situations de violences ne sont jamais ou très rarement des relations duales. Agir en tant que témoin est le plus souvent possible, en se signalant d’un geste, d’un regard, en signalant des contenus injurieux ou harcelant, en proposant son aide ou en intervenant directement. Agir auprès des victimes c’est rompre leur isolement et les réhabiliter dans une citoyenneté banale, c’est-à-dire tissée de relations. C’est aussi faire un rappel de la norme, celle qui considère les violences comme des délits. 

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur(s) auteur(s). Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

À lire sur notre site :
Comment lutter contre la transphobie à l'école ?

Notes
  • 1. Lire par exemple « Le harcèlement sexiste dans les transports », rapport de la Fédération nationale des usagers des transports, 2016.
  • 2. L’enquête a été présentée dans « La ville face aux discriminations », Arnaud Alessandrin, Johanna Dagorn et Naïma Charai, Les cahiers de la LCD. Lutte contre les discriminations, n° 1, 2016.
  • 3. Les populations enquêtées sont statistiquement représentatives des découpages sociodémographiques des lieux d’enquête (âges, sexe, catégories sociales…), sauf pour les personnes de plus de 65 ans, sous-représentées à Bordeaux ou Rennes, notamment du fait du sujet et du mode de passation du questionnaire.

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