Donner du sens à la science

Osons parler de la fraude scientifique

Osons parler de la fraude scientifique

12.09.2014, par
La fraude, cela n’arrive pas que chez les autres. La biophysicienne Lucienne Letellier témoigne des dommages que provoque la fraude dans la vie d’un laboratoire.

Plusieurs affaires de fraude scientifique ont récemment défrayé la chronique, nourrissant auprès du public une certaine suspicion envers la science et les scientifiques. Mais, dans nos institutions, en parle-t-on ? Force est de constater que la communauté scientifique française s’est peu mobilisée sur ce sujet, prétextant que les affaires de fraude restent exceptionnelles et que la science est auto-correctrice.

Mais les « grandes affaires » de fraude ne sont que l’une des facettes de comportements, beaucoup plus fréquents, inappropriés et éthiquement discutables. Qui n’a pas un exemple à citer d’auteurs abusivement ajoutés dans des publications, de données publiées peu fiables ou « arrangées », de plagiat, d’appropriation illicite de données, de pressions exercées sur des jeunes chercheurs censées « booster » leur carrière, de collaborations qui tournent mal ?

Aucun laboratoire n’est à l’abri

Il ne s’agit pas de dire que la science est devenue tricheuse, mais de reconnaître que, dans un monde où la compétition1 tend à prendre la place sur le savoir, les dérives deviennent inévitables. Les institutions doivent le reconnaître et y faire face. Mon propos est de témoigner des dommages que provoque la fraude dans la vie d’un laboratoire. Au-delà des faits, j’aborderai les questions que posent sa dénonciation et son traitement par des experts institutionnels.

Dans un monde
où la compétition
tend à prendre
la place sur le savoir, les dérives deviennent inévitables.

Aucun laboratoire, qu’il soit prestigieux ou modeste, n’est à l’abri de fraudes et de dérives. Travailler dans l’environnement le plus stimulant intellectuellement et le plus en vue internationalement n’empêche pas la faille de se produire… Cessons aussi de dire que seules les sciences du vivant sont concernées : la sociologie, la physique et d’autres disciplines ont aussi droit à leur fraude ! L’expérience montre que la fraude, lorsqu’elle est révélée, laisse un traumatisme profond à ceux qui y ont été mêlés, quelquefois involontairement. Elle les plonge dans un grand désarroi où se mêlent colère, souvent incrédulité, mais aussi culpabilité de ne pas avoir vu ou cherché à y voir de plus près dans les résultats de ceux qui ont fraudé.

Mais peut-il en être autrement, lorsqu’une partie des travaux publiés reposent sur un savoir-faire très pointu de collaborateurs que l’on ne possède pas ? À cela s’ajoute l’inquiétude face aux retombées négatives sur l’image du laboratoire et sur toutes les recherches déjà publiées avec le fraudeur qui devient, par là-même, suspect d’avoir « arrangé » les résultats d’autres travaux auxquels il a contribué. Que dire aussi des dommages qu’elle provoque en orientant des chercheurs vers de fausses pistes et en mettant à mal des travaux de thèse ? Et comment légitimer les financements qui ont été attribués pour réaliser ces travaux ?

Difficile de dénoncer une fraude

Une fois la fraude suspectée, celui ou celle qui l'a mise au jour commence un long et pénible parcours qui va lui occuper l’esprit pendant des mois, voire des années : tenter de reproduire des expériences dont la complexité, le coût matériel et humain n’autorisent pas de réponse immédiate ; affronter quelques fois les collègues co-publiant qui voient cette publication dans un « grand journal » tant attendue pour leur carrière leur échapper et qui refusent que la fraude soit divulguée ; faire face aux experts chargés de vérifier le bien-fondé de la plainte et auxquels on ne peut pas toujours fournir les éléments réclamés (archives et cahiers de laboratoire incomplets, illisibles, voire « envolés »…). Mais aussi, affronter les éditeurs de journaux scientifiques afin que les travaux soient rétractés de manière transparente ou que les auteurs « oubliés » dans la publication soient réintégrés avec les commentaires appropriés. Enfin, voir la rétractation de la publication devenir un fait public largement commenté sur les réseaux, depuis la création, en 2011, du blog Retraction Watch, par ailleurs utile à plus d’un titre !

L’expérience
montre que la
fraude, lorsqu’elle
est révélée, laisse
un traumatisme
profond à ceux
qui y ont été mêlés,
quelquefois involontairement.

Dénoncer une fraude peut être lourd de conséquences, tout particulièrement pour la carrière d'un jeune chercheur peu au fait du fonctionnement des institutions et dont la spontanéité de la démarche se heurtera à de multiples obstacles. Après une série d’échecs, il constate que sa recherche repose sur des données peu fiables publiées par son équipe. Mais à qui en faire part lorsque l’on se retrouve face à des collègues peu enclins à remettre en cause leurs travaux ? Comment en parler ? Quels interlocuteurs dans les institutions concernées ? Et s’il dénonce, de quelles protections bénéficie-t-il ? Faute d’interlocuteurs clairement identifiés, et sous l’effet de pressions « amicales », il sera tenté de renoncer à sa démarche… et quand bien même il s’obstinerait, la méfiance et l’hostilité de ses pairs ou supérieurs l’accompagneront. In fine, ce n’est pas forcément l’accusé qui se verra obligé de quitter le laboratoire si la faute est reconnue mais l’accusateur !

On doit aussi s’interroger sur le rôle et la responsabilité des experts missionnés par l’institution pour examiner la fraude suspectée. Quel cahier des charges doivent-ils remplir ? Quels interlocuteurs dans l’institution ? Enquêter sur une fraude requiert non seulement des compétences scientifiques, mais aussi que l’expert agisse en toute indépendance et impartialité, que soient respectés la confidentialité et les droits des fraudeurs suspectés, que soient protégés les dénonciateurs… Bref, un travail d’expertise ne s’improvise pas et, au-delà des critères d’intégrité, réclame que les intervenants soient formés pour une telle tâche et, comme cela se fait déjà dans de nombreux pays, que des procédures soient établies qui permettent de traiter les cas de fraude de manière cohérente.

Parler de la fraude et des dérives de la recherche dans les institutions force à mettre en œuvre des moyens pour les prévenir et les traiter et surtout pour former les acteurs de la recherche aux bonnes pratiques. La publication récente par le comité d’éthique du CNRS (Comets)  du guide Promouvoir une recherche intègre et responsable à l’usage de tous les acteurs de la recherche est un premier pas vers cette quête de l’intégrité en recherche.

Notes
  • 1. Lire les avis récents du Comets sur les métiers de la recherche en mutation et sur l’excellence en recherche.

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