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Cet article est issu de la revue Dialogues économiques, éditée parAix-Marseille School of Economics
La science avance parfois à pas de géant. En décembre 2019, une maladie inconnue apparaît à Wuhan (Chine). Un an plus tard, les firmes pharmaceutiques mettent sur le marché les premiers vaccins. Une prouesse, rendue possible par un engagement financier massif des États et des fondations philanthropiques. L’argent public est en effet souvent un puissant moteur de l’innovation industrielle.
Mais comment le distribuer au mieux ? Faut-il subventionner directement les entreprises, par exemple par le biais de crédits d’impôt destinés à la recherche et développement (R&D) privée ? Est-il plus utile de miser sur la recherche publique, en pariant sur ses retombées indirectes ? Quatre économistes ont décidé de prendre à bras le corps cette question, en analysant une politique française de grande ampleur : la création des Laboratoires d’excellence (LabEx), au début des années 20101.
1,5 milliard d’euros pour l’excellence : quelles retombées ?
En 2010, la France fait un pari ambitieux : 1,5 milliard d’euros sont consacrés à renforcer ses laboratoires publics pour les hisser au meilleur niveau international. Pour candidater, les laboratoires doivent se regrouper en clusters intitulés LabEx (Laboratoires d’excellence), proposer un projet scientifique et convaincre un jury international. À l’issue de deux vagues de sélection (en 2010, puis en 2011), 170 LabEx voient le jour.
Ce financement massif de la recherche publique a-t-il conduit à une hausse des dépenses de R&D privée ? Pour répondre à la question, l’idéal serait de pouvoir mener une expérience de laboratoire – à l’image de Pasteur, injectant un vaccin dans un groupe d’ovins, et comparant ce dernier avec un groupe non traité. Dans le cas qui nous intéresse, cela reviendrait à constituer deux groupes d’entreprises aux caractéristiques équivalentes. Le premier groupe serait soumis à l’influence des LabEx, l’autre non, puis on comparerait leur effort en R&D. Mais il est impossible de créer ce protocole expérimental. Comment, en effet, soustraire certains industriels au rayonnement des laboratoires de recherche ? L’équipe d’économistes adopte donc une autre stratégie.
L’Electronic Numerical Integrator and Computer (ENIAC), l’un des premiers ordinateurs modernes, et deux programmeuses Betty Jennings et Frances Bilas, ici en février 1946. Il a été fabriqué par l’université de Pennsylvanie et utilisé à des fins militaires. L’informatique doit beaucoup à la recherche publique. (© US Army Photo / ARL Technical Library).
Un indicateur original
Les quatre chercheurs décident de mesurer à quel point chaque entreprise est « exposée » aux LabEx. Pour cela, ils construisent un indicateur, obtenu en croisant deux critères.
Le premier critère est celui de la proximité géographique. On sait en effet qu’elle favorise les interactions entre laboratoires publics et R&D privée. Le second critère est celui de la proximité scientifique. Pour la mesurer, les chercheurs se fondent sur les publications scientifiques : un laboratoire et un secteur industriel sont considérés comme proches s’ils utilisent les mêmes revues scientifiques – les chercheurs, pour y publier leurs travaux, et les industriels, pour étayer leurs brevets. Cet indicateur de proximité permet à l’équipe d’économistes d’observer le comportement des départements de R&D après la création des LabEx, en utilisant la méthode des doubles différences.
Comprendre la méthode des « doubles différences »
La méthode des doubles différences (en anglais, « difference in differences ») est couramment utilisée pour évaluer les politiques publiques. Elle consiste à observer non pas la différence avant et après l’intervention, mais à voir si la différence qui existait déjà auparavant entre des groupes s’amplifie ou se réduit après intervention. Elle permet ainsi de contourner l’impossibilité à construire des groupes témoins choisis aléatoirement.
Prenons l’exemple du Plan d’aide au retour à l’emploi (Pare) de 2001, qui consistait à offrir à certains chômeurs un accompagnement renforcé. L’analyse réalisée a posteriori montre que les chômeurs aidés ont mis… plus de temps que les autres à retrouver du travail2. Faut-il en conclure à un échec de la mesure ? Pas du tout. En réalité, les chômeurs aidés n’étaient pas des chômeurs pris au hasard, mais avaient été sélectionnés parmi les personnes les plus éloignées de l’emploi (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on leur avait proposé cette aide). Avant que la mesure d’accompagnement ne soit mise en place, ils mettaient déjà beaucoup plus de temps que les autres à sortir du chômage.
Pour évaluer l’efficacité de l’aide, la bonne question à se poser était donc de savoir si la politique mise en place avait accentué ou réduit l’écart entre les chômeurs les plus en difficulté et les autres. Or l’analyse montre que cet écart s’est réduit après que l’aide a été mise en place. La politique d’accompagnement a donc été efficace.
1 € en recherche publique génère 0,8 € de plus en R&D
Les chercheurs vont donc observer l’évolution des dépenses en R&D avant et après la mise en place des LabEx, en fonction du degré de proximité technologique des entreprises avec ces laboratoires publics. Si les dépenses évoluent de façon identique dans toutes les entreprises, quelle que soit leur proximité technologique au LabEx local, alors on ne peut pas conclure à un effet de la politique. Si, au contraire, les entreprises des secteurs les plus proches d’un LabEx voient leurs dépenses de R&D augmenter, relativement aux autres, alors on peut conclure à l’impact favorable des LabEx. Or c’est exactement ce qui est observé.
Jusqu’en 2010, l’évolution de la masse salariale des différentes entreprises évolue selon la même tendance globale. En revanche, après 2010 (date de création des LabEx), elle diverge. Les secteurs les plus proches des LabEx voient leur masse salariale en R&D augmenter plus fortement que les autres. Plus précisément, le tiers des entreprises les plus exposées aux LabEx augmente sa masse salariale de 15 % de plus que le tiers le moins exposé. Au total, 1 € investi dans la recherche publique génère 0,8 € d’augmentation dans la R&D privée.
La création des LabEx ne semble en revanche pas avoir d’impact sur le nombre de brevets déposés par les industries les plus exposées. Mais on notera que ces brevets sont de meilleure qualité. Ils sont davantage cités et reposent plus souvent sur de la littérature scientifique, un gage de la qualité des brevets.

Croquis de Vanguard 1, satellite artificiel lancé par la Marine américaine en 1958. Il s’agit de l’une des premières applications des cellules photovoltaïques, qui seront considérablement développées par la conquête spatiale. (© Nasa Goddard Archives)
Contrats, mobilité… et échanges informels
Reste enfin à comprendre concrètement comment s’opère cette influence entre LabEx et R&D privée. Quels sont les canaux par lesquels l’impulsion financière donnée aux LabEx entraîne un surcroît de R&D dans certaines industries ?
Les économistes ont examiné les dossiers de candidature des LabEx ainsi que des données sur la mobilité des chercheurs et la création d’entreprises. Finalement, ils constatent que deux canaux principaux permettent les retombées sur la R&D des politiques de financement de la recherche publique. Premier canal : les contrats signés entre les LabEx et les entreprises (partenariats, signature de brevets, etc). Second canal : tout simplement, la circulation des hommes et des femmes du monde de la recherche vers le monde industriel (chercheurs ou doctorants partant en mobilité dans une entreprise, création de start-up, recrutements d’étudiants dans les filières industrielles, etc). Enfin, il ne faut pas négliger les échanges informels, qui peuvent se nouer, par exemple, lors de colloques ou de journées d’étude où se croisent professionnels et chercheurs publics.
L’étude publiée par l’équipe d’économistes montre que le financement massif de la recherche nourrit l’effort de R&D privée, à condition de cibler les secteurs proches des pôles scientifiques les plus actifs – contrairement à ce qui se passe avec des dispositifs indifférenciés, comme le crédit d’impôt recherche (CIR). Pour stimuler l’innovation dans les entreprises privées, l’un des leviers les plus efficaces reste donc… d’investir dans les laboratoires publics.
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- 1. A. Bergeaud, A. Guillouzouic, E. Henry et C. Malgouyres C., « From public labs to private firms: magnitude and channels of local R&D spillovers », The Quarterly Journal of Economics, 2025, 140(4), p. 3233–3282 : https://doi.org/10.1093/qje/qjaf034
- 2. D. Fougère,T. Kamionka et A. Prieto, « L'efficacité des mesures d’accompagnement sur le retour à l’emploi », Revue économique, 61(3), 599-612, 2010 : https://doi.org/10.3917/reco.613.0599
