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Donner les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens : telle est l'ambition de Dialogues économiques, passerelle entre la recherche académique en économie et le citoyen. Créé par Aix-Marseille School of Economics (AMSE), ce blog, revue numérique de diffusion des connaissances, est partenaire de la revue Regards économiques, publiée par l’Université catholique de Louvain. 
 

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L'économie dévoile les clefs du bonheur
08.05.2019, par Sarah Flèche et Claire Lapique
Et si le bien-être des habitants d'un pays ne se mesurait pas à son seul PIB ? Des chercheurs en économie montrent que, avant la richesse, les principaux déterminants du bonheur sont le travail, la vie de couple et une bonne santé mentale.

Produire du bien-être plus que de la richesse, n’est-ce pas le but ultime de tout gouvernement ? À l’heure où la dépression ne cesse d’augmenter dans les pays développés, un changement de paradigme est nécessaire. Pour suivre cet objectif, il faut se pencher sur les déterminants du bien-être. C’est ce qu'Andrew Clark, Sarah Flèche, Richard Layard, Nattavudh Powdthavee et George Ward ont fait à travers le livre «The Origins of Happiness» (les origines du bonheur)1. Ces économistes y sont arrivés à une conclusion étonnante : au-delà de l’argent, c’est la santé mentale qui prévaut pour atteindre celui-ci.

En février 2008, la commission Stiglitz a souligné les limites du produit intérieur brut (PIB) pour mesurer le développement d’un pays et l’importance de prendre en compte la qualité de vie de ses habitants. Depuis, plusieurs initiatives ont émergé afin de repenser l’évaluation des politiques publiques.

De nouveaux indicateurs

En 2010, le Premier ministre britannique, David Cameron, a émis la volonté de créer un indice du bonheur citoyen. Un an plus tard, l’OCDE lançait un nouvel indicateur « Mieux vivre » cherchant à mesurer le bien-être au-delà des performances économiques. De son côté, la Nouvelle Zélande a fait aujourd’hui du bonheur son objectif, avec un budget qui lui est dédié. En France, la loi Eva Sas adoptée en 2015 encourage une évaluation différente des politiques publiques « mettant davantage l’accent sur le bien-être de la population ». 

Mais si l’épanouissement des individus est un nouvel objectif, comment l’atteindre ? À l’aide d’enquêtes réalisées au Royaume-Uni, étudiant des individus de la naissance jusqu’à l’âge adulte, nés respectivement en 1970 et 1991, les auteurs de l'ouvrage l'affirment : pour être heureux, il vaut mieux travailler, avoir un partenaire ou encore être en bonne santé plutôt qu’être riche. On retrouve les mêmes résultats à partir d’enquêtes réalisées en Australie, en Allemagne et aux États-Unis. De quoi transformer notre manière de penser et de concevoir les politiques publiques.

Dans cet ouvrage, les économistes étudient les influences immédiates sur le bien-être mais aussi les influences « plus lointaines » : l’enfance et le contexte familial ont un effet indéniable et nos découvertes soutiennent l’importance de la prévention (nous les détaillerons dans un second article).
 

L’argent ne fait pas le bonheur

 

Cet adage bien connu n’a pas résisté au développement des politiques économiques ou des mentalités. « La richesse est comme l’eau de mer. Plus on en boit, plus on a soif », disait Arthur Schopenhauer, et c’est probablement ce qui conduit les gouvernements et les individus à concentrer leurs efforts sur la production de richesse. Pourtant en 1974, le paradoxe d’Easterlin montrait déjà qu’une hausse du PIB n’augmentait pas nécessairement le bien-être des citoyens. Certes, l’enrichissement procure du bonheur. Mais une fois que tout le monde s’est enrichi, il n’y a plus aucun bénéfice pour l’individu à devenir plus riche, si tous le deviennent aussi. L’individu n’est pas forcément plus heureux s’il se compare avec d’autres. Et, s’il s’adapte à son nouveau niveau de revenu, le bonheur qu’il en retire n’est pas éternel. 

Seulement 1% des différences de bien-être observées s’explique par les inégalités de revenus. Cette découverte affecte un paradigme central de notre époque : celui qui fait de la croissance économique un prérequis indispensable dans la conduite d’une politique publique. Partant de ce constant, qu’est-ce qui rend les gens heureux ?

Un quart de notre vie est dédiée au travail. Pourtant, le temps qui lui est consacré n’est pas source de satisfaction pour la plupart des individus. Mais il y a pire : le chômage. Et ses conséquences vont bien au-delà de la simple période d’inactivité professionnelle. Après avoir retrouvé un emploi, les individus en subissent encore les conséquences, comme s’ils n’avaient pas « cicatrisé ». Dans les zones affectées par le chômage, la satisfaction décroît même pour ceux qui travaillent. Le sous-emploi affecte la population dans son ensemble, parce qu’il génère la peur de se retrouver soi-même sans emploi.  Si le fait de travailler obtient la troisième place du podium, avoir un partenaire est le second critère d’épanouissement. Toutefois, ce qui pèse le plus est la santé mentale.
 

La santé mentale : nouvelle priorité

 

Première cause de morbidité et d’incapacité dans le monde selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), la prévalence de la dépression a augmenté de plus de 18% de 2005 à 2015. La santé mentale, au-delà même de la santé physique, est la principale cause des différences de bien-être observées. Et elle reste le facteur principal de détresse dans l’enquête des auteurs, même après avoir contrôlé les effets induits par la pauvreté, le chômage ou une séparation. En Angleterre, 8% des plus de 25 ans évaluent leur épanouissement personnel en dessous de 4 sur 10. On considère ces personnes en état de « détresse ». Pour y répondre, beaucoup invoquent la lutte contre la pauvreté et le chômage. Loin d’être des combats vains, ils sont toutefois beaucoup moins efficaces que la lutte contre les maladies mentales. Selon les estimations des auteurs, celle-ci a autant d’influence que la lutte contre la pauvreté, la fin du chômage et l’amélioration de la santé physique. 

Aux États-Unis, 22% de la population a été diagnostiquée en état de maladie psychique. Si l’on arrivait à les guérir tous, cela réduirait d’un tiers les individus en état de « détresse ». Les politiques publiques doivent se tourner vers ce nouveau défi. Agir sur le mal-être psychique est non seulement efficace, mais c’est aussi la solution la moins coûteuse économiquement.


Le dernier quart des personnes les moins heureuses ont trois fois plus de chance de mourir dans les huit prochaines années. C’est dire l’urgence qu’il y a à reconsidérer les priorités en matière de politiques publiques. Penser au-delà du PIB est crucial, pour les gouvernants, afin de déterminer les situations de détresse au sein de la population d’un État et savoir y répondre. Il s’agit d’envisager le développement de manière holistique, en termes de qualité et non simplement de quantité.

Sans un indicateur de l’épanouissement personnel, il nous aurait été impossible de souligner l’importance de la santé mentale. L’étude montre que son incidence va au-delà de l’individu lui-même, puisqu’elle se transmet de génération en génération. La santé émotionnelle est aussi liée aux antécédents familiaux et à l’enfance. Les auteurs se sont plongés dans ce passé afin de déceler ce qui impacte encore le bonheur actuel des individus. 

© Photos Fatima Fuentes, Adi Golsdtein, Andrei Lazaref, on Unsplash ​

 

Notes
  • 1. Paru en février 2018 aux éditions Princeton University Press

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