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Loin de l’image figée d’un vaste désert vide et inhabité, la péninsule Arabique, avant l’avènement de l’islam, abrite cités florissantes, temples monumentaux et systèmes agricoles complexes, au cœur d’un dense réseau d’échanges commerciaux. À l’aide des humanités numériques, un groupe de travail piloté par Jérémie Schiettecatte s’attelle à restituer la richesse culturelle de l’Arabie antique afin de rompre avec les clichés qui la réduisent à un espace sans dynamique, en marge des grands récits historiques.
Un atlas collaboratif pour mettre en commun des savoirs dispersés
Partout, les traces d’une Arabie antique foisonnant de pratiques culturelles, linguistiques et religieuses diverses abondent… pourtant, elles sont aussi éparses et peu accessibles. C’est à partir de ce constat que le projet MAPARABIA1 émerge. Jérémie Schiettecatte, archéologue au laboratoire Orient & Méditerranée2 spécialiste de l’évolution du peuplement dans la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique de l’âge du Bronze (3000 avant J.-C.) aux débuts de l’Islam (VIIe siècle après J.-C.), en esquisse les premiers contours en cartographiant, pendant plus de quinze ans de programmes de fouilles, les déplacements de populations, les mutations politiques, la diffusion de cultes, ou encore la répartition de langues et systèmes d’écriture pour en apprécier l’évolution au fil du temps. Son terrain de recherche se concentre d’abord sur le Yémen, avant de s’élargir à l’Arabie Saoudite, et s’enrichit d’un travail de cartographie des inscriptions sud-arabiques, afin d’approfondir l’étude des langues et écritures. « À partir du moment où on peut cartographier les inscriptions, on peut en cartographier à la fois la langue et l’écriture, mais aussi le contenu, c’est-à-dire les mentions de tribus ou de divinités », explique-t-il.
Inscriptions rupestres sud-arabiques sur le rempart de la cité antique de Barâqish au Yémen (environs du IIIe siècle av. J.-C.) mettant en lumière les expéditions commerciales et caravanières. Crédits : Jérémie Schiettecatte, 2003 / CNRS / Orient & Méditerranée.
À mesure que son corpus s’étoffe, Jérémie Schiettecatte observe que les connaissances sur l’Arabie antique restent fragmentées, les bases de données étant souvent alimentées individuellement par des scientifiques. Une idée lui vient alors : mutualiser les contributions de spécialistes pour élaborer une cartographie des grandes dynamiques culturelles à l’échelle de la péninsule Arabique, en croisant sources archéologiques (sites) et textuelles (inscriptions). Le choix de la période étudiée se porte sur l’Arabie antique (ou préislamique), à partir de laquelle apparaissent les premières inscriptions dans la région. Jérémie Schiettecatte ambitionne, en ce sens, « d’ouvrir en libre accès des données d’érudition sur l’Arabie antique à un public élargi » et de « produire des cartes permettant à des expert·es d’analyser la distribution du peuplement dans le temps », par exemple la permanence d’une tribu ou, au contraire, son déclin au profit d’un autre groupe.
Croiser les sources pour renouveler la compréhension des sociétés de l’Arabie antique
Ainsi, le projet d’un portail consacré à l’Arabie préislamique (1000 avant J.-C. – VIIe siècle après J.-C.) se dessine : il s’articule autour d’un atlas fournissant des données archéologiques et épigraphiques3, d’un index toponymique – c’est-à-dire répertoriant des noms de lieux – et d’un dictionnaire thématique, tous deux des « outils de synthèse » essentiels à la compréhension des données cartographiées. C’est là que les humanités numériques, que Jérémie Schiettecatte définit dans ce cas comme « l’ensemble des outils numériques qu’on développe pour archiver, cartographier ou diffuser des informations relevant des sciences humaines et sociales », entrent en jeu pour donner forme aux outils. Pour les développer, le chercheur s’entoure non seulement de spécialistes des humanités numériques de la TGIR Huma-Num et d’un géomaticien du laboratoire Archéorient4, Olivier Barge, mais aussi, pour constituer le corpus, d’archéologues, d’épigraphistes, de paléographes, de linguistes, et de géographes. Le consortium du projet MAPARABIA5 entreprend alors un important chantier de compilation, de mise en forme et de diffusion des données en s’appuyant sur des logiciels libres, afin qu’elles répondent aux principes FAIR (Faciles à trouver, Accessibles, Interopérables, Réutilisables) des humanités numériques. Pour en assurer la pérennité, les données sont stockées dans des entrepôts en ligne gérés par des institutions publiques et, au moyen d’une API, module permettant de les transmettre d’un système à l’autre, sont projetées à distance sur le site Internet du projet.
Capture d’écran représentant l’atlas, outil cartographique du projet MAPARABIA. Crédits : Jérémie Schiettecatte / CNRS / Orient & Méditerranée.
L’atlas, outil cartographique, repose autant sur des bases de données constituées à titre individuel que sur des corpus d’envergure conçus selon les standards des humanités numériques. Par un système de synchronisation, il s’actualise simultanément à ces derniers, riches de 40 000 inscriptions nord-arabiques – l’équivalent de 7 à 8 langues et écritures – et de 10 000 inscriptions sud-arabiques. Depuis peu, il intègre aussi un corpus d’inscriptions des Nabatéens, peuple originaire du sud du Levant et du nord de l’Arabie qui apparaît à l’aube de l’ère chrétienne. À l’aide de cartes générées avec le logiciel QGIS, l’atlas propose une représentation spatiale des sites – cités, ouvrages hydrauliques, sites religieux, lieux de sépulture –, des langues et écritures, des groupes sociaux et des cultes de l’Arabie antique, autant d’éléments qui permettent d’éclairer l’identité politique et culturelle de la région à travers les siècles. À l’avenir, il pourrait même aller au-delà de cette période : des projets de cartographie développés par d’autres spécialistes, notamment une carte des pratiques funéraires de l’âge du Bronze à l’âge du Fer6, pourraient s’y greffer. L’index toponymique, ou gazetteer, répertorie les noms des grands lieux de l’Arabie préislamique, et décrit « les sources dans lesquelles ils sont mentionnés, l’endroit où ils se trouvent, ce à quoi ils correspondent aujourd’hui, leur nom moderne, etc. ». De la flore endémique de la région aux divinités qui y sont vénérées, le dictionnaire, lui, couvre l’histoire, la société, la religion, la topographie et la linguistique de l’Arabie antique à travers plus de 300 entrées. Plus de 90 contributeur·ices ont apporté leur pierre à l’édifice pour le constituer. Assurément collaboratif, ce travail tire notamment profit des données issues de prospections menées par d’autres archéologues dans les sites emblématiques de la péninsule Arabique : l’occasion de les documenter dans toute leur subtilité et d’étendre la cartographie aux villages alentour.
Élaborés comme trois outils distincts qui ne « s’interrogent pas mutuellement », atlas, gazetteer et dictionnaire peuvent néanmoins être exploités de manière complémentaire. Dans cette optique, les auteur·ices peuvent intégrer manuellement à l’atlas des liens URL pour mettre en relation les sites cartographiés avec les entrées ou toponymes leur étant consacrés dans le dictionnaire ou l’index. « Dans l’atlas, si on observe un site, par exemple Ma’rib, ancienne capitale du royaume de Saba, il est possible de rediriger l’utilisateur·ice vers l’entrée correspondante dans le dictionnaire pour lui permettre d’en savoir plus », précise Jérémie Schiettecatte. Cette réflexion pourrait ainsi orienter les futurs développements du portail MAPARABIA.
Révéler toute la richesse culturelle de la péninsule Arabique
La tablette de Geest (IIIe siècle), inscription palmyrénienne gravée sur un support en bois, a été découverte sur l’île de Socotra (Yémen), au large de la Corne de l’Afrique. Elle se trouve au fond de la grotte de Hôq, qui abritait un sanctuaire alors fréquenté par des navigateurs de l’Éthiopie, de l’Inde, du Yémen, ou encore de la cité caravanière de Palmyre (Syrie actuelle). Cette tablette est une offrande adressée à la divinité locale par un voyageur reconnaissant d’avoir survécu à son périple. Crédits : Christian J. Robin, dans Robin C.J. et Gorea M. 2002, « Les vestiges de la grotte de Ḥoq (Suquṭra, Yémen). CRAI, avr.-juin 2002 : fig. 6).
En synthétisant des corpus de données hétérogènes, les outils permettent aux scientifiques non-expert·es des inscriptions de l’Arabie préislamique, par exemple des spécialistes des régions voisines, d’accéder aux textes mentionnant les territoires qu’ils ou elles étudient. « On peut leur fournir un accès simplifié à ces données, par exemple en localisant avec l’atlas les attestations de l’Assyrie, une région au nord de la Mésopotamie, dans les inscriptions sud-arabiques, et la distribution de ces mentions », justifie Jérémie Schiettecatte. Pour les spécialistes de l’Arabie antique, la plateforme se positionne comme un précieux instrument d’aide à l’analyse, dont l’efficacité est déjà tangible. Un doctorant, Guillaume Chung-To, s’en est emparé pour cartographier les variations du peuplement à la veille et au début de l’islam. Il a enrichi le corpus des sites archéologiques pour une période peu documentée et souligné, au crépuscule de la période préislamique, un déclin de l’occupation régionale d'intensité variable à travers la Péninsule. Jérémie Schiettecatte l’a exploitée pour produire une monographie7 du peuplement du Najd, région centrale de l’Arabie Saoudite encore « très peu étudiée », afin de retracer dans le temps comment les populations s’y installent tout en composant avec un climat d'une aridité extrême.
La cité antique de Dadan, nichée entre une palmeraie et la montagne sacrée de Jabal Ikmah, dans l’oasis d’Al-‘Ula, au nord-ouest de l’Arabie Saoudite. Crédits : Dadan Archaeological Project CNRS/AFALULA/RCU / Photo : X. Desormeau.
Bien plus qu’un outil de synthèse, Jérémie Schiettecatte revendique également une approche pédagogique et critique, aspirant à battre en brèche des représentations erronées de l’Arabie antique. La péninsule Arabique ne se résume pas à de vastes étendues de sable écrasées par un soleil de plomb : certaines zones sont soumises à un climat de mousson, notamment le Yémen et Oman, où s’abattent de violentes pluies d’été. Au Bahreïn, « on n’imagine pas que des sources d’eau douce jaillissent sous la mer et sur terre », reconnaît le chercheur. Ces « niches environnementales », « lieux naturellement favorables à la présence humaine » en raison de la proximité de sources, donnent lieu à des pratiques agricoles irriguées. Grâce à d’ingénieuses techniques d’irrigation (barrages, murs de dérivation, citernes ou puits) permettant de récolter et de stocker l’eau en tirant profit du terrain et de ses ressources, les populations aménagent des oasis, où sont cultivés palmiers dattiers, arbres fruitiers, légumineuses et céréales, selon un système de culture en étages. Disposés du plus grand au plus petit, les végétaux s’abritent mutuellement du soleil.
Tandis que des groupes nomades arpentent les dunes de la Péninsule, d’autres tribus se sédentarisent dans de grandes villes fortifiées, à l’image de la cité lihyanite de Dadan et de Hégra la nabatéenne, bâties dans l’oasis d’Al-‘Ula. Autour de ces cités s’érigent également des temples « parfois aussi impressionnants que ceux du monde grec » et d’imposants systèmes d’irrigation. Le plus grand barrage du monde antique, celui de Ma’rib, se trouve au Yémen : il irrigue à lui seul 10 000 hectares de palmeraie.
Le barrage de Ma’rib, construit au Yémen au début de l’ère chrétienne, mesurait 650 mètres de long et 20 mètres de haut. Chaque extrémité était dotée d’une prise d’eau en blocs de pierre s’élevant à une vingtaine de mètres de haut. Crédits : Jérémie Schiettecatte / CNRS / Orient & Méditerranée.
Ces cités, au carrefour des grandes routes caravanières, prennent pleinement part au commerce de l’Antiquité qui relie la Corne de l’Afrique, le Levant, la Mésopotamie et l’Inde. La région regorge de ressources, telles que la myrrhe et l’encens, aromates emblématiques du Yémen, auxquelles s’ajoutent les perles de la mer Rouge et du Golfe. C’était bien avant que le mocaccino ne tire son nom de Mokha, cité portuaire yéménite sur les rivages de la mer Rouge, d’où le café est massivement exporté à partir du XVIe siècle. « Avant que le caféier ne soit acclimaté dans les colonies européennes d’Amérique et d’Asie du Sud, le Yémen détient le monopole du commerce du café », développe Jérémie Schiettecatte.
L’Arabie antique est également le creuset de croyances variées. Avant l’émergence de la religion musulmane au VIIe siècle, la région, d’abord polythéiste, pratique le culte des idoles, d’ancêtres divinisés ou de montagnes sacrées. Elle est peuplée de tribus qui reconnaissent chacune leur propre panthéon. Ces panthéons fusionnent à mesure que les tribus se fédèrent entre elles. Selon Jérémie Schiettecatte, « on peut identifier plusieurs panthéons dans un royaume où, au fil du temps, des divinités peuvent progressivement s’effacer au profit d’une divinité commune ». La religion évolue ainsi vers l’hénothéisme, dont le culte est dominé par une divinité principale tout en admettant des divinités secondaires, avant de laisser place au monothéisme. Mais l’islam n’est pas la première religion monothéiste à apparaître en Arabie : « À partir du IVe siècle, l’Arabie du Sud et la région du Hedjaz deviennent juives, souligne Jérémie Schiettecatte. À partir de la fin du Ve siècle, sous l’influence de moines prosélytes venus de Basse-Mésopotamie ou de celle du royaume d’Aksoum8, l’Arabie se convertit au christianisme, de gré ou de force. » Lorsque le prophète Mahomet diffuse « l’idée d’un dieu unique », la plupart des populations, alors déjà converties au monothéisme, l’accueillent favorablement. « L’islam fédère en reprenant des codes présents dans le judaïsme et le christianisme, qui parlent aux populations locales, et c’est de cette façon qu’on parvient à les convaincre de se convertir à une nouvelle religion », note l’archéologue.
Si ce projet de cartographie et de synthèse s’adresse aujourd’hui à la communauté scientifique, il se trouve à la genèse d’une aventure bien plus vaste, qui entend dépasser la sphère de la recherche pour contribuer à réhabiliter la mémoire de l’Arabie antique et encourager une réflexion nuancée sur ses grandes dynamiques. Les données recueillies serviront de base à l’élaboration d’un atlas historique papier : il retracera, cartes et analyses à l’appui, l’évolution des trajectoires culturelles, identitaires, religieuses et linguistiques de cette ère. Mais l’ambition va encore plus loin : passer au peigne fin les dynamiques de diffusion culturelle et d’acculturation pour raconter comment, au long de l’Antiquité, les peuples de la péninsule Arabique, en se mélangeant, ont adopté des traits venus d’ailleurs et les ont enrichis.
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Ces recherches ont été financées en tout ou partie par l’Agence nationale de la recherche (ANR) au titre du projet ANR-MAPARABIA-AAPG2018. Cette communication est réalisée et financée dans le cadre de l’appel à projets Sciences Avec et Pour la Société - Culture Scientifique Technique et Industrielle pour les projets JCJC et PRC des appels à projets génériques 2018-2019 (SAPS-CSTI-JCJC et PRC AAPG 18/19).
- 1. Projet ANR MAPARABIA : Cartographier l’Arabie antique, faire évoluer les connaissances et changer de paradigmes, coordonné par Jérémie Schiettecatte.
- 2. Unité CNRS/Sorbonne Université/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/EHESS/Collège de France - PSL.
- 3. L’épigraphie porte sur l’étude des inscriptions gravées ou peintes sur des supports.
- 4. Unité CNRS/Université Lumière Lyon 2.
- 5. Composé de quatre laboratoires européens : Orient & Méditerranée, Archéorient, Université de Pise, Dipartimento di Civiltà e Forme del Sapere et CNR-ISPC.
- 6. Développée dans le cadre du projet ANR ArabianCairns, dirigé par Olivia Munoz du laboratoire Trajectoires (CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
- 7. Étude exhaustive se consacrant à un sujet précis.
- 8. Royaume situé au nord de l’Éthiopie, dans la province du Tigré, et en Érythrée.
