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Il y a 10 000 ans, les sociétés néolithiques étaient bien plus complexes qu’on ne l’imaginait. Grâce au programme de recherche WomenSOFar, Histoires de vie et place des femmes chez les premiers agropasteurs, une équipe pluridisciplinaire – composée de bioanthropologues, généticiens, archéologues et spécialistes des géosciences – revisite le rôle des femmes dans ces sociétés anciennes. Leur approche, combinant analyses isotopiques, génétique et imagerie 3D, permet de dépasser les stéréotypes et de révéler une réalité bien plus nuancée : celle d’une « matrisocialité », où les femmes étaient des actrices clés des dynamiques sociales et territoriales.
Dans le cadre du programme WomenSOFar, les chercheurs ne se contentent pas d’étudier les femmes comme des individus définis par leur sexe biologique. Ils les considèrent comme des personnes ayant vécu des parcours variés : « Nous avons voulu explorer la place des femmes, non pas en tant qu’individus déterminés par un sexe biologique, opposées aux hommes, mais en tant que personnes ayant eu une histoire de vie, qui peut être mouvante (bébé, fille, femme et femme âgée) et complexe (union, mobilité, maladies, famines, etc.) », explique Gwenaëlle Goude (Lampea), coordinatrice du projet, aux côtés de Samuel Bédécarrats (Pacea, Lampea), Guillaume Leduc (Cerege) et Stéphane Rottier (Pacea).
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Une mâchoire supérieure datant du IVᵉ millénaire av. J.-C. révèle des secrets insoupçonnés. Les dents, véritables capsules temporelles, livrent des informations précieuses : l’émail indique les territoires traversés, la dentine éclaire le régime alimentaire et les pathologies, tandis que l’ADN de la pulpe permet d’établir un profil génétique. Ces analyses montrent que les femmes jouaient un rôle central dans l’extension des réseaux sociaux et territoriaux, bien loin des clichés traditionnels.
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Cette coupe d’une molaire déminéralisée ne contient plus que du collagène, une protéine qui livre des informations précieuses sur le mode de vie de son propriétaire. En analysant ce collagène, les chercheurs reconstituent le régime alimentaire, les déplacements et les liens sociaux des femmes néolithiques. Une pièce supplémentaire du puzzle pour comprendre leur rôle dans la société.
En combinant analyses isotopiques des dents et des os, les chercheurs élargissent leur champ d’investigation, de l’enfance à l’âge adulte. Les dents racontent une partie de l’histoire d’un individu jusqu’à ses 20 ans environ, tandis que les os reflètent les 10 à 15 dernières années de sa vie. L’ADN, quant à lui, permet parfois de reconstituer un véritable livret de famille, en mettant en évidence les liens de parenté entre individus.
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Louise Slama, postdoctorante au Cerege, prépare des échantillons d’ossements humains pour une analyse fine. Après combustion, les gaz sont séparés par chromatographie, puis étudiés par spectrométrie de masse. Une étape cruciale pour reconstituer les modes de vie, les trajectoires et les interactions sociales des premiers agropasteurs.
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Samuel Bédécarrats, chercheur contractuel aux laboratoires Pacea et Lampea, examine un crâne humain avec une attention minutieuse.
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Après un tri visuel, les ossements les plus prometteurs sont scannés en 3D par microtomographie. Cette technologie révèle les structures internes, les traces de pathologies et les écarts par rapport aux normes de l’époque. Les résultats confirment l’hypothèse d’une « matrisocialité » : les femmes étaient des actrices majeures des dynamiques sociales et territoriales, bien plus que de simples figures secondaires.
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Installation, dans un spectromètre de masse, d’échantillons minéralisés afin de réaliser une analyse isotopique.
© Cyril FRESILLON / Womensofar / CNRS Images
Gwenaëlle Goude et Guillaume Leduc analysent des résultats isotopiques issus d’échantillons de collagène osseux et de minéraux de l’environnement. « Nous constatons que les femmes connaissent des mobilités plus importantes, notamment durant l’enfance et l’adolescence, autant dans le centre de la France qu’en vallée du Rhône ou en région méditerranéenne, souligne Gwenaëlle Goude. En fait, tout le monde se déplace, mais les hommes reviennent d’où ils sont partis puis ils y restent, alors que les femmes continuent de se déplacer. Il semble qu’elles créent ainsi des réseaux sociaux plus complexes et plus larges que ceux des hommes. »
De plus, les femmes démontrent une plus grande variété dans leur consommation de ressources protéiques, et leurs adaptations biomécaniques laissent croire qu’elles s’adonnent à des activités plus diversifiées et moins spécialisées que les hommes.
Grâce à ces recherches, une nouvelle image des sociétés néolithiques émerge : les femmes y apparaissent comme des actrices centrales, dont les trajectoires redessinent notre compréhension des dynamiques sociales et territoriales de l’époque. Une avancée majeure pour l’archéologie et l’histoire, qui remet en question les idées reçues et ouvre de nouvelles perspectives sur notre passé commun.
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Découvrez les reportage photos complet "Womensofar : analyses isotopiques pour étudier les femmes du Néolithique", « Womensofar : analyser les dents pour étudier les femmes du Néolithique » et « Womensofar : analyser les ossements pour étudier les femmes du Néolithique » sur la médiathèque du CNRS.
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Ces recherches ont été financées en tout ou partie, par l’Agence nationale de la recherche (ANR) au titre du projet ANR « WomenSOFar - Histoires de vie et place des femmes chez les premiers agropasteurs. Perspectives bioarchéologiques dans le contexte préhistorique français et méditerranéen » est financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR-21-CE03-0008) - AAPG2021. Cette communication est réalisée et financée dans le cadre de l’appel à projet Sciences Avec et Pour la Société - Culture Scientifique Technique et Industrielle pour les projets JCJC et PRC des appels à projets génériques 2021 (SAPS-CSTI-JCJC et PRC AAPG 21).
