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Des chercheurs et des réalisateurs en Symbiose
21.01.2020, par Sébastien Chavigner
Depuis quatre ans, le concours Symbiose encourage la collaboration entre artistes/réalisateurs et chercheurs, en invitant les uns et les autres à produire ensemble, et en 48 heures chrono, des courts-métrages de vulgarisation scientifique. À l’issue d’une 4e édition particulièrement riche, les lauréats des deux meilleures productions reviennent sur cette expérience inédite.

Si l’art et la science sont de vieux amis, la collaboration entre artistes et scientifiques n’est pas si commune. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’audiovisuel où, même si les documentaires au format « classique » sur les grandes découvertes scientifiques et les travaux de chercheurs sur le terrain parviennent à se frayer un chemin sur certaines chaînes de télévision, trop peu de place est laissée à la créativité des réalisateurs, animateurs et autres dessinateurs dans le domaine de la vulgarisation.

C’est pourtant le parti que prend depuis quatre ans le prix Symbiose, organisé par le festival international du film scientifique Pariscience, dont le CNRS est partenaire depuis deux ans. Celui-ci propose un défi original à ses participants : réunis en binômes constitués d’un chercheur ou d'une chercheuse et d’un réalisateur ou d'une réalisatrice, ceux-ci disposent de 48 heures pour écrire, réaliser et monter un court-métrage de vulgarisation scientifique d’une durée de 3 à 5 minutes. Outre ce paramètre temporel, les organisateurs du concours ont décidé de pimenter un peu les choses. D’une part, les deux membres du binôme ne se connaissent pas avant le concours, et sont tirés au sort juste avant le coup d’envoi. Autrement dit, le réalisateur peut tout aussi bien tomber sur un économiste que sur un spécialiste de la physique quantique, et devra donc se débrouiller avec un sujet dont il/elle a de fortes chances de ne même pas soupçonner l’existence.

Ensuite, chaque année, le jury impose aux candidats une thématique censée orienter leurs productions. Pour 2019, la thématique retenue était : l’alliance. Malgré ces contraintes, et un temps de sommeil d’autant plus réduit pour les participants, cette édition 2019 a encore livré de superbes productions (7 films au total) sur des thèmes extrêmement variés, allant de la chimie à la géographie en passant par l’épidémiologie. Les binômes qui sont allés au bout de l’aventure ont su faire preuve de créativité pour aborder des sujets complexes et donner au grand public le goût de la science en train de se faire.

Un gliome à abattre

C’est le cas du lauréat de cette édition 2019, Un gliome à abattre, réalisé par Cyprien Bisot et la chercheuse Nathalie Magne, post-doctorante à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière1 (ICM) de Paris. Leur film, qui retrace l’histoire des différents traitements testés jusqu’ici contre le gliome du tronc, un type de cancer cérébral souvent fatal (chimie, chirurgie, radiothérapie…) et les nouvelles thérapies actuellement en phase d’expérimentation, respecte la thématique de l’année en mettant en avant les bienfaits de la coopération entre chercheurs de différents laboratoires et différentes spécialités. « L’idée était de montrer qu’il fallait collaborer pour soigner une maladie terrible, qui tue des gens », explique Cyprien Bisot.
 

Symbiose 2019 - Un Gliome à abattre from Association Science Télévision on Vimeo.

Leur court-métrage d’animation, réalisé en stop-motion, prend le parti inattendu de la légèreté. « C’est difficile de trouver le ton juste, de vulgariser sans s’adresser à des enfants, explique Cyprien Bisot. Le sujet est loin d’être drôle en soi, mais il nous a semblé important d’injecter de l’humour pour susciter l’intérêt. L’idée de parler du gliome comme d’un « gros tas » nous a fait rire, mais il ne fallait pas non plus aller trop loin. »  Un sentiment partagé par Nathalie Magne, qui avait « toujours eu envie de voir comment fonctionnait un tournage » et s’est donc naturellement portée candidate à ce concours atypique : « Ce sont quand même des gens qui meurent, souligne-t-elle. Il faut rappeler qu’il s’agit ici de soigner des gens. Il ne faut donc pas être trop légers. Mais avec la fatigue, on change rapidement de ton… J’avais très peur de trop simplifier. On a déjà l’impression de simplifier quand on échange avec d’autres chercheurs, alors avec le grand public… »

Tous deux tirent un bilan extrêmement positif de cette aventure inédite. « L’expérience a été excellente, il y a eu un véritable échange d’idées », raconte Nathalie Magne. « Au départ, Nathalie rentrait vraiment dans les détails, étant donné que c’est un sujet qu’elle connaît par cœur, explique Cyprien Bisot. Mais au final, la collaboration était passionnante car nos logiques étaient différentes : elle voulait rajouter des termes scientifiques, moi en enlever. Et tout s’est très bien passé, même si la contrainte de temps nous a fait croire jusqu’au bout qu’on n’y arriverait pas… »

Lui qui n’avait jamais jusqu’alors réalisé de film scientifique se dit désormais très enthousiaste à l’idée de collaborer à nouveau avec des chercheurs. Quant à Nathalie Magne, elle n’a aucun mal à percevoir les bénéfices de ce type d’exercice : « J’ai toujours aimé raconter ce que je faisais, mais en général cela prenait plutôt trois heures que trois minutes ! Aujourd’hui, ce qui est bien, c’est que je n’ai qu’à envoyer la vidéo. »
 

Des corneilles et des hommes
Mention spéciale du jury, le film Des corneilles et des hommes, co-réalisé par Clément Champiat et la zoosémioticienne Pauline Delahaye, explore quant à lui un autre type d’alliance : celle qui unit les humains aux autres espèces qui l’entourent, en particulier dans les villes. C’est tout l’objet de la zoosémiotique, qui s’intéresse au langage et au comportement complexe des espèces animales. Ici, il est plus précisément question d’une espèce qui fascine la chercheuse Pauline Delahaye, docteure en sciences du langage : les corneilles, qui vivent à notre contact depuis des siècles et sont même capables de reconnaître les visages humains.

Les corneilles ont la particularité d’être très unies, créant des liens individuels tout au long de leur vie afin de se protéger du danger. Mais comme le montre très bien ce film, tourné entre le Trocadéro et le Jardin des Plantes à Paris, elles sont également unies à l’Homme et ont dompté la ville pour en faire leur territoire. Cette cohabitation procure des bénéfices mutuels aux deux espèces : si les corneilles profitent allègrement de nos sources de nourriture et de chaleur, elles se chargent en contrepartie de nous débarrasser d’une partie de nos déchets et autres cadavres de petits animaux. Autrement dit, comme le souligne Pauline Delahaye, il est grand temps de « convaincre les humains de prendre un peu plus en compte les autres espèces lorsque l’on travaille et que l’on modifie la ville. »
 

Le réalisateur Clément Champiat est revenu pour nous sur les conditions « éprouvantes et intenses » du tournage de ce film quasi-animalier, où les oiseaux ont le premier rôle : « On a écrit toute la soirée et toute la nuit, sans perdre de temps. Tout s’est fait naturellement, Pauline a l’habitude de vulgariser. Moi, j’ai synthétisé, structuré. On a tourné non-stop de 9h à 19h, sans faire de pause pour manger. Je n’avais jamais filmé d’animaux, c’est très compliqué, il faut être patient et prendre des décisions. On a repris le tournage très tôt le dernier jour, et heureusement on a eu tout ce qu’on voulait. »

Il faut dire que le fait de tourner avec des corneilles présente des contraintes difficiles à anticiper pour un jeune réalisateur qui découvre le sujet : « On avait besoin de filmer des comportements précis, prévus dans le séquencier explique Clément Champiat. Il fallait donc attendre, ce qui est forcément frustrant quand on a une contrainte de temps. L’autre obstacle était plus inattendu : Pauline travaille sur les corneilles, et les observe donc souvent. Or, elles sont capables de reconnaître les visages humains, donc elle avait peur que les corneilles l’associent avec quelque chose de perturbant du fait de ma présence. Je ne voulais évidemment pas interférer avec son terrain de recherche, donc il a fallu m’adapter pour tourner… »

Pour autant, lui aussi tire de cette expérience un bilan résolument positif : « C’était éprouvant, mais je suis très content d’être tombé sur Pauline car nous avons été très complices et nous avons pris plaisir à faire de la vulgarisation ensemble, assure-t-il. Je suis aussi très content d’avoir découvert son travail. »

L’ensemble des films présentés lors de cette quatrième édition du festival Symbiose est à  retrouver sur le site du festival Pariscience : https://pariscience.fr/symbiose-competition-de-courts-metrages-en-48h-2019/

 

Notes
  • 1. Unité CNRS/Sorbonne Université/Inserm.

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