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Terramation : le retour à la terre

Terramation : le retour à la terre

29.10.2026, par
Temps de lecture : 8 minutes
Vue aérienne du cimetière de tombes en pleine terre, fleuries naturellement, à Hell-Bourg, sur l’île de La Réunion.
Vue aérienne du cimetière de tombes en pleine terre, fleuries naturellement, à Hell-Bourg, sur l’île de La Réunion.
Que faire de nos corps après la mort ? Faut-il les brûler, les enterrer… ou les laisser se décomposer naturellement ? Une équipe du CNRS explore cette troisième voie, écologique jusque dans l’au-delà : la terramation.

En ce mois de juillet 2026, sous une canicule de 37 °C, une curieuse équipe travaille en plein soleil, à proximité du cimetière municipal des Ulis (Essonne). Là, sur un terrain vague bordé de déchets végétaux, une dizaine de personnes en combinaison de peintre en bâtiment (autant des scientifiques que des membres de l’association Humo Sapiens) retire de la terre à la truelle. En une semaine, l’équipe en excave 10m3. Et que trouve-t-elle sous terre ? Un trésor pour le moins atypique : des carcasses de brebis…

Rembobinons. Le 26 juin 2025, dans le cadre d’un projet de recherche participative1, l’entomologiste Damien Charabidzé2 obtient l’autorisation du cimetière ulissien d’utiliser le terrain jouxtant le repos des morts pour une expérience scientifique inédite. Avec son équipe, il enterre dans huit fosses distinctes des carcasses de brebis, d’environ 35 kg. Dans un cas, elles sont inhumées à nu, en pleine terre ; dans l’autre, on les recouvre de broyat végétal. Objectif de l’expérience : tester un protocole de terramation3, une technique autorisée en Amérique du Nord, mais encore émergente en Europe.

L’équipe au travail
En juillet 2026, l’équipe de Damien Charabidzé a exhumé des carcasses de brebis, enterrées un an plus tôt à proximité du cimetière municipal des Ulis (Essonne), pour comparer leur état de décomposition.
L’équipe au travail
En juillet 2026, l’équipe de Damien Charabidzé a exhumé des carcasses de brebis, enterrées un an plus tôt à proximité du cimetière municipal des Ulis (Essonne), pour comparer leur état de décomposition.

Décomposition ou « saponification »

Un an après, l’exhumation confirme la validité du protocole. Dans les fosses remplies de broyat végétal, les carcasses se sont complètement décomposées. La matière organique n’est plus identifiable, réduite à l’état d’humus, et la fosse ne dégage aucune odeur particulière. Ne subsistent que des ossements.

Dans l’autre fosse, le résultat est tout autre. Damien Charabidzé témoigne : « Les carcasses, très nauséabondes, étaient à peine décomposées. Tout juste avaient-elles perdu un quart de leur masse en un an ».

Pire, elles ont atteint un stade dit de « saponification », où les graisses se transforment en une sorte de cire (en fait, du savon), qui interrompt la décomposition. « La chair ne se décompose quasiment plus, poursuit le professeur à l’université de Lille. Et rien ne peut pousser au-dessus de la fosse… »

« Cadavres de cire » et gestion des cimetières

Or ce qui arrive aux brebis frappe également les humains. Depuis plusieurs années, la presse généraliste s’inquiète des « cadavres de cire » qu’exhument régulièrement les fossoyeurs à l’échéance des concessions4. Comme les ovins des Ulis, ces dépouilles humaines sont victimes de saponification.

« On ignore dans quelle mesure ce phénomène naturel est accentué par les produits de thanatopraxie, par l’ingestion d’aliments bourrés de conservateurs durant notre vivant, ou encore par la détérioration du sol des cimetières », explique le chercheur lillois.

Au-delà du fait divers macabre, ces cadavres de cire ont un impact concret sur la gestion des cimetières. « Les fossoyeurs ont l’obligation de réenterrer les corps s’ils n’ont pas été décomposés, poursuit-il. Ce qui ne fait qu’accentuer la saturation des cimetières dans les grandes métropoles ».

Damien Charabidzé en donne quelques exemples. À Bordeaux, pour faire face à la saturation des dernières demeures, la municipalité a baissé la durée des concessions de 15 à 10 ans et restreint les concessions perpétuelles.

À Lille, la mairie envisage, d’ici la fin du mandat municipal, la création d’un nouveau cimetière. « Mais où, vu le prix du foncier ?, s’inquiète le chercheur nordiste. Les personnes âgées pourront-elles continuer à rendre hommage à leurs morts s’il faut 45 mn de bus pour aller dans un cimetière péri-urbain ? »

Aspect des carcasses mis en terre (à gauche) ou sous broyat végétal (à droite)
Dans les fosses, les carcasses se sont plus ou moins décomposées. À gauche : en terre, à peine décomposées, elles restent nauséabondes. À droite : sous un broyat végétal, la matière organique n’est plus identifiable, réduite à l’état d’humus et sans odeur.
Aspect des carcasses mis en terre (à gauche) ou sous broyat végétal (à droite)
Dans les fosses, les carcasses se sont plus ou moins décomposées. À gauche : en terre, à peine décomposées, elles restent nauséabondes. À droite : sous un broyat végétal, la matière organique n’est plus identifiable, réduite à l’état d’humus et sans odeur.

« Le même principe que le compostage »

Dans ce contexte, l’expérience scientifique de Damien Charabidzé pourrait apporter une solution concrète à l’engorgement des cimetières urbains en introduisant un nouveau rituel funéraire, la terramation (aussi appelée « enterrement végétal »). À la différence de l’inhumation, qui retarde la décomposition des corps, la terramation vise l’accélération du processus naturel de décomposition, en déposant le corps à même la terre, au milieu de broyats végétaux.

« C’est le même principe que le compostage, explique l’entomologiste. Il faut trouver un équilibre entre une matière à dégrader riche en azote (ici, un cadavre) et du carbone (des copeaux de bois) au milieu duquel circule l’oxygène. » Un rite funéraire qui répond aussi bien à des aspirations spirituelles qu’à une économie d’énergie, en comparaison de la crémation et de ses fours à 850 °C.

Damien Charabidzé modère toutefois l’argument environnemental : « À l’échelle du bilan carbone d’une vie entière, la crémation ne pèse pas grand-chose, l’équivalent d’un aller-retour Paris-New York en avion. En revanche, c’est la valeur symbolique du rite qui prime, car avec la terramation, on replace le corps dans le cycle de la vie. De nombreuses personnes confirment vouloir “redevenir un arbre au sein d’une forêt” à travers ce rituel ».

Vers une légalisation de la terramation

À l’heure actuelle, dans le monde, seuls une douzaine d’États des États-Unis et le land de Schleswig-Holstein (Allemagne) permettent la terramation. Mais toutes ces autorisations reposent sur des initiatives privées, et non sur une démarche scientifique. De ce point de vue, l’expérience aux Ulis est une première mondiale. Et pour cause : bien que le principe de la terramation soit ancien, la science s’est jusqu’alors détournée du sujet et du funéraire en général.

« Il y a comme une réticence pressentie de la part des chercheurs et chercheuses, se désole Damien Charabidzé. Personne ne veut se positionner sur le sujet de la décomposition des corps, par crainte de gêner quelqu’un d’autre. »

Cette autocensure a des conséquences très concrètes. « Hormis dans les sciences humaines et sociales, le funéraire, c’est un gros trou dans la raquette des connaissances, poursuit le chercheur. On ne sait rien de ce qui se passe sous terre, que ce soit la décomposition des corps ou la pollution des sols par la thanatopraxie… »

pages de la BD de Victor Locuratolo
Extrait de la mini-BD « Après la mort », réalisée par Vito (2026) et consacrée au projet de recherche de Damien Charabidzé.
pages de la BD de Victor Locuratolo
Extrait de la mini-BD « Après la mort », réalisée par Vito (2026) et consacrée au projet de recherche de Damien Charabidzé.

Insectes nécrophages

Cette lacune, Damien Charabidzé la connaît bien, au vu de son propre parcours académique. Car ce qui l’a conduit au funéraire, c’est une passion d’enfance pour… les insectes. « Un jour, mes parents ont invité un ami chercheur, raconte-t-il. En l’écoutant, j’ai découvert qu’on pouvait être payé pour élever des insectes et leur faire faire des expériences. Et je me disais alors : “C’est pas un métier ça, c’est ce que j’aimerais faire !” ».

C’est au cours de ses études d’entomologie, lors d’un stage dans un laboratoire de recherche sur les insectes nécrophages, à la faculté de médecine de l’université de Lille, qu’il découvre ce monde fascinant. « Avec les résultats de nos recherches en entomologie médico-légale, on pouvait retrouver un criminel ou innocenter quelqu’un. On ne peut pas faire plus concret comme recherche ! », s’amuse-t-il.

Une expertise pour les acteurs publics

Le champ de recherche sur le funéraire reste cependant à construire. Et, derrière la structuration de la recherche, se cache la possibilité de produire des expertises scientifiques solides à destination des acteurs publics, à l’instar de l’expérience aux Ulis.

« On travaille actuellement avec le Conseil national des opérations funéraires, une instance consultative chargée de conseiller les pouvoirs publics pour l’élaboration de la réglementation funéraire », pointe Damien Charabidzé. Soit un acteur clé pour accompagner l’évolution des pratiques en France.

Le sujet est décidément dans l’air du temps : en juin 2026, en réponse à la question d’un sénateur, le gouvernement indiquait5 que « l’administration s'est associée à un groupe de chercheurs » – soit l’équipe du chercheur lillois. Et ce, afin « de recenser et de synthétiser les réflexions et pratiques d'autres pays en matière de nouveaux modes de sépulture ».

À lire
Mini bande-dessinée Après la mort, de Vito (2026), à télécharger gratuitement.

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Le deuil à l’ère du numérique

Notes
  • 1. Dans le cadre du projet ANR « Pratique funéraire du compostage : la recherche-action participative à l’appui d'une transition sociétale – F-Compost »
  • 2. Centre d’histoire judiciaire (CHJ, unité CNRS/Université de Lille).
  • 3. Également appelée « humusation ».
  • 4. Voir par exemple : https://tinyurl.com/3pss2hue
  • 5. https://tinyurl.com/terramation-senat

Auteur

Maxime Lerolle

Rédacteur à la direction de la communication du CNRS, Maxime Lerolle s’intéresse aussi bien aux questions environnementales (énergie et biodiversité) qu’à l’actualité culturelle (cinéma et jeux vidéo) éclairée par un regard scientifique.
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