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Avec le Covid-19, on met enfin le nez sur la perte de l'odorat

Dossier
Paru le 20.01.2021
Covid-19: la recherche mobilisée

Avec le Covid-19, on met enfin le nez sur la perte de l'odorat

Le déficit olfactif, l’un des effets du Covid-19, génère de réelles difficultés dans la vie sociale, pouvant se traduire par une tendance à l’isolement ou des symptômes dépressifs. Dans ce billet publié avec Libération, trois spécialistes livrent leur analyse et appellent à une meilleure prise en charge médicale.

Une fois par mois, retrouvez sur notre site les Inédits du CNRS, des analyses scientifiques originales publiées en partenariat avec Libération.

La pandémie de Covid-19 nous a mis le nez dessus : oui, on peut être malade de l’odorat, le perdre brutalement, le récupérer très vite… ou non. Et cela a des effets considérables sur la vie quotidienne. Les seuls, peut-être, à se réjouir discrètement de cette publicité inattendue furent les « anosmiques » d’antan, ceux d’avant le coronavirus. Ceux-là qui ne trouvaient souvent aucune oreille bienveillante pour entendre leurs maux et que les médecins ont si souvent déçus : « On ne peut rien y faire » (c’est faux), « Ça va peut-être s’arranger tout seul » (cela arrive, mais pas toujours) ou « Ce n’est pas important chez l’humain » (totalement faux !). Et ils sont nombreux.

Des troubles très répandus avant l’épidémie

En effet, les perturbations de l’odorat, ou dysosmies, sont très répandues : on estime qu’entre 1 et 5 % de la population des pays occidentaux souffre d’anosmie – perte totale d’odorat – et que 20 à 25 % subissent des pertes partielles de ce sens, ou hyposmies.

On estime qu’entre 1 et 5 % de la population des pays occidentaux souffre d’anosmie – perte totale d’odorat – et que 20 à 25 % subissent des pertes partielles de ce sens, ou hyposmies.

En France, nous avons mené entre novembre 2014 et janvier 2015 une étude pour tester les capacités olfactives de 3 685 participants de tous âges, localisés dans toute la France. Cette étude, réalisée à l’aide de cartes à gratter comprenant huit odeurs, nous avait permis de chiffrer l’incidence de la dysosmie à 17 % en moyenne. Et de montrer que ce chiffre varie avec l’âge pour atteindre presque 30 % chez les plus de 60 ans. Cette prévalence a très certainement augmenté depuis la survenue du virus SARS-CoV-2, pour lequel la perte du goût et de l’odorat a rapidement été identifiée comme un des symptômes les plus spécifiques.

 

En France, plus de 2 millions de cas de Covid-19 ont été recensés à ce jour, et plusieurs études ont estimé que 46 à 86 % des patients étaient atteints de troubles olfactifs1,2. Or ces troubles, lorsqu’ils sont dus à des infections, sont connus pour avoir une durée très variable, transitoire pour certaines personnes qui récupèrent en quelques jours, mais plus longue, voire permanente pour d’autres. Une étude de notre laboratoire a confirmé cette variabilité pour les patients Covid-19. Sur la seule période du 8 avril au 8 mai 2020, en plein cœur de l’épidémie, la moitié des patients témoignant de leur perte olfactive n’avaient pas récupéré leurs facultés, dont certains depuis déjà deux mois.

Des conséquences en cascade

Cette augmentation des cas, relayée par les médias, a permis de révéler au plus grand nombre les conséquences des dysosmies sur la santé et la qualité de vie. Quelle que soit son origine, la perte olfactive conduit les patients à modifier leurs comportements, surtout ceux en lien avec les aliments. La richesse perceptive des aliments est tellement réduite (ils n’ont plus de « goût ») que le plaisir de manger diminue, ce qui peut engendrer des problèmes importants dans le domaine nutritionnel. Notre équipe a ainsi pu constater que les hyposmiques compensent cette perte de stimulation sensorielle en consommant plus de condiments salés et gras3 afin de rendre les aliments plus goûteux. À cela s’ajoute le manque de motivation pour cuisiner, qui peut devenir un problème pour les patients et retentir sur leurs rapports avec leurs proches.

Une étude réalisée en France en 2014-2015, bien avant l'arrivée du Covid, estime l’incidence des perturbations de l'odorat à 17 % en moyenne. Un chiffre qui varie avec l’âge pour atteindre presque 30 % chez les plus de 60 ans.
Une étude réalisée en France en 2014-2015, bien avant l'arrivée du Covid, estime l’incidence des perturbations de l'odorat à 17 % en moyenne. Un chiffre qui varie avec l’âge pour atteindre presque 30 % chez les plus de 60 ans.

Par ailleurs, le déficit olfactif engendre une insécurité, qui peut être liée par exemple à la perte de contrôle sur sa propre odeur corporelle (est-ce que je sens la transpiration ? ai-je mauvaise haleine ? ai-je mis trop de parfum ?). 

Près d’un tiers des personnes dysosmiques présentent des symptômes dépressifs.

Si l’on ajoute cela au manque d’envie de partager des repas avec les autres à cause des perturbations alimentaires que nous venons de décrire, on comprend vite que le déficit olfactif engendre de réelles difficultés dans la vie sociale, se traduisant par une tendance à l'isolement. Il n’est donc pas surprenant de constater que près d’un tiers des personnes dysosmiques présentent des symptômes dépressifs4

 

Dans le contexte particulier du Covid-19, nous avons montré que non seulement le déficit olfactif diminue significativement la qualité de vie, mais aussi que plus il se prolonge, plus la qualité de vie en souffre5. Une fois la menace vitale écartée, prendre en charge le déficit olfactif reste donc important pour la santé mentale des patients concernés, d’autant plus que celle-ci est globalement mise à mal par la crise sanitaire actuelle6Reste la question cruciale : peut-on traiter ces troubles olfactifs ?

Une rééducation efficace… mais ignorée des médecins

La réponse comprend une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, tout d’abord : dans la majorité des cas, on peut retrouver l’odorat. Ce que l’on savait déjà avant le Covid-19, c’est que 30 % des patients devenus dysosmiques à la suite d’une attaque virale récupéraient sans traitement. Mais de plus en plus d’études montrent qu’un entraînement olfactif quotidien de trois à six mois peut doubler les chances de récupération des capacités olfactives7,8. Comme les autres systèmes sensoriels, l’odorat gagne à être stimulé. Des études sont en cours pour valider les effets de l’entraînement et plusieurs sites proposent déjà des méthodes pour se rééduquer à la maison avec des odorants disponibles dans notre environnement domestique habituel.
 
La mauvaise nouvelle à présent : il y a un vrai défaut dans la prise en charge des déficits olfactifs, dénoncé depuis plusieurs années par quelques médecins et scientifiques. Une enquête datant de 20099 révèle l’insatisfaction des patients, qui se disent globalement très peu ou mal informés, que ce soit sur le diagnostic ou sur le pronostic de leur perte olfactive. La plupart des patients consultent en premier lieu leurs médecins généralistes, chez lesquels on constate une large méconnaissance des troubles olfactifs, de leurs possibles étiologies et de leur prise en charge.

Séance d'olfactothérapie au centre hospitalier d'Argentan, dans l'Orne (2014).
Séance d'olfactothérapie au centre hospitalier d'Argentan, dans l'Orne (2014).

Notre enquête du printemps 2020 souligne l’impréparation d’une grande partie du corps médical : convaincus de ne pas pouvoir agir, les généralistes considèrent très rarement l’hyposmie comme soignable ; chez les patients Covid-19 enquêtés, qui ont consulté pour leur perte d’odorat, seulement la moitié a reçu un diagnostic formel de dysosmie et moins de 5 % ont été orientés vers un spécialiste ORL.

(...) un entraînement olfactif quotidien de trois à six mois peut doubler les chances de récupération des capacités olfactives

Dans plus de deux tiers des consultations, les troubles olfactifs ont été utilisés par le praticien de santé uniquement pour poser le diagnostic du Covid-19 sans le considérer comme un symptôme à traiter, malgré l'inquiétude de nombreux patients face à la perte d’un de leurs sens. La réponse prédominante à la question « comment récupérer l’odorat ? » était d'attendre une guérison spontanée.

 

L’ampleur même de la pandémie permet d’espérer que des avancées thérapeutiques vont apparaître en regard du nombre croissant de personnes dysosmiques. Les efforts devraient porter sur l’information des praticiens de santé et sur le développement de kits odorants validés pour la rééducation, assortis d’enregistrement des performances au cours de l’entraînement. Enfin, l’accompagnement des patients au cours de cet entraînement devrait être pensé pour les aider à maintenir leur motivation sur le long terme. Ce sont là, pour tous les spécialistes de l’olfaction et leurs patients, les défis de l’après-Covid-19. 

A lire : Cerveau et odorat. Comment (ré)éduquer son nez, de Moustafa Bensafi et Catherine Rouby, EDP Sciences, 136 pp., 22 €, septembre 2020

En ligne sur le site du CNRS : L’odorat, victime du COVID-19 à l’étude
 

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur(s) auteur(s). Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.
 

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