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Exister comme personne

Exister comme personne

09.02.2016, par
Être humain suffit-il à faire de nous une personne ? A l'occasion de l'exposition «Persona» du musée du quai Branly, dont «CNRS Le journal» est partenaire, la philosophe Marie Gaille s’interroge sur la notion de personne et ses liens avec celles d’individualité, d’incarnation et de conscience.

Qui est là ? Y a-t-il quelqu’un ? Étrange, énigmatique : tout, dans l’exposition « Persona », indique que « la personne » désigne avant tout une question. La philosophie occidentale ne dirait pas autre chose. Elle problématise depuis toujours l’idée de personne en lien avec celles d’« humain » et d’« individu ». Elle explore à travers elle les fondements et les limites de l’identité personnelle, notre capacité de jeu et d’émancipation à l’égard d’identités figées, et le rôle du regard des autres dans le développement d’une existence personnelle.

L’être et la personne

Être humain suffit-il à faire de nous une personne ? Une réponse affirmative à cette question est vite balayée par de nombreux doutes. Dès qu’elle est formulée, il vient à l’esprit de multiples circonstances dans lesquelles l’attribution du statut de personne est incertaine. Dans la vie ordinaire, on entend d’un patient hospitalisé qu’il est « encore une personne ». Que signifie ce propos ? Pourquoi le dire ? Le plus souvent, on dit cela pour rappeler à quelqu’un que le patient est plus et autre chose que sa maladie, une personne malade, et au-delà un être qui n’est pas seulement défini par sa pathologie. On l’affirme aussi au sujet des patients qui paraissent très diminués du point de vue cognitif et/ou physique, et plus encore des patients plongés dans un état végétatif chronique au point que certains membres de leur entourage ou de l’équipe soignante éprouvent des difficultés à s’identifier à eux, à se reconnaître en eux, à se dire qu’ils sont des personnes (et des êtres humains) comme les autres.

Dire de quelqu’un
« c’est une
personne » indique
qu’il ou elle
mérite respect et
considération.

Dans le langage ordinaire, dire de quelqu’un « c’est une personne » indique qu’il ou elle mérite respect et considération, et fait partie d’une commune humanité ; celui qui affirme « je ne suis personne » sous-entend en fait « je n’ai pas d’importance », « je suis un anonyme ». Si l’on met de côté l’exceptionnelle ruse d’Ulysse qui sauva sa vie face au cyclope Polyphème en prétendant « n’être personne » (oûtis en grec ancien), chacun souhaite « être quelqu’un » – une personne de renommée, du moins un être humain estimé et reconnu par autrui.

C’est cette dimension de respect et de considération que certains dispositifs politiques ont cherché à effacer – celui de l’esclavage qui attribue au maître le pouvoir de nommer l’esclave ou de lui dénier toute identité par l’attribution d’un nom singulier, ou celui des camps de concentration nazis dont les prisonniers n’étaient identifiés que par un nombre tatoué sur leur peau.

Exposition Persona
«Homos luminosos», œuvre en fibre optique de R. de Thélin, accueille les visiteurs de l’exposition « Persona ».
Exposition Persona
«Homos luminosos», œuvre en fibre optique de R. de Thélin, accueille les visiteurs de l’exposition « Persona ».

La personne selon le droit

Le droit, dans certaines traditions juridiques, s’est emparé de la notion de personne pour assigner à telle ou telle entité des droits et des devoirs, lui reconnaître une forme de responsabilité civile et pénale. Ainsi le droit français opère un partage entre des « personnes » et des « choses ». Les premières peuvent être des personnes physiques – vous, moi – mais aussi morales – une entreprise. Ce sont dans tous les cas des rôles assumés dans la vie collective – sens qui renvoie à la signification étymologique du terme « personne » : persona en latin, prosôpon en grec, le visage, la face et par extension le masque.

Le droit français et le langage ordinaire ne sont pas disjoints dans le sens qu’ils attribuent à cette notion de personne. Si le langage ordinaire suggère respect et considération, de son côté, le droit protège l’intégrité corporelle d’une personne, affirme son inviolabilité, interdit toute forme de commercialisation, tout ou partie, alors qu’une « chose » peut être vendue, échangée, divisée, exploitée, voire détruite, par son propriétaire.

En attribuant un tel rôle à la « personne », le droit français affronte des questionnements parfois délicats. Il est obligé d’aménager certains dispositifs pour conserver à tel ou tel le statut de personne, tout en le dessaisissant de son droit à décider pour lui-même et de sa responsabilité : les parents d’un patient mineur décident pour lui et c’est seulement au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant que l’équipe médicale qui le soigne peut s’opposer à cette décision parentale. Les individus diagnostiqués comme déments, qui ont perdu tout ou partie de leurs facultés cognitives, les individus jugés incapables de prendre soin d’eux-mêmes dans leur vie quotidienne, et placés sous tutelle ou sous curatelle, demeurent des « personnes » du point de vue du droit, mais elles ne disposent plus de tous les attributs de cette qualification juridique.

Autre point délicat pour le droit : quel statut pour l’embryon ? Les débats sur la légitimité et la moralité de l’avortement et des recherches biomédicales sur l’embryon ont donné à cette interrogation beaucoup de visibilité. On comprend pourquoi : si l’embryon est une personne en droit, il devient un être que le droit a vocation à protéger, dans son intégrité et dans sa vie. Aujourd’hui, le droit français réserve la notion de « personne » aux êtres humains nés et viables, mais n’assimile pas pour autant l’embryon à une « chose ». En 1984, il a accueilli l’idée de « personne humaine potentielle », indiquant par là un droit au respect pour l’embryon, à défaut d’un droit à la vie.

Individu, moi et personne

Par ailleurs, « être cette personne-ci », et pas une autre, pas n’importe quelle personne, est une affirmation qui ouvre un volet de réflexion extrêmement riche et ­complexe. Parfois, « la fatigue d’être soi » me saisit : je suis un poids pour moi-même, en particulier dans les sociétés où l’injonction à « devenir soi-même » sur le mode de la performance et de l’autonomie, s’est généralisée1. J’aimerais parfois échapper à moi-même, comme un ­acteur qui endosse de multiples rôles et, l’espace d’un moment, m’imaginer être un autre, une sorte de caméléon à la personnalité malléable. Ce souhait prend parfois les allures de la nécessité. Pour Michel Foucault, c’est une exigence d’écrivain, de penseur : « Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire 2. »

La plupart du temps, cependant, la préoccupation qui traverse les esprits est plutôt de demeurer soi-même, de se reconnaître et de s’accepter. Combien de témoignages angoissés rencontre-t-on face à la décrépitude des corps, au temps qui passe ? L’idée que, vieillissant, « je me deviens étranger tout en devenant moi-même, me donne le vertige 3 ». Du lapsus que je commets à certaines pathologies du trouble identitaire, de la frontière entre le monde et moi, je peux aussi m’éprouver étranger à moi-même, inconnu, voire dissous dans l’Univers.

Exposition Persona
Le «Psychograph» (1905) de H. Lavery mesurait les régions du crâne pour fournir un diagnostic psychologique.
Exposition Persona
Le «Psychograph» (1905) de H. Lavery mesurait les régions du crâne pour fournir un diagnostic psychologique.

Le concept d’identité personnelle

Dans la culture occidentale, poser les éléments d’une identité, sinon cohérente et continue dans le temps, du moins dans laquelle la personne se reconnaît, est un acte fondamental d’affirmation de la personne, au moins depuis Les Essais de Montaigne (1588). Il a nourri les réflexions philosophiques qui, de Boèce à John Locke notamment, ont cherché à élaborer un concept de l’identité personnelle. Celle-ci a été arrimée à certaines de nos facultés, en particulier la mémoire et la conscience de soi. C’est ma capacité à me souvenir des épisodes d’un passé qu’à chaque moment je m’attribue comme mien et à enchaîner ces épisodes les uns aux autres qui me permet d’affirmer « c’est moi » et non mon voisin Jean.

L’identité
personnelle
a été arrimée
à certaines
de nos facultés,
en particulier
la mémoire et la
conscience de soi.

La conscience réflexive inclut la dimension corporelle de l’existence humaine : le corps, mon corps, n’est pas un attribut secondaire de mon identité. La reconnaissance de ce corps, qui n’est pas celui d’un autre et ne se dissout pas dans l’Univers, joue aussi un rôle essentiel. L’identité personnelle implique sur tous les plans une certaine « mêmeté » ­– d’où des expériences limites du soi liées à la perte de mémoire, aux transformations du corps, à l’introduction d’un organe issu d’un autre corps ou d’une machine4.

Cette conception ne fait pas l’unanimité. Montaigne puis David Hume5 ont insisté sur le caractère fictif de notre sentiment d’identité. Le risque est grand, en effet, d’imaginer la personne comme un atome isolé. À l’inverse de cette vision, la philosophie a également insisté, aux côtés de la psychopathologie, sur la dimension relationnelle de la personne. Les théories contemporaines de la reconnaissance, par exemple, ont mis l’accent sur l’importance de l’estime d’autrui pour la construction de soi et des relations qui soutiennent l’identité et le rapport à soi, dans les différents cercles de notre vie sociale, du plus impersonnel (l’espace juridique) aux plus intimes (les relations affectives). Enfin, contre la valorisation de la « mêmeté », la philosophie a tenu compte pour chacun du jeu possible sur sa propre personne et sa personnalité pour se protéger (derrière un masque) et changer de rôle au gré des différentes situations de sa vie sociale : des opérations dont l’exposition « Persona » rend compte de belle manière dans toute la richesse des cultures humaines.
 
À lire : notre article « La revanche de l'anthropomorphisme »

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

 

Notes
  • 1. La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Alain Ehrenberg, 1998.
  • 2. L’Archéologie du savoir, 1969.
  • 3. Du vieillissement. Révolte et résignation, Jean Améry, 1968.
  • 4. Essai philosophique sur l’entendement humain, John Locke, 1694.
  • 5. Traité de la nature humaine, 1739-1740.

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