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Robotique et intelligence artificielle : parlons-en !

Robotique et intelligence artificielle : parlons-en !

13.09.2019, par
Les robots sont-ils ou seront-ils capables de nous remplacer ? Pour quelles tâches ? L’intelligence artificielle va-t-elle dépasser l’intelligence humaine ? Éléments de réponse avec le roboticien Jean-Paul Laumond.

Nous nous sommes habitués à utiliser quotidiennement des logiciels qui ne marchent pas. Ils sont installés sur nos téléphones portables, ils nous rendent des services et, suivant le contexte, nous nous amusons ou nous nous irritons de leurs limitations. Tel logiciel de reconnaissance de visage nous permet de retrouver dans nos archives toutes les photos de tante Adèle ; que parmi toutes ces photos, se soit glissée la photo d’une autruche n’est pas très grave. La plupart du temps le logiciel Siri est capable d’envoyer correctement à son destinataire sous forme de texto un message simple dicté oralement ; en revanche on s’amuse de ses capacités limitées en menant avec ce logiciel des dialogues surréalistes. En voiture, mis à part ceux qui ont une confiance aveugle dans leur logiciel de recherche d’itinéraire et ne se posent pas de questions, qui n’a pas fait la mauvaise expérience d’inutiles détours ?
 

Si l’homme s’accommode de logiciels qui ne marchent pas si mal, un robot humanoïde, lui, n’a pas cette liberté : la moindre erreur et c’est la chute assurée.
Si l’homme s’accommode de logiciels qui ne marchent pas si mal, un robot humanoïde, lui, n’a pas cette liberté : la moindre erreur et c’est la chute assurée.

Des informations à valider

Ces logiciels sont dédiés à des applications spécifiques. Chacun bénéficie des avancées en matière de vision artificielle, de traitement de la parole et du langage naturel, ou d’exploitation des réseaux de communication donnant en temps réel la situation du trafic routier. Tous reposent sur des algorithmes de plus en plus puissants qui exploitent efficacement les progrès des processeurs en matière de stockage de l’information et de rapidité de temps de calcul. Tous transforment des données en information, des pixels en tante Adèle, des variations de fréquences sonores en texto, des embouteillages en itinéraires, autant de performances qu’il s’agit de saluer.

Siri est tout à fait en mesure d’envoyer, sous forme de texto un message qu’on lui dicte, mais de là à dialoguer avec vous…
Siri est tout à fait en mesure d’envoyer, sous forme de texto un message qu’on lui dicte, mais de là à dialoguer avec vous…

 
Nous sommes conscients que ces logiciels ne sont pas parfaitement fiables et nous nous en accommodons car finalement ils ne marchent pas si mal et leurs erreurs ne prêtent pas à conséquence. En revanche, lorsque ces mêmes logiciels sont utilisés par des spécialistes, ils le sont comme systèmes d’aide à la décision. Que ce soit dans le domaine du diagnostic médical ou de la jurisprudence, leurs capacités à traiter de grandes bases de données sont une aide précieuse pour le médecin ou le magistrat. Il reste que l’information produite par le logiciel doit être validée par le spécialiste. Confondre une autruche et tante Adèle n’a pas le même niveau de gravité que confondre sur une radiographie du sein des microcalcifications et des tumeurs naissantes. C’est au médecin qu’il revient, in fine, d’établir le diagnostic et d’en endosser la responsabilité.
 

Confondre une autruche et tante Adèle n’a pas le même niveau de gravité que confondre sur une radiographie du sein des microcalcifications et des tumeurs naissantes.

De fait, on s’accommode bien dans la pratique des limitations de ces technologies logicielles. On ne cherche pas des logiciels fiables à coup sûr. Il suffit qu’ils soient corrects la plupart du temps. Une information, juste ou erronée, n’est pas dangereuse en soi. Elle peut le devenir seulement par l’interprétation qu’on en donne et l’utilisation qui en est faite. Jusqu’ici, dans les exemples que nous avons pris, ce « on » désigne l’homme, et le médecin est bien le seul responsable de son diagnostic.

Mais qu’en est-il maintenant si ce « on » désigne une machine physique ? La moindre erreur de logiciel peut conduire un robot humanoïde à chuter. La question n’est pas d’utiliser un logiciel qui ne marche pas si mal la plupart du temps, il s’agit de rendre compte le plus précisément possible des lois de la physique de l’équilibre. Les algorithmes, les logiciels qui en résultent et les informations qui découlent du calcul doivent être certifiés. C’est tout le défi de la robotique que de rendre compte du monde physique sous cet impératif.

Des normes claires et précises

La mise sur le marché d’un robot répond à des normes strictes définies par des directives machines qui cernent les conditions d’utilisation pour répondre aux nécessités de sécurité. Celles-ci s’imposent dès la conception et définissent le milieu dans laquelle la machine est amenée à évoluer. Ainsi les robots industriels introduits dans l’industrie automobile à partir des années 1960 sont-ils confinés dans des espaces où l’homme ne peut pas pénétrer. Ainsi, il n’est pas permis aux petits robots humanoïdes de type Nao ou Pepper de prendre un produit dans un rayon de supermarché ; ces robots sont seulement de nouvelles machines de communication qui enrichissent Siri de leurs mouvements expressifs ; ils n’interagissent pas avec le monde physique au-delà de leur seule capacité à se maintenir en équilibre. Ils le pourront certainement, mais dans un futur beaucoup plus éloigné que ce que nous suggèrent les médias ou les prophètes des nouvelles technologies.

Pepper, robot humanoïde, n’est autre qu’une machine de communication enrichie de mouvements expressifs. Il n’interagit pas plus que Siri avec le monde physique.
Pepper, robot humanoïde, n’est autre qu’une machine de communication enrichie de mouvements expressifs. Il n’interagit pas plus que Siri avec le monde physique.

 

Pour prouver que la machine fait bien ce qu’on attend d’elle et uniquement cela, le roboticien s'appuie à la fois sur la modélisation mathématique et le génie logiciel.
 

Les progrès en robotique sont plus lents qu’il n’y paraît. La raison essentielle du décalage entre la réalité technologique et les craintes et espoirs qu’elle suscite tient à deux facteurs. D’une part, il s’agit pour le roboticien de répondre aux contraintes de certifications (comment prouver que la machine fait bien ce qu’on attend d’elle et uniquement cela ?). La tâche est difficile : elle repose sur une méthodologie combinant modélisation mathématique et génie logiciel.

Il s’agit d’autre part de rendre compte de cette difficulté auprès du public qui cherche quant à lui à comprendre ce qu’il en est réellement : les robots sont-ils ou seront-ils capables de nous remplacer ? Pour quelles tâches ? L’intelligence artificielle va-t-elle dépasser l’intelligence humaine ? Autant de questions légitimes qui nécessitent l’instauration d’un dialogue.

Comprendre les nuances de sens

Le roboticien a besoin de représentations et de mots pour expliquer ses découvertes, les vulgariser, en discuter et en débattre. Comme de nombreux autres domaines scientifiques, la robotique emprunte ses mots à d’autres champs, en particulier ceux de la cognition et de l'intelligence humaine. Si les verbes d’actions sont sans ambiguïté (le robot prend un objet, il marche, il peint, il soude, etc...), les verbes de disposition (être autonome, décider, etc…) nous confrontent quant à eux au risque de la polysémie comme l’illustre l’échange (vécu) entre un roboticien et une personne dans l’assistance à l’issue d’une conférence de vulgarisation sur la robotique humanoïde.

  « Je vous remercie pour votre attention et suis prêt à répondre à vos questions.
- Les vidéos que vous nous avez projetées montrant Atlas faisant un salto arrière ou HRP2 passant à travers la brèche du mur sont impressionnantes et démontrent de véritables prouesses technologiques. Mais que va-t-il se passer lorsque ces machines vont être équipées d’une intelligence artificielle ?
- (surpris) Humm… Dans mon exposé je n’ai pas utilisé l’expression « intelligence artificielle ». Pourtant, je ne pense pas avoir parlé d’autre chose que d’intelligence artificielle. Des robots capables de telles prouesses révèlent bien une forme d’intelligence --l’intelligence du corps--, vous ne trouvez pas ? Mais, vous, qu’entendez-vous, par intelligence artificielle ?
- Je ne sais pas… Peut-être une machine qui serait autonome, qui prendrait des décisions…
- Atlas et HRP2 maintiennent leur équilibre dans des conditions extrêmes grâce à des logiciels dont j’ai expliqué les principes. On peut les considérer comme autonomes, n’est-ce pas ? Quand HRP2 prend une balle au sol ou sur une table, on peut dire qu’il décide du mouvement à effectuer. Vous êtes d’accord ?
- Oui, en effet.
- Donc, en reprenant vos mots (autonomie, décision), on peut conclure que ces robots sont vraiment intelligents. Et je suis entièrement d’accord avec vous !
- Je vois… Mais sont-ils conscients ?
- Humm… Je vous propose de poursuivre la discussion autour du buffet. »
 
Comprendre le sens de ce dialogue constitue un pan de recherche à part entière. L’ouvrage « Wording Robotics » qui vient de paraître réunit pour la première fois autour de ces questions les contributions de roboticiens, de linguistes, d’anthropologues, de philosophes et de neurophysiologistes. Cette recherche pluridisciplinaire constitue un préalable à toute considération éthique sur le développement de la robotique. ♦

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

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Références

> J.P. Laumond, E. Danblon, C. Pieters (Eds), Wording Robotics, Springer Tracts in Advanced Robotics 130, Springer, 2019.

> J.P. Laumond, D. Vidal, Robots, Éditions de la Cité des sciences et de l’industrie, 2019.

> J.P. Laumond, Poincaré et la robotique : les géométries de l’imaginaire, Éditions Le Bord de l’eau, 2018.

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