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Bienvenue sur le blog de Cécile Michel, destiné à vous faire découvrir trois mille ans d’histoire d’un Proche-Orient aux racines complexes et multiples, à travers les découvertes et les avancées de la recherche en assyriologie et en archéologie orientale. (Version anglaise ici)

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Cécile Michel
Assyriologue, directrice de recherche au CNRS dans le laboratoire Archéologies et Sciences de l’Antiquité

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Du pillage à la destruction volontaire : que restera-t-il des vestiges du Proche-Orient antique ?
03.03.2015, par Cécile Michel
Mis à jour le 05.04.2023

Après le vol et la mise au feu de 8 000 manuscrits anciens et livres rares de la bibliothèque de Mossul en Irak, Daesh s’en prend aux antiquités néo-assyriennes (900-612 av. J.-C.) et parthes (150-40 av. J.-C.) du musée de la ville. L’organisation djihadiste a en effet mis en ligne, jeudi 26 février 2015, une vidéo montrant certains de ses membres détruire à la masse et au marteau-piqueur des originaux et des répliques de statues et reliefs de Ninive et de Hatra exposés au musée, ainsi que des représentations colossales de taureaux ailés gardant la Porte de Nergal sur le site de l’antique Ninive, au motif qu’il s’agit de représentations païennes mises au jour par des Occidentaux. Selon certaines sources, cette vidéo aurait été tournée en août 2014.

Ninive, située à Tell Nebi Yunus (lieu du tombeau du prophète Jonas détruit en juillet dernier), est sans doute la plus célèbre des capitales assyriennes en raison de son gigantisme rappelé par le texte biblique. Le roi Assurbanipal (668-627) y laissa en son palais une grande bibliothèque savante contenant sur tablettes d’argile la production littéraire et scientifique mésopotamienne, dont le récit de l’Épopée de Gilgamesh avec sa version du Déluge antérieure à celle de la Bible. Plus tard, les auteurs classiques ont confondu Ninive avec la grande Babylone, la plaçant sur l’Euphrate et non sur le Tigre. Hérodote fit de Šammuramat, mère et régente du roi assyrien Adad-nêrârî III (810-783), la légendaire Sémiramis, reine de Babylone. Cette confusion a suggéré à l’assyriologue britannique Stéphanie Dalley de rechercher les fameux « jardins suspendus de Babylone », l’une des sept merveilles du monde… à Ninive où ces derniers seraient représentés sur des bas-reliefs et décrits dans les textes1.

Le musée de Mossul renferme aussi les découvertes mises au jour à Kalhu (moderne Nimrud), autre capitale assyrienne du roi Assurnazirpal II (883-859) dont les murs du palais étaient couverts de bas-reliefs, et de son fils Salmanazar III (858-824). Lors de sa redécouverte au XIXe siècle, la ville fut confondue un temps avec l’antique Ninive.

Voilà plusieurs mois que Daesh s’est emparé de Mossul et de la région de Ninive pour y imposer sa loi. À l’université, filles et garçons sont désormais séparés pour suivre des cours au contenu complètement réformé. Mais cela fait déjà un quart de siècle que le patrimoine irakien est pillé et dévasté par les guerres successives. Les vols ont commencé lors de la guerre du Golfe en 1990 et de l’embargo imposé à l’Irak par les Nations Unies, laissant une population exsangue ; comment en vouloir aux paysans mourant de faim de vendre une tablette cunéiforme pour nourrir leur famille ? Mais ce pillage des antiquités s’est organisé et il a explosé avec l’invasion américaine en 2003 et la razzia du Musée national de Bagdad. Près d’un tiers des 15 000 objets alors volés ont été récupérés, mais 5 000 sceaux-cylindres aux scènes gravées en miniature manquent toujours à l’appel alors que le musée rouvre enfin ses portes au public. Des fosses ont été creusées sur de nombreux sites du sud de l’Irak à la recherche d’antiquités à vendre ; Umma, Larsa et Isin ressemblent à des paysages lunaires. D’autres sites, comme Babylone, ont été profondément endommagés par l’implantation de bases militaires. Le pays compte plus de 10 000 sites archéologiques répertoriés ; dans le sud, plus d’un tiers sont irrémédiablement détruits.

L’Irak n’est, hélas, pas le seul pays du Proche-Orient à perdre son passé. En Syrie, au-delà d’un bilan humain terrible – près de 200 000 morts –, ce sont près de 300 sites archéologiques qui ont été pillés, abîmés ou détruits depuis le début du conflit en mars 2011 ! Ont par exemple subi des dommages importants Alep, Damas, Palmyre, Ebla, dont le palais du XXIVe siècle av. J.-C. contenait dans ses archives rangées sur des étagères la toute première correspondance diplomatique internationale, ou encore Mari (Tell Hariri), sur le moyen Euphrate, fleuron de l’archéologie française depuis 1933. Le palais de Zîmrī-Lîm, roi de Mari au XVIIIe siècle av. J.-C., s’étendait sur environ 2,5 hectares ; il abritait plusieurs centaines d’habitants et recelait près de 15 000 tablettes cunéiformes constituant les archives du souverain et de ses prédécesseurs. Les images satellites montrent l’extension des fouilles clandestines sur le site à la fin 2014 : sa surface est désormais criblée de plus de 1 300 cratères ! Les vestiges syriens ne sont épargnés par personne : membres du régime, rebelles et djihadistes. En Syrie comme en Irak, le commerce des antiquités est contrôlé par Daesh ; il s’agit là de l’un des moyens pour financer la lutte armée. Seules les grosses pièces invendables, comme les statues du musée de Mossul, ou le taureau ailé de Ninive, sont détruites, avec une mise en scène destinée à servir la propagande djihadiste. Les sommes recueillies par la vente des antiquités sont considérables ; les acheteurs se rendent complices de la dilapidation du patrimoine culturel de l’humanité. Les objets, une fois arrachés à leur contexte archéologique, ont perdu une partie de leurs informations pour ceux qui réapparaissent, quant aux autres ils n’existent pas aux yeux des scientifiques, n’ayant pas été répertoriés.

Qui aidera les archéologues syriens, irakiens et internationaux qui luttent pour arrêter le pillage à la source et enregistrer les dommages subis ? Nombreux sont ceux qui ont lancé des appels pour mobiliser gouvernements et populations sur cette situation : les assyriologues et archéologues qui travaillent sur ces civilisations millénaires, l’UNESCO mettant en garde sur le trafic des antiquités ou le Conseil de Sécurité de l’ONU qui a adopté une résolution pour lutter contre le trafic d’antiquités et ainsi tarir le financement de Daesh. Mais comment arrêter cette folie humaine ?

[1] Stephanie Dalley,  The Mystery of the Hanging Garden of Babylon. An Elusive World Wonder Traced, Oxford, Oxford University Press, 2013.

***
L’International Association for Assyriology, qui réunit des chercheurs du monde entier travaillant sur les textes cunéiformes et sur l’archéologie du Proche- et Moyen-Orient, lance un appel urgent pour la préservation et la protection des sites, monuments et musées de Syrie et d’Irak.

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