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Bienvenue sur le blog de Cécile Michel, destiné à vous faire découvrir trois mille ans d’histoire d’un Proche-Orient aux racines complexes et multiples, à travers les découvertes et les avancées de la recherche en assyriologie et en archéologie orientale. (Version anglaise ici)

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Cécile Michel
Assyriologue, directrice de recherche au CNRS dans le laboratoire Archéologies et Sciences de l’Antiquité

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Retourner aux origines du monde pour guérir un abcès dentaire
09.05.2026, par Cécile Michel
Mis à jour le 09.05.2026

Les Mésopotamiens se sont régulièrement interrogés sur l’origine de l’existence, qu’il s’agisse de la création de l’homme, de la genèse de l’Univers, ou encore de l’origine des créatures surnaturelles. Cette quête s’est concrétisée dans de nombreuses mythologies qui traitent de l’apparition des dieux, du monde, et des hommes. Certains récits se retrouvent même dans de simples incantations destinées à soigner un mal, tel celui d’un abcès à une dent.

Les théogonies interrogent la venue au monde des dieux, créateurs de l’Univers et de l’Homme. Les cosmogonies, particulièrement nombreuses, sont issues de traditions mythologiques différentes qui mettent en avant l’une ou l’autre divinité organisant l’Univers selon des modes variés. Ainsi, l’Épopée babylonienne de la création (Enuma elish) attribue la création du Monde à Marduk, le dieu de Babylone, tandis que d’autres mythes mettent en avant Anu, dieu du Ciel, Enlil, dieu du Vent, ou Ea/Enki, dieu des Eaux souterraines. Le grand traité d’astrologie, Enuma Anu Enlil, les met à l’œuvre en triade pour créer l’Univers. Ces récits cosmogoniques sont intégrés à de multiples textes dont l’objet est tout autre, comme des dialogues, des poèmes, des rituels ou encore des incantations.
//www.britishmuseum.org/collection/object/W_1882-0704-132?selectedImageId=340394001Incantation contre le ver de la dent en Babylonien standard, Mésopotamie, Ier millénaire av. J.-C., © British Museum.

L’incantation contre le mal de dents commence ainsi par une cosmogonie. L’exemplaire le plus ancien connu, découvert à Mari sur le Moyen-Euphrate, a été rédigé en hourrite, un isolat linguistique parlé dans le nord de la Mésopotamie au début du IIe millénaire av. J.-C. L’incantation a été recopiée à maintes reprises, et plusieurs exemplaires en babylonien datent de la première moitié du Ier millénaire.

Lorsque Anu eut créé le ciel,
Lorsque le ciel eut créé la terre,
Lorsque la terre eut créé les fleuves,
Lorsque les fleuves eurent créé les canaux,
Lorsque les canaux eurent créé la boue,
Lorsque la boue eut créé le ver,
Le ver vint pleurer devant Shamash,
Devant Ea, ses larmes coulèrent.
« Que me donneras-tu à manger ?
Que me donneras-tu à sucer ?
— Je te donnerai la figue mûre et la pomme,
— Moi, pourquoi maintenant voudrais-je la figue mûre et la pomme ?
Fais-moi monter entre la dent et la gencive, fais-moi habiter là !
Je veux sucer le sang de la dent,
Et de la gencive, je veux mâcher ses particules ».
Enfonce une aiguille et attrape le pied du ver.
Puisque tu as parlé ainsi, ver,
Qu’Ea te frappe, de sa puissante main.
C’est l’incantation du mal de dent.
Son rituel : tu mélanges ensemble de la bière, un morceau de malt et de l’huile.
Tu récites 3 fois l’incantation sur la mixture et tu la places sur sa dent.
//cdli.earth/artifacts/464935/reader/86992Copie du texte par R. Campbell Thomson (1903), Cuneiform Texts from Babylonian Tablets in the British Museum 17, pl. 50.

Le dieu Anu ayant conçu le Ciel, on assiste ensuite à une génération successive des éléments constituant la terre, chacun engendrant le suivant de manière linéaire, pour aboutir au ver, à savoir le nerf de la dent qui fait souffrir le patient. L’exorciste invoque les divinités Shamash, le dieu Soleil, et Ea, afin qu’ils l’aident à neutraliser le ver néfaste en lui rappelant que son destin est de ronger des fruits mûrs. Après avoir récité l’incantation à plusieurs reprises, le spécialiste effectue les gestes nécessaires pour extraire le nerf et prépare un onguent qu’il étend sur la dent malade.

Il convient donc de remonter à l’origine du mal afin de le guérir. Comme le ver a dévié de son destin pacifique décidé par Ea pour s’attaquer à la dent de l’homme, il subit la colère du dieu qui décide de l’exterminer. Même une simple incantation, dont le but était de soigner un malade, peut révéler la richesse des mythes et des modes de pensée des habitants de l’ancienne Mésopotamie.

Vous pouvez écouter cette incantation en Babylonien standard lue par George Heath-Whyte ici.