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Au XIXe siècle, à côté des premiers déchiffreurs des écritures cunéiformes, de nombreux savants rêvaient de laisser leur nom dans l’histoire en dévoilant les secrets que cachaient ces dessins « en forme de clous ». Plusieurs d’entre eux se sont perdus dans des impasses, d’autres n’ont pas hésité à faire marcher leur imagination.
Lorsque des voyageurs rapportent les premières copies de ces signes cunéiformes de leurs expéditions en Orient, un débat oppose ceux qui, comme Pietro della Valle (1586-1652), y voient une écriture, à ceux qui y trouvent des éléments décoratifs, tel Thomas Hyde (1636-1703), ou encore, à l’instar de Johann Albrecht von Mandelslo (1616-1644), des figures cabalistiques. Une autre hypothèse portant sur les signes découverts sur des briques suggère qu’il s’agit de productions naturelles volcaniques.
Lorsque l’idée d’une écriture s’impose, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les opinions divergent quant au sens de lecture des signes : de droite à gauche, de gauche à droite, voire en boustrophédon, c’est-à-dire alternée selon S. F. Günther Wahl (1760-1834), ou encore verticalement, tel Jean Chardin (1643-1713). Rudolf Erich Raspe (1737-1794) penche aussi pour cette dernière solution : il trouve une similitude entre l’écriture de l’ancienne Perse avec les caractères chinois et va même jusqu’à suggérer qu’elle transcrit du chinois. Charles Vallancey (1731-1812), quant à lui, propose un rapprochement avec l’écriture oghamique utilisée pour noter l’irlandais au milieu du Ier millénaire de notre ère.
Ces errements ont inspiré un pamphlet anonyme publié en anglais en 1837 : Les savants doutent et se disputent beaucoup sur la façon dont les lettres doivent être lues, pour qu’elles soient comprises, puisque de droite à gauche, ou de gauche à droite, ou perpendiculaire, est encore une question indéterminée concernant cet étrange alphabet (… mais quelle que soit) la clé appropriée, le ‘Sésame ouvre-toi’, pour montrer les glorieux trésors cachés en-dessous, laissons les philologues sérieux l’expliquer, même s’ils n’ont pas encore trouvé grand-chose.
Le Caillou Michaux, Département des Monnaies, Médailles et Antiques de la BnF.
En 1786, l’introduction en Europe d’un premier objet portant une inscription complète par le botaniste André Michaux (1746-1802) marque un tournant dans les travaux des savants. Dès 1801, Anton Lichtenstein (1753-1816) en propose une traduction complète, la toute première et de loin la plus excentrique ! Professeur de théologie à l’Université de Helmstedt et pasteur, il fait des rapprochements avec d’une part l’estrangelo, une ancienne forme de l’alphabet syriaque, et d’autre part le coufique, écriture arabe anguleuse utilisée à partir du VIIe siècle, aussi appelée écriture abbasside ancienne. Il considère donc qu’il a affaire à de l’araméen, qui se lit de droite à gauche, et retrouve dans chaque caractère cunéiforme les lettres coufiques en les débarrassant de tous les clous superflus.
Selon A. Lichtenstein, l’inscription de la stèle décrirait un rite au cours duquel les femmes en deuil se rendent au temple le jour des morts et y sont réconfortées par les prêtres : Femmes qui portez des vêtements de deuil, écoutez les ordres que je vous donne (…) L’armée du ciel ne nous abreuve de vinaigre que pour nous prodiguer les remèdes propres à procurer notre guérison. Si elle sépare souvent tant d’amis fidèles, elle les réunit ensuite pour toujours. (…) La faiblesse, ne l’oubliez pas, est le partage des femmes ; trop souvent vous êtes aveugles sur vos propres fautes (…) Oui, soyez pures, chastes, pieuses, et pleines de dévotion : que votre amour soit uniquement, et sans partage, consacré à vos époux. Il précise qu’il donne ici : une traduction fidèle, bien qu’un peu libre, de ce monument que j’ai déchiffré exactement dans son intégralité.
Portrait d'Anton August Heinrich Lichtenstein.
Le texte de cette stèle du XIe siècle av. n. è. est en fait une donation d’une terre agricole par un père à sa fille à l’occasion de son mariage. A. Lichtenstein se prémunit contre la possible incrédulité de certains : Je dois m’attendre à ce que plus d’un savant orientaliste révoque ma découverte, ou cherche peut-être à en démontrer la fausseté, précisément parce qu’elle semblerait leur reprocher un peu durement, de n’avoir pas remarqué cette ressemblance frappante, et qui est évidente, entre les traits principaux qui forment les lettres de l’écriture cunéiforme et les éléments de l’alphabet coufique ou estrangelo, et d’avoir, au contraire, à cause de leurs préjugés, ignoré cette similitude.
Une fois les caractères cunéiformes déchiffrés, les savants cherchent des rapprochements avec des langues qu’ils maîtrisent, c’est ainsi que l’un d’eux propose de voir de la langue russe dans le nom du roi babylonien Nabuchodonosor, et l’interprète ainsi : « Ne-boch-ad-ne-tzar » qu’il traduit par « Il n’y a pas d’autre dieu que le Tsar » (anonyme 1877).
Ces errements illustrent la difficulté que posaient ces écritures cunéiformes lors de leur redécouverte, et tout le mérite qu’il convient d’attribuer à leurs vrais déchiffreurs : Georg Grotefend, Henry Rawlinson, Edward Hincks, Jules Oppert, François Thureau-Dangin, suivis de tant d’autres.

