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Donner les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens : telle est l'ambition de Dialogues économiques, passerelle entre la recherche académique en économie et le citoyen. Créé par Aix-Marseille School of Economics (AMSE), ce blog, revue numérique de diffusion des connaissances, est partenaire de la revue Regards économiques, publiée par l’Université catholique de Louvain. 
 

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Colonisation et mondialisation : une histoire de taille
18.12.2019, par Marion Dovis, Claire Lapique
Mis à jour le 06.01.2020

La taille peut en dire long. Pendant la première période de la mondialisation, à la fin du XIXe siècle, les Philippins ont perdu jusqu’à 1,5 centimètre par rapport à leurs aïeux, témoin probable de la dégradation des conditions de vie et de la sous-alimentation. La croissance économique ne semble pas profiter à tous de la même manière, surtout pour les peuples colonisés

Pendant la première période de mondialisation, en plein boom économique, alors que se multiplient les échanges commerciaux et que la productivité agricole augmente, les indicateurs de bien-être de la population ne suivent pas. La taille, marqueur fiable de la santé des individus, désigne tout l’inverse. Les Philippins sont plus petits d’une génération à l’autre entre 1866 et 1890. Certains économistes y voient un paradoxe car une économie qui s’enrichit devrait offrir à ses habitants des conditions de vie et une alimentation qui leur permettent progressivement d’améliorer leur état de santé. Pour d’autres, il s’agit d’un faux paradoxe car la transition économique n’a pas été sans heurt. La première période de la mondialisation, générée par la Révolution Industrielle n’a pas profité à tout le monde, bien au contraire ! Elle s’est révélée être un véritable chaos pour certaines populations. 

Les Philippines offrent une illustration criante de la dégradation des conditions de vie dans un contexte de mondialisation. En 1896, la population ne tient plus et se soulève contre la couronne hispanique qui gouverne depuis trois siècles. L’indépendance nouvellement obtenue a vite laissé la place à une autre administration coloniale, cette fois-ci, américaine.

La reconquête des Philippines par les États-Unis ne s’est pas faite sans affrontement. Au moment du traité de Paris, en 1898, cédant le territoire aux États-Unis, une rébellion massive décime les colonisateurs qui ne comptent pas renoncer à cet archipel, grand de 7.107 îles. Ils engagent plus de 100 000 militaires dans une guerre sans merci où plus de 16 000 soldats philippins meurent, contre 4000, côté américain. Les colons mettent alors en place une politique de « pacification », consistant à concentrer les civils dans des camps où la sous-alimentation et les conditions sanitaires font grossir les taux de mortalité.

Trouver des informations détaillées sur les conditions de vie des Philippins reste difficile. Passionnés par cette question, les économistes Jean-Pascal Bassino, Marion Dovis et John Komlos ont récolté des informations dans les archives nationales aux États-Unis et aux Philippines. Ils ont trouvé des données permettant d’éclaircir ce passé colonial : la taille de quelque 23.000 soldats philippins, consignée dans des documents de l’armée américaine, de 1901 à 1913. 

Pendant la période de conquête, au début du XXe siècle, les États-Unis avaient en effet enrôlé un contingent de soldats autochtones pour appuyer leur contre-révolution. Ils tiennent à jour leurs données, en collectant la taille, l’année de recrutement, la profession, l’âge et le lieu de naissance de chacun. 

Cela peut paraître insignifiant mais c’est une source d’information importante pour les auteurs. Ils analysent qu’en l’espace de quelques générations (de 1866 à 1890), la population locale perd 1,5 centimètre1. Une différence significative quand on sait que la taille est le reflet de l’état de santé. 

Dans un archipel aussi hétérogène que les Philippines où cohabitent différentes langues et cultures, les auteurs se sont demandé si ces résultats se vérifiaient à l’ensemble du territoire. Sur ce point, l’analyse qu’ils ont menée renforce leur conclusion. La même tendance se dessine dans chacune des régions, et elle s’accentue dans l’Ilocos, une terre d’émigration vers le reste du pays voire vers le reste du monde dès le XXe siècle. 

Cette tendance n’est pas seulement valable pour l’ensemble des régions du pays mais elle se retrouve chez certaines populations voisines. Les Chinois perdent ainsi 2 centimètres en un siècle.

Certains auteurs (comme Komlos dans un article publié en 1998)2 s’accordent pour dire que la première période de la mondialisation et l’accroissement du commerce en Asie sont à l’origine de la détérioration des conditions de vie. Il faut dire que celle-ci ne s’est pas faite sans violence. La colonisation a amené son lot de maladies et d’épidémies et engendré un accroissement des inégalités quant à l’accès aux terres exploitables. Aux Philippines bien plus qu’ailleurs en Asie du Sud-Est, les inégalités se sont accrues avec l’augmentation drastique de la population entre 1870 et 1890. Alors que l’alimentation manquait, ce pic a dégradé encore davantage le bien-être des Philippins.

La forte croissance économique des Philippines sous l’administration américaine n’a pas su changer la donne. Ainsi, les Philippins nés dans les années 1930-1940 étaient à peine plus grands que ceux nés au début des années 1870. En règle générale, on considère une relation étroite entre croissance (en PIB) et taille. Ainsi, la moyenne masculine communément acceptée pour un PIB/habitant comme celui des Philippines (de 1500$) serait de 165cm. Or, dans les années 1930 elle était de 159cm, faisant du pays une exception sur le continent asiatique3

Les Philippins ont lentement retrouvé la taille qu’ils avaient avant cette période de tumulte. Pourtant, malgré l’accumulation des richesses liée à la production, ils sont restés globalement plus petits que la moyenne. Cette dissonance entre croissance économique et taille des individus montre l’empreinte que peut laisser le passé colonial. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les infrastructures vétustes de l’Empire espagnol n’ont jamais vraiment été remplacées par l’administration américaine et ont continué à peser sur le quotidien de la population.  

Bien que spectaculaire, le cas de l’Asie n’est pourtant pas unique dans l’Histoire. Au moment de l’industrialisation, le même phénomène a été observé aux États-Unis. John Komlos souligne que « la croissance économique n’est pas toujours optimale pour tout le monde »4. Pour lui, la transition qui a fait passer l’Occident d’une économie basée sur l’agriculture à une industrialisation de masse n’a pas été sans dommage. Une période d’ajustement était nécessaire. Pendant ce laps de temps, le progrès n’a pas été uniforme et les nouvelles générations ont subi des contraintes alimentaires qui ont affecté leur croissance. Dans ce contexte, il a fallu attendre une ou deux générations avant que cette croissance porte ses fruits sur le bien-être des populations. 

La colonisation laisse des traces. Les Philippines en ont fait la triste expérience en passant de la colonisation hispanique à la colonisation américaine au cours d’une période de transition chaotique (1896-1902). Pour s’en convaincre, la taille est un élément précieux que les économistes et historiens peuvent analyser. 

© Adobe Stock, Unsplash

Référence : Biological well-being in late nineteenth-century Philippines
Jean-Pascal Bassino, Marion Dovis et John Komlos, Cliometrica, Volume 12, Issue 1, pp. 33-60, 2018 ​

1. L’étude est réalisée en comparant différentes cohortes. Celle de 1886-1890 perd 1,5 cm par rapport à celle de 1866-1870. 
2. Komlos, John. (1998). Shrinking in a Growing Economy? The Mystery of Physical Stature during the Industrial Revolution. Journal of Economic History, 58(3), 779-802.[/fn​
3. Si on exclut le Japon, qui a connu un phénomène similaire. 
4. In other words, progress during the early stages of industrialization was not uniform in all dimensions of human existence. Economic development was not, and never has been, a Pareto-optimal process. It is useful to remind ourselves that there are always losers, not only gainers, in the process of creative destruction as Schumpeter so forcefully argued.​

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