Donner du sens à la science

A propos

Ce blog est alimenté par Dialogues économiques, une revue numérique de diffusion des connaissances éditée par Aix-Marseille School of Economics. Passerelle entre recherche académique et société, Dialogues économiques donne les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens. Des articles sont publiés tous les quinze jours et relayés sur ce blog de CNRS le journal.

 

 

Les auteurs du blog

Directeur de la publication : Alain Venditti/ Rédacteur en chef : Charles Figuières / Rédacteur en chef-adjoint : Léa Dispa / Journalistes: Aurore Basiuk, Claire Lapique
Plus d'informations sur le comité éditorial : www.dialogueseconomiques.fr/a-propos

A la une

Combien vaut un air plus pur ?
12.05.2021, par Olivier Chanel, Aurore Basiuk
Mis à jour le 04.06.2021
Nombreux sont les effets néfastes de la pollution atmosphérique, sur la santé notamment. Mais comment calculer les bénéfices associés à sa réduction ? En estimant par exemple le montant que nous serions prêts à payer pour éviter les décès associés, comme le fait l’économiste Olivier Chanel à partir des travaux de Santé publique France.

Cet article est issu de la revue Dialogues économiques éditée par AMSE

Combien de personnes meurent prématurément d’une exposition à la pollution atmosphérique ambiante chaque année ? S’il peut être assez facile de comptabiliser les décès causés, par exemple, par des accidents de la route, la pollution tue de manière plus insidieuse. Lorsque quelqu’un succombe à une maladie respiratoire, comment savoir si cette maladie a été provoquée par les particules fines ou si elle est due à une autre raison ?

Aujourd’hui, nous savons que les polluants atmosphériques ont un effet néfaste sur la santé. Les particules fines, appelées « PM10 » ou « PM2.5 » selon leur taille exprimée en micromètre, pénètrent dans les poumons, atteignent la circulation sanguine et peuvent réduire l’espérance de vie en favorisant, entre autres, les maladies cardiovasculaires et respiratoires comme l’asthme.

Or le nombre de décès prématurés causés par de telles maladies n’est pas le même dans les régions les moins polluées et dans celles très exposées aux polluants atmosphériques. En exploitant statistiquement de telles différences, les scientifiques parviennent à estimer la relation à long terme, entre exposition aux polluants et mortalité. En 2016, sur la base de cette relation et du niveau de pollution calculé dans chacune des 36 000 communes de France continentale, Santé publique France a estimé que pour la période 2007-2008 environ 48 000 décès prématurés par an pourraient être évités si le niveau de pollution ne dépassait pas celui des communes les moins polluées. Même s’il semble peu réaliste de faire totalement disparaître cette pollution, toute réduction permettrait de sauver des vies humaines.

En partant de cette étude, Olivier Chanel propose une valorisation monétaire de ces décès prématurés évités.

© Dialogues économiques

 

La « valeur d’évitement d’un décès »

Pourquoi attribuer une valeur monétaire à un décès évité ? Pour pouvoir comparer plus facilement des politiques publiques lorsqu’elles impliquent plusieurs types de bénéfices. Si l’on veut déterminer quelle politique sera la plus bénéfique à la population parmi, par exemple, un projet de prévention des inondations, une politique d’incitation aux énergies renouvelables et une politique pour réduire la pollution atmosphérique, il faut connaître les coûts et les bénéfices de chacune d’entre elles. Toutefois, si certains bénéfices sont faciles à estimer à travers les prix observés sur des marchés, comme les gains de productivité, les dommages aux infrastructures ou les coûts médicaux évités, d’autres ont une valeur et non un prix : les services écosystémiques rendus, l’embellissement du paysage, le temps gagné, la douleur évitée ou l’augmentation de l’espérance de vie de la population. Pour ces biens et services économiques pour lesquels aucun marché ne permet d’observer un prix, il faut trouver un moyen de les exprimer en unité monétaire. Les économistes appellent ce procédé la valorisation du non-marchand.

Combien la société serait-elle prête à payer pour éviter le décès prématuré d’une personne anonyme ? Quelle est la valeur d’une année de vie gagnée ? Ce sont ces questions auxquelles les économistes doivent répondre pour valoriser des gains de mortalité.
 

L’Homme qui valait trois millions

Pour estimer la valeur de la vie humaine, deux principales méthodes existent. La première est fondée sur l’observation de marchés, comme celui du travail sur lequel les salaires prennent en compte la dangerosité du métier, une sorte de prime de risque. C’est la « méthode des préférences révélées », utilisée principalement aux États-Unis d’Amérique. La seconde, plus utilisée en Europe, se fonde sur des enquêtes auprès de la population : on parle de « méthode des préférences déclarées ».

→ Principe de la « méthode des préférences déclarées »
Supposons que vous deviez prendre l’avion : vous avez le choix entre deux compagnies aériennes proposant un vol identique en tout point de vue (confort, fréquence des avions, services à bord et au sol…) sauf que l’une de ces compagnies a une probabilité d’avoir un accident de 1 par million de vols et l’autre de 5 par million de vols. Combien seriez-vous prêts à payer en supplément pour voyager avec la compagnie la plus sûre ? Si l’on pose ces questions à un grand nombre de personnes pour un grand nombre de risque de décès, alors il est possible d’évaluer le « consentement collectif à payer pour éviter statistiquement un décès ».

En 2012, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a recensé 76 études ayant calculé une valeur d’évitement d’un décès de cette façon1. Elle est parvenue à la conclusion qu’en moyenne, la population des pays dits « à revenu élevé » serait prête à payer environ 3 millions d’euros pour éviter un décès prématuré. Depuis, cette valeur est utilisée lors de la valorisation des politiques publiques par l’Union Européenne, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ou la Banque Mondiale, mais également par la France. C’est donc la valeur retenue par Olivier Chanel, Sylvia Medina et Mathilde Pascal.

En plus de quantifier les décès prématurés évitables, ils ont aussi évalué le nombre d’années de vie qui serait gagné par la réduction de l’exposition à la pollution atmosphérique. Il dépend de l’âge de décès et de la réduction d’espérance de vie associée. Là encore, la méthode des préférences déclarées a été utilisée, et conduit à valoriser une année de vie perdue à environ 80 000 euros. Grâce à ces estimations, les auteurs ont pu valoriser différentes politiques de baisse de la pollution atmosphérique.

Toute réduction est bonne à prendre

Le niveau de pollution en France varie selon les communes, dépendant de la proximité et de l’importance des sources de pollution, qu’elles soient humaines (comme les activités industrielles et domestiques, les transports ou l’agriculture) ou naturelles (feux de forêt, volcans, brume de sable du Sahara). Cependant, la moyenne nationale se situe au-dessus des valeurs recommandées par les instances internationales. Ainsi, la valeur guide recommandée par l’OMS pour les PM2.5 est de 10 microgrammes par mètre cube en moyenne annuelle. Si l’on parvenait à respecter cette valeur dans les 20 000 communes françaises qui la dépassent, presque 18 000 décès prématurés seraient évités chaque année, soit environ 400 000 années de vie. Cela correspondrait à 53 milliards d’euros par an lorsque la mortalité est exprimée en décès prématurés évités, et à environ 32 milliards d’euros lorsqu’elle est exprimée en années de vie gagnées.

© Dialogues économiques

Au printemps 2020, suite à la pandémie de Covid-19, le gouvernement français a imposé un confinement strict, dont les conséquences en termes de restrictions d‘activités se traduisirent par une baisse momentanée de la pollution atmosphérique. Selon une récente étude de Santé publique France2, cela aurait permis d’éviter quelques 2 300 décès prématurés sur le long terme, que l’on peut évaluer à environ 7 milliards d’euros. Cette même étude a aussi réévalué à 40 000 le nombre annuel de décès attribuables à une exposition à long terme aux PM2,5 en France métropolitaine pour la période 2016-2019. Cette réévaluation est explicable en partie par la baisse des concentrations de PM2,5 depuis 2007‑2008 et en partie, par l’utilisation de modèles d’estimation de l’exposition qui ont évolué entre les deux périodes d’étude.

Au final, de telles valorisations permettent de comparer les politiques de réduction de la pollution atmosphérique avec d’autres politiques publiques. En effet, puisque les ressources des décideurs publics (gouvernements et administrations) ne sont pas infinies, il convient de les utiliser judicieusement. Espérons qu’en rendant ces gains sanitaires plus visibles, cela encourage des actions concrètes contre ce fardeau humain, sanitaire, économique mais aussi environnemental.

Notes : 
1. OCDE, 2012. La valorisation du risque de mortalité dans les politiques de l’environnement, de la santé et des transports. Paris : Éditions OCDE. https://doi.org/10.1787/9789264169623-fr
2. Medina S., Adélaïde L., Wagner V. et al. 2021, « Impact de la pollution de l’air ambiant sur la mortalité en France métropolitaine. Réduction en lien avec le confinement du printemps 2020 et nouvelles données sur le poids total pour la période 2016-2019 », Collection : Études et enquêtes. Saint-Maurice : Santé Publique France. https://www.santepubliquefrance.fr/content/download/339874/3009912

Référence scientifique : 
Chanel O., Medina S., Pascal M., 2020, "Évaluation économique de la mortalité liée à la pollution atmosphérique en France", Journal de gestion et d'Economie de la santé, 38(2), 77-92.

Commentaires

0 commentaire
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS