Donner du sens à la science

A propos

Ce blog est alimenté par Dialogues économiques, une revue numérique de diffusion des connaissances éditée par Aix-Marseille School of Economics. Passerelle entre recherche académique et société, Dialogues économiques donne les clefs du raisonnement économique à tous les citoyens. Des articles sont publiés tous les quinze jours et relayés sur ce blog de CNRS le journal.

 

 

Les auteurs du blog

Directeur de la publication : Alain Venditti/ Rédacteur en chef : Charles Figuières / Rédacteur en chef-adjoint : Léa Dispa / Journalistes: Aurore Basiuk, Claire Lapique
Plus d'informations sur le comité éditorial : www.dialogueseconomiques.fr/a-propos

A la une

Quand la croissance se prend la dette
28.04.2021, par Alain Venditti, Aurore Basiuk
Mis à jour le 28.04.2021

Cet article est issu de la revue Dialogues économiques éditée par AMSE.

Avec la crise sanitaire liée à la Covid-19, la dette française s’est multipliée. Mais la dette est-elle mauvaise pour la croissance ? La réponse est complexe : entre les variations du PIB, principal résultat d’une dette élevée, et l’importance des informations que les acteurs économiques reçoivent, beaucoup de paramètres entrent en jeu. C’est ce qu’étudient les économistes Arnaud Chéron, Kazuo Nishimura, Carine Nourry, Thomas Seegmuller et Alain Venditti.

Emmanuel Macron annonçait en mars 2020 vouloir combattre le coronavirus « quoi qu’il en coûte ». Ce coût économique serait en partie couvert par la dette française qui par conséquent, ne manquera pas d'augmenter. Avant 2008, la question de la dette souveraine ne préoccupait pas les pays dits « développés » : les économistes considéraient que ces pays resteraient solvables quel que soit leur niveau de dette. En Europe, depuis la signature du traité de Maastricht en 1992, le niveau de dette des Etats est encadré : il est censé rester à moins de 60% du Produit Intérieur Brut (PIB). Cependant, avec les crises de 2008 et de la Covid-19 ce seuil a largement été dépassé par beaucoup de pays européens, avec des conséquences parfois importantes. La crise grecque de 2010 a montré les séquelles dramatiques d’une dette trop élevée sur une société mais s’explique aussi par d’autres facteurs, notamment la gestion de ladite dette.

Mais qu’est-ce que la dette ? La dette permet de financer, en plus des taxes et impôts perçus par les Etats, la production de biens et de politiques publiques. Autoroutes, écoles, parcs, hôpitaux, autant de biens destinés à améliorer à la fois l’utilité des agents, comprendre notre bonheur, et la productivité des entreprises. Si l’Etat finance une autoroute, vous pourrez vous déplacer plus facilement, que vous partiez en vacances dans le Sud ou que vous alliez au travail.

 Dette (Déficit d'un Etat, elle est utilisée pour financer les dépenses publiques  En pourcentage du PIB (Produit Intérieur Brut)), Taux de Croissance du PIB (Accroissement des richesses du pays sur 1 an  En pourcentage)

 La Grèce : mauvaise élève ou mauvaise école ?

En 2010, la dette grecque atteint 146% du PIB du pays. Malgré son appartenance à l’Union Européenne, les investisseurs doutent de la capacité de l’Etat à rembourser cette dette. Les taux d’intérêt des bons du trésor grec augmentent, l’économie grecque périclite. Un article scientifique de Carmen Reinhart, aujourd’hui chef économiste de la Banque Mondiale et de Kenneth Rogoff sort la même année. Cet article propose une étude empirique qui montre que plus le taux de dette d’un pays est élevé par rapport à son PIB, plus la croissance en pâtit.1 Cet article est à la base de la politique de récession mise en place pour faire baisser la dette grecque en dépit d’importantes conséquences humaines et sociales. 

La dette est souvent exprimée en pourcentage du PIB, une mesure de la richesse du pays. Faire baisser la dette par la récession signifie une baisse des dépenses publiques de l’Etat : moins de prestations sociales et moins de biens publics destinés à la population. La Grèce ayant une économie basée principalement sur le tourisme, elle n’a pu augmenter sa production. De plus, la Grèce possédait un système fiscal peu efficace soumis à beaucoup de fraude. Or, les taxes sont un des moyens de financer la dépense publique. La solution proposée par les instances européenne (Union Européenne) et internationale (Fond Monétaire International) a cependant provoqué une récession, et tout cela a couté cher en termes humains et sociaux : baisse des salaires et du nombre de personne possédant une couverture santé, baisse des retraites, hausse du chômage et de la mortalité infantile etc. 

  Infographie, les dépenses publiques (politiques publiques et remboursement de la dette) sont financées par les impôts et la dette

De l’importance de la croissance

Quel est l’impact de la dette sur la croissance ? Le taux de croissance mesure l’accroissement de la richesse créée par un pays au cours d’une année. Le taux de croissance de long terme se mesure alors à partir de la moyenne des taux de croissance annuels sur une longue période. Il s’agit d’une moyenne autour de laquelle le PIB varie. Ces variations sont appelées des fluctuations macro-économiques. La crise économique de 2010 a fait chuter le PIB de la Grèce et a baissé le taux de croissance pour atteindre parfois des valeurs négatives (des taux de « décroissance »). 

Le cas de la Grèce semble confirmer l’article de Reinhart et Rogoff : une forte dette a entrainé une baisse de croissance. Mais depuis 2010, les conclusions de cet article ont été revisitées. D’une part, il existe des contre exemples, ainsi, le Japon possédait en 2015 une dette de 248% de son PIB et pourtant son taux de croissance était important. D’autre part, l’article n’était qu’empirique et son contenu scientifique a été contesté : le lien entre dette et croissance n’est pas si simple. C’est dans cette lignée que s’inscrit le modèle théorique proposé par Arnaud Chéron, Kazuo Nishimura, Carine Nourry, Thomas Seegmuller et Alain Venditti. Il étudie les liens entre la dette, la croissance à long terme et les fluctuations du PIB à court terme et remet en question les 60% de dette à ne pas dépasser proposés par le traité de Maastricht. 

Traité de Maastricht

Simple comme la dette ?

Les auteurs montrent qu’il peut exister trois situations selon le niveau de dette d’un état. Si la dette est faible, alors tout va pour le mieux : le taux de croissance tend vers un équilibre unique et il y a peu de fluctuations autour de ce taux de croissance. C’est un résultat sur lequel tout le monde semble s’accorder : il est mieux pour un pays d’avoir une faible dette. C’est par exemple le cas du Danemark ou de l’Allemagne (en 2015) souvent pris en exemple pour illustrer des économies florissantes. 

Mais qu’est-ce qu’une faible dette ? Le traité de Maastricht proposait une dette de moins de 60% du PIB mais il s’agit là d’un chiffre arbitraire (ou "tiré du chapeau", dans le jargon). Les auteurs montrent que le niveau à partir duquel une dette est faible varie selon les pays : ce ne sera pas le même pourcentage du PIB pour la France, le Japon ou l’Allemagne. Ce chiffre est souvent supérieur à 60% : en 2015 la France aurait eu à baisser sa dette de seulement 6% du PIB pour avoir une dette considérée comme faible !

Cependant, la dette de la France a augmenté depuis 2015 et la crise sanitaire actuelle n’a pas arrangé les choses. Que se passe-t-il quand la dette est trop élevée : la limite du "trop élevée" variant aussi selon les pays ? En 2015, c’était le cas de nombreux pays : Japon, Italie, Etats-Unis d’Amérique etc. Cela ne signifie pas forcément une baisse de la croissance : le taux de croissance tend toujours vers un équilibre unique. Cependant, il y a beaucoup de fluctuations : booms économiques et périodes de crises risquent de se succéder.

Entre une dette faible, et une dette trop élevée, existe une troisième possibilité : une dette intermédiaire. C’était le cas en France et en Espagne en 2015. Emergent alors deux équilibres, un élevé et un faible, le taux de croissance pouvant tendre vers l’un ou l’autre. Problème : sans voir le futur, aucun moyen de savoir vers quel équilibre le pays se dirige. Le choix se fait à tâtons en fonction des informations que reçoivent les agents économiques et de fortes fluctuations du PIB peuvent potentiellement survenir : c’est un problème de coordination des anticipations.

  les trois situations possibles (dette faible, intermédiaire et élevée)

La Pythie de la croissance

Comment de simples informations influent-elle le taux de croissance d’un pays ? Si les informations, qu’elles proviennent des médias, des économistes ou même des réseaux sociaux, sont bonnes, le plus haut taux de croissance est favorisé. Plus les nouvelles sont mauvaises, plus c’est l’équilibre bas qui prend de l’importance. Comme dans la Grèce antique, les prophéties sont souvent auto-réalisatrices : annoncez une pénurie de farine peut amener les consommateurs à faire des réserves créant ainsi ladite pénurie. Cela marche aussi avec le papier toilette. Si, à l’échelle de votre supermarché, cela peut faire sourire, à l’échelle d’un pays, les conséquences sont toutes autres : un taux de croissance élevé impacte positivement les citoyens et les entreprises d’un pays alors qu’une faible croissance est préjudiciable.

Avec la crise sanitaire de la Covid-19, la dette française a augmenté, et une crise économique s’annonce. La question de cette « dette Covid » et de son impact sur notre économie se pose. Alors que la situation est incertaine, les informations que nous recevons sont peu optimistes, et l’on peut légitimement s’interroger sur l’impact de la Covid-19 sur notre croissance. Pourtant, cet article nous rappelle qu’une dette élevée peut mener à un équilibre de croissance stable, même si soumis à des fluctuations, et que les relations entre dette et croissance ne sont pas si tranchées. 

Note
1. Reinhart C., Rogoff K., 2010, “Growth in a Time of Debt.” American Economic Review, 100, 573–78.

Référence
Chéron A., Nishimura K., Nourry C., Seegmuller T., Venditti A., 2019, "Growth and Public Debt: What Are the Relevant Trade ‐ Offs?," Journal of Money, Credit and Banking, 51 ( 2-3), 655-682

Commentaires

0 commentaire
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS