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Les mondes de Philippe Descola

Les mondes de Philippe Descola

21.10.2014, par
Philippe Descola
Philippe Descola, spécialiste des Indiens d’Amazonie et du rapport à la nature établi par les sociétés humaines.
L’anthropologue français le plus commenté à l’heure actuelle revisite sa trajectoire scientifique dans son dernier ouvrage. Pour «CNRS Le journal», il revient sur le rapport des hommes à la nature, propre à chaque culture, et sur la façon dont nous «composons des mondes».

Dans votre nouveau livre, La Composition des mondes, vous revenez, au fil d’un entretien avec le philosophe Pierre Charbonnier, sur votre parcours d’anthropologue, vos terrains en Amazonie et vos travaux. Pourquoi avoir eu envie d’écrire cet ouvrage ?
Philippe Descola1 : Il s’agissait surtout de lancer des coups de projecteur sur des thèmes que j’ai abordés au long des années et qui méritaient d’être précisés. Les œuvres d’un auteur lui échappent. Elles sont appropriées, interprétées, déformées, reformulées, parfois enrichies, par les lecteurs. C’est probablement une bonne chose. Mais l’on ressent parfois le besoin de rectifier des exégèses tendancieuses, de clarifier des points qui prêtent à malentendu ; bref, de continuer à influer sur la manière dont on vous lit. Ce livre permettait aussi de corriger une tendance à l’achronieFermerCaractère de ce qui se situe hors du temps et s’inscrit dans l’intemporel et le continu. courante à la lecture, qui conduit à faire abstraction des circonstances historiques dans lesquelles un texte scientifique a été écrit, de sorte qu’on l’interprète à partir des questions du moment qu’il ne mentionne pas, mais qu’il a parfois contribué à faire émerger. Il s’agissait de montrer dans quelles conditions j’avais élaboré des propositions théoriques et comme elles s’enchaînent au fil du temps du fait des transformations de cet environnement.

De quoi se composent donc nos mondes ?
P. D. : L’objet de l’anthropologie telle que je la conçois est d’étudier la manière dont les gens composent des mondes. Il n’y a pas un monde objectif déjà tout constitué d’une part, et une myriade de variantes culturelles et subjectives de ce même monde, d’autre part. Cela, c’est la vulgate de la division du travail entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme et de la société. Je pense plutôt que les humains détectent ou non certaines qualités et relations qui sont offertes à leurs prises dans ce qui les environne, et chacune de ces perceptions, lorsqu’elle est systématisée, devient un monde. Tous ces mondes se chevauchent en partie et, lorsque les mondes d’un ensemble de gens manifestent une cohérence collective, on a alors ce que l’on appelle une culture. Ce sont les principes de composition de ces mondes en partie partagés que j’essaye d’élucider, avec l’idée que ces principes se donnent à voir dans la façon dont les humains identifient et systématisent les continuités et les discontinuités entre eux-mêmes et les non-humains (animaux, plantes, objets, etc.).

Philippe Descola aux cotés de Françoise Héritier et Claude Lévi-Strauss.
Philippe Descola aux côtés des anthropologues Françoise Héritier et Claude Lévi-Strauss.
Philippe Descola aux cotés de Françoise Héritier et Claude Lévi-Strauss.
Philippe Descola aux côtés des anthropologues Françoise Héritier et Claude Lévi-Strauss.

En revenant de manière réflexive sur votre prestigieuse carrière, récompensée notamment par la médaille d’or du CNRS en 2012, lequel de vos apports à l’anthropologie considérez-vous comme le plus important ?
P. D. : Je crois que j’ai contribué à rendre l’anthropologie moins anthropocentrique en accordant aux non-humains dans toute leur diversité un rôle d’agent social au lieu de les voir simplement comme des ressources, des contraintes ou la toile de fond sur laquelle projeter notre imaginaire. Je pense aussi que j’ai permis de rendre les concepts des sciences sociales moins eurocentriques en montrant la relativité de notions comme nature, culture, société, histoire ou religion et en proposant des façons alternatives de les conceptualiser qui sont moins arrimées à la trajectoire historique de l’Occident et donc, de fait, plus authentiquement universelles.

Vous écrivez : « Il est faux de dire que l’homme est en soi une maladie pour la planète. » Pourtant, les usages que nous faisons de la nature entraînent de graves bouleversements écologiques. Que peut nous apprendre à cet égard l’anthropologie de la nature ?
P. D. :
J’ai dit cela parce que « l’homme » est une généralité qui n’a guère de sens dans un tel contexte. Il y a des usages de l’environnement dont les conséquences sont évidemment catastrophiques, depuis la nouvelle extinction de masse en cours jusqu’au réchauffement global en passant par la destruction des écosystèmes et des paysages. Mais ce n’est pas un homme abstrait qui en est la cause, ce sont certaines pratiques, intentionnelles ou non, de certains humains dans certaines circonstances, et c’est précisément le rôle de l’anthropologie et des sciences sociales que de comprendre, après enquête, pourquoi et comment cela se passe. Il paraît évident que les différentes façons de composer des mondes jouent un rôle dans ces effets différentiels. La forêt tropicale sera perçue par des Indiens d’Amazonie – dont les manipulations végétales ont pourtant contribué à lui donner sa physionomie présente – comme le jardin d’esprits qu’il vaut mieux ne pas trop déranger ; tandis qu’elle sera vue comme une source de bois d’œuvre pour une compagnie forestière, comme un obstacle à la colonisation agricole pour un latifundiaireFermerPropriétaire d’une grande exploitation rurale exploitée extensivement et de façon archaïque., ou comme une zone à préserver pour sa biodiversité « naturelle » par une organisation conservationniste.

Video Philippe Descola - Médaille d'or 2012 du CNRS

À propos
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Description: 
Lauréat de la médaille d'or 2012 du CNRS, Philippe Descola anthropologue, revient sur ses travaux et les enquêtes ethnographiques qu'il a menées sur les Indiens Achuars d'Amazonie.
Année de production: 
2012
Durée: 
4 min 58
Réalisateur: 
Marie Mora Chevais
Producteur: 
CNRS Images
Intervenants: 
Philippe Descola, anthropologue au LAS (Laboratoire d'anthropologie sociale, UMR CNRS, Collège de France et EHESS, Paris)

Vous évoquez votre projet de revenir à une anthropologie plus politique, de quoi s’agit-il ?
P. D. : La philosophie des Lumières a théorisé une conception du politique dans laquelle les non-humains ont été éliminés pour la raison qu’ils ne pouvaient pas participer directement aux délibérations démocratiques. Nous vivons encore avec cet héritage, qui présente tout de même quelques inconvénients. L’un d’eux concerne l’anthropologie : une telle conception du social et du politique a gauchi notre compréhension du fonctionnement de collectifs dans lesquels les non-humains étaient au contraire des parties constitutives. L’autre inconvénient est plus immédiat : c’est la marginalisation des non-humains dans la vie publique alors qu’ils se rappellent chaque jour à notre bon souvenir, depuis les zoonosesFermerMaladies infectieuses transmissibles des animaux vertébrés à l’homme et inversement. jusqu’au climat. C’est pour remédier à l’apartheid entre les concepts qui traitent des personnes et ceux qui traitent des choses qu’il faut revoir les conceptions que nous avons du vivre ensemble.

En librairie :


La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier, Philippe Descola, Flammarion, coll. « Sciences humaines », 288 p., 23 

Notes
  • 1. Philippe Descola est chercheur au Laboratoire d’anthropologie sociale (CNRS/Collège de France/EHESS) et titulaire de la chaire Anthropologie de la nature au Collège de France.
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Auteur

Stéphanie Arc

Diplômée de philosophie morale et politique à la Sorbonne, Stéphanie Arc est devenue journaliste (CNRS Le journal, Science et Santé, Science et Vie Junior, Arts Magazine, Première…) après avoir travaillé dans l’édition (Seuil,  Actes Sud). Elle est l’auteure d’un essai (Les Lesbiennes, déconstruction des idées reçues sur l’homosexualité féminine, 3e édition, 2015)...

Commentaires

1 commentaire

En regardant une interview au titre assez provocateur pour qui connait la définition de l’anthropocène, http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/Lanthropocene-un-nouveau-concept-mais-une-realite-millenaire-3-.htm je me suis demandé quel était votre position politique sur les usages des non-humains (pour reprendre votre vocabulaire), non-humains que l’on pourrait tout aussi bien remplacer par nature sans changer le sens de ma question. Dans cette interview très succincte, vous expliquez encore une fois que l’image de nature sauvage et vierge de tout contact avec l’homme que nous nous faisons de la forêt amazonienne est fausse et que les amérindiens par leurs usages ont eu une influence sur les associations végétales présentes. Que donc cette forêt amazonienne est in fine un vaste jardin cultivé par intermittence par des groupes amérindiens. Ce constat un peu exagéré de ma part, pour souligner le caractère non sauvage ou domestique (domestique puisqu’ils y vivent !) de cette forêt, peut avoir diverses utilisations politiques dans nos sociétés. J’ai trouvé dommage que vous ne vous soyez pas prononcé en fin de cet interview et ayez donc laissé le champ libre à l’interprétation ou l’extrapolation de ce que peut légitimer ce discours. Heureusement je ne me suis pas arrêté là, refusant de vous attribuer - comme je peux le faire à d’autres scientifiques - un aveuglement, prétendument scientifique, qui conçoit la séparation du politique et des sciences comme ontologique. J’affirme le contraire et pose que c’est le point de vue de l’expérimentateur qui donne à ses possibles découvertes le relief politique. C’est pourquoi je n’ai pu me résoudre que vous soyez un de ces relativistes absolus qui, considérant que la nature n’existe pas ou que tout est nature y compris l’homme en son sein (les deux postulats sont équivalent ici), voudrait que le réel, transformé ou non par l’homme directement ou indirectement soit pour nous indifférent pour notre vie. Pour expliciter ma pensée, il n’y a pas de différence de nature entre un parking et la forêt amazonienne, dans le sens ou tous deux sont issus d’une transformation du milieu de vie (nature ou extérieur) par des hommes pour l’accommoder avec et à ses besoins. « Vous écrivez : « Il est faux de dire que l’homme est en soi une maladie pour la planète. » Pourtant, les usages que nous faisons de la nature entraînent de graves bouleversements écologiques. Que peut nous apprendre à cet égard l’anthropologie de la nature ? P. D. : J’ai dit cela parce que « l’homme » est une généralité qui n’a guère de sens dans un tel contexte. Il y a des usages de l’environnement dont les conséquences sont évidemment catastrophiques, depuis la nouvelle extinction de masse en cours jusqu’au réchauffement global en passant par la destruction des écosystèmes et des paysages. Mais ce n’est pas un homme abstrait qui en est la cause, ce sont certaines pratiques, intentionnelles ou non, de certains humains dans certaines circonstances, et c’est précisément le rôle de l’anthropologie et des sciences sociales que de comprendre, après enquête, pourquoi et comment cela se passe. Il paraît évident que les différentes façons de composer des mondes jouent un rôle dans ces effets différentiels. La forêt tropicale sera perçue par des Indiens d’Amazonie – dont les manipulations végétales ont pourtant contribué à lui donner sa physionomie présente – comme le jardin d’esprits qu’il vaut mieux ne pas trop déranger ; tandis qu’elle sera vue comme une source de bois d’œuvre pour une compagnie forestière, comme un obstacle à la colonisation agricole pourun latifundiaire, ou comme une zone à préserver pour sa biodiversité « naturelle » par une organisation conservationniste. » Grace à ma petite persévérance et surtout à cet autre interview et ce passage éclairant sur votre position à l’égard des relations qu’entretiennent certains hommes avec leur milieu. Ainsi vous distinguez les hommes entre eux (comme pourrait le faire un indien Ashuar en distinguant des variétés parmi les hommes non-hommes en fonction des parures, des croyances, des formes…) et montrez que tous les hommes ne partagent pas la même vision de la forêt. Effectivement. Je ne peux que constater cependant la proximité intellectuelle des Indiens d’Amazonie avec une « organisation conservationniste » dans vos propos. Indiens d’Amazonie : « comme le jardin d’esprits qu’il vaut mieux ne pas trop déranger », « organisation conversationniste » : « zone à préserver pour sa biodiversité « naturelle » » . Ainsi non seulement tous deux partagent la conviction, d’un côté qu’il ne faut pas trop déranger et de l’autre qu’il faut préserver. Ce qui est synonyme dans sa conséquence mais pas dans sa cause puisque l’un suppose la crainte « ne pas déranger » et l’autre la faiblesse « préserver » mais ils partagent aussi l’origine de maintenir cette forêt sans trop la transformer dans une croyance : L’une qu’elle est peuplé d’esprits puissants de l’autre qu’elle est vierge et intouchée comme une nature originelle sacrée. Je crois que les « organisations conservationnistes » ne manqueraient pas d’inclure les amérindiens dans cette nature originelle et idéale et désireraient (à l’opposé de ce que l’on veut faire avec les africains c’est dire du développement), les protéger de l’influence néfaste de notre civilisation c'est-à-dire les protéger du développement ou progrès. Vous créez également une forme d’idéalisation de ces peuples en nous rapportant comme avec peu de travail (2 à 3 heures par jours) ils tirent leurs subsistances bien au-delà de ce que préconise la FAO en termes de nutrition humaine. C’est en fait il me semble le but de notre travail acharné depuis des millénaires, au niveau individuel : devenir riche pour ne plus travailler ou au niveau du groupe que la technologie nous permette de ne plus travailler. Il est pour le moins désespérant que bien qu’ayant la solution devant nos yeux nous ne puissions résoudre le problème. Votre dernière proposition d’inclure dans nos débats les non-humains me parait d’une radicalité forte. Même si (ce qui est peu probable) nos instances dirigeantes le permettaient, sous quelles formes ceux-ci s’inviteraient-t-ils dans le débats ? Et puis ne sont-ils pas déjà présents ? Le pétrole n’est-il pas déjà là dans nos préoccupations politiques ? Plus encore que le climat ? La croissance et les bénéfices ne sont-ils pas eux aussi sur représentés au contraire ? Mon point de vue est que ce concept des non-humains est à double tranchant pour la visée politique que vous lui voulez attribuer. En plus les non-humains sont délimités par les humains…
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