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Le mythe étiologique du Lugale, aussi connu sous le nom Ninurta et les pierres, explique certaines propriétés magiques de celles-ci. Ce texte sumérien de 729 lignes réparties sur 16 tablettes relate le combat de Ninurta, le dieu de la Guerre victorieuse et de la Chasse, contre les populations barbares de la montagne à l’est de Sumer, avec le démon cosmique Asakku à leur tête. Sans doute composée dans la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.-C., l’œuvre a été traduite en akkadien et recopiée jusqu’à la fin du Ier millénaire.
Par un jugement des pierres – qui occupe un tiers de la composition littéraire, soit 230 lignes –, Ninurta, victorieux de la confrontation, fixe le destin des peuples vaincus devenus fossiles. Ceux qui lui sont restés fidèles, en guise de récompense, deviennent des pierres bénies au destin glorieux. Ceux qui se sont rebellés sont punis et transformés en pierres maudites. Ces dernières sont assignées à des utilisations dégradantes et destructrices à la fois pour elles-mêmes et pour les autres.
Version bilingue suméro-akkadienne du Lugale, VIIe siècle, Ninive, Bibliothèque d’Assurbanipal, British Museum. (© The Trustees of the British Museum)
Les pierres maudites
Parmi les pierres maudites figurent la lave, le basalte, le silex et le corindon (pierre émeri), considéré comme leur chef, car c’est la plus dure de toutes les pierres. Le corindon a pour destin de percer et aplanir les autres pierres et, par cette action, s’amenuise et s’autodétruit : « Que ta stature soit diminuée (…), que tes frères te répandent comme de la farine (…), tu finiras réduit par frottement ».
Le nom de la pierre semble fixé à cet instant. En akkadien, cette pierre est désignée sous le mot šammum, issu du verbe šamāmum, qui signifie « paralyser, estropier ». Le corindon serait donc une pierre qui à la fois mutile et s’automutile.
De fait, les pierres sont souvent nommées en fonction de leur aspect ou selon leur usage. Ainsi, le silex est représenté par le logogramme sumérien de la dent : il s’agit d’une pierre qui mord. Ce même signe est utilisé dans le mot sumérien « couteau ». En akkadien, le mot désignant le couteau est bâti sur le verbe « cliver », qui renvoie aux techniques de débitage du silex. Or, Ninurta, maudissant le silex, lui déclare justement : « Je te déchirerai comme un sac, on te clivera en menues parties, le tailleur de pierres s’occupera de toi, qu’il te clive avec le ciseau ».
Les pierres bénéfiques
À l’inverse, la trentaine de pierres bénies par Ninurta appartiennent en grande partie aux pierres semi-précieuses utilisées dans la statuaire, en joaillerie, ou encore comme pierres aux vertus bénéfiques en médecine. Parmi celles-ci figurent par exemple le lapis-lazuli, la cornaline, le cristal de roche, l’hématite, l’albâtre ou la diorite. Selon le Lugale, ces pierres-là seront « choisies pour le miel et le vin ! Vous (toutes) on vous ornera gracieusement avec du métal précieux ».
Les pierres aux vertus bénéfiques sont utilisées pour confectionner des amulettes, c’est-à-dire des colliers de pierres à valeur magique servant à se prémunir contre certaines maladies ou à se placer sous la protection d’une divinité particulière. Les femmes enceintes, par exemple, portent de tels talismans. Certaines pierres interviennent aussi comme ingrédients, une fois broyées, dans la confection d’un médicament ou d’un onguent.
L’identification précise de ces pierres se révèle toutefois difficile, car leur dénomination renvoie plutôt à leur usage qu’à leur nature. Ce qui empêche une quelconque correspondance avec notre nomenclature minéralogique.
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