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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe

12.08.2014, par
Détail du Jardin des délices, peint par Jérôme Bosch entre 1503 et 1504.
Détail du Jardin des délices, peint par Jérôme Bosch entre 1503 et 1504.
Savez-vous pourquoi les humains ne s'accouplent pas en public ? Pourquoi ils ont dû organiser leur sexualité selon des règles strictes ? Et comment le plaisir de la chair est devenu un péché ?

(Cet article a été publié dans CNRS Le Journal n°242 mars 2010)

Ce n’est pas un secret : tout le monde le fait (ou presque). Mais pas n’importe où, ni n’importe comment. Des esprits pudibonds ont beau déplorer aujourd’hui un inquiétant relâchement, la sexualité chez les humains obéit depuis toujours à un strict encadrement, absolument unique dans la nature. Mais il ne s’agit pas de l’interdit de l’inceste, pratique que les primates prennent aussi souvent soin d’éviter. Non, c’est ailleurs que nous marquons notre différence. « Contrairement aux animaux, les êtres humains connaissent en effet des comportements de pudeur au sujet de tout ce qui concerne le sexe », commente Marie-Élisabeth Handman, du Laboratoire d’anthropologie sociale1, à Paris, où elle a dirigé l’équipe de recherche « Altérité, sexualités, santé » pendant quinze ans.

Premier point : les organes génitaux. Il convient généralement de les cacher. Même chez les populations des zones tropicales, qui vivaient pratiquement nues jusque récemment, la pudeur est là. C’est pourquoi, même si le sexe était montré, suprême obscénité à nos yeux d’Occidentaux, la manière de s’asseoir, de se présenter devant autrui, faisait de toute façon toujours l’objet d’une extrême attention. Second point : nous ne nous accouplons pas ordinairement en public, comme les chiens, en pleine rue et sans états d’âme ; ou pour un oui, pour un non, avec le ou la première venue, comme les singes bonobos à la vie sexuelle aussi intense que débridée.

De l’instinct au désir

Pourquoi les humains ont-ils eu ainsi besoin de contrôler et d’organiser leur sexualité ? « Parce que quelque chose a transformé radicalement notre rapport au sexe comparé aux autres espèces, reprend Marie-Élisabeth Handman, c’est la perte de l'œstrus chez la femme », à un moment de l’évolution qui n’est pas daté par les paléontologues.

La perte de l'œstrus, période dite "de chaleurs",
a radicalement changé notre rapport au sexe.

L’œstrus, c’est cette période dite de chaleurs, durant laquelle une femelle mammifère est fécondable et recherche clairement l’accouplement en vue de la reproduction. Qu’elle creuse son dos, comme chez les félins, ou que ses fesses rougissent, comme chez les singes, c’est donc madame qui donne le signal à monsieur, pas libidineux pour deux sous, mais plutôt tout entier guidé par son instinct de mâle reproducteur. Et chez nous ? Tout se complique. En l’absence de période de rut et des signaux clairs qui l’accompagnent, la sexualité n’est plus soumise aux rythmes saisonniers de la nature. Et les femmes deviennent « disponibles » en permanence. Ajoutons à cela une vertigineuse augmentation du volume du cortex cérébral comparé à nos ancêtres poilus, et voilà que, grâce au «  centre du langage et de l’expression des sentiments, une partie de l’instinct se change en désir », poursuit l’anthropologue, qui travaille depuis vingt-cinq ans sur les rapports sociaux de sexe.

Femme Na
En Chine, les femmes Na accueillent tous les hommes qu'elles souhaitent durant la nuit.
Femme Na
En Chine, les femmes Na accueillent tous les hommes qu'elles souhaitent durant la nuit.

Gérer socialement sa sexualité

Une troublante scission apparaît alors entre la sexualité-désir et la sexualité-reproduction. « Comme l’a montré Maurice Godelier2, dont les travaux font référence, les risques d’affrontements et de désunions qu’entraînent le désir et la poursuite des satisfactions sexuelles ont alors mis en péril la coopération entre les sexes, invention humaine qui s’est développée avec la domestication du feu et la division du travail », poursuit Marie-Élisabeth Handman.

Le désir et la poursuite des satisfactions sexuelles ont mis en péril la coopération
entre les sexes
.

Comment assurer la reproduction de la société dans un contexte aussi tendu ? C’est pour enrayer cette menace que l’humanité est devenue la seule espèce de primates à avoir entrepris de gérer socialement sa sexualité. Ensuite, bien entendu, à chaque société ses rites, qu’il s’agisse de prêter sa femme à un hôte de passage, comme chez les Inuits du Groenland, ou bien qu’une femme reçoive tous les hommes qu'elle souhaite3 durant des visites furtives, la nuit, comme chez les Na de Chine. Mais, dans tous les cas, affirment les anthropologues, l’encadrement de la sexualité – et donc de ses représentations – constitue la base de la condition humaine.

Femme Inuit
Chez les Inuit, la tradition autorise l'époux à prêter sa femme à un hôte de passage.
Femme Inuit
Chez les Inuit, la tradition autorise l'époux à prêter sa femme à un hôte de passage.

Le poids de la religion

À cela, les religions sont également venues ajouter leur grain de sel. Dans la Genèse de l’Ancien Testament figure la célèbre injonction « Croissez et multipliez ». « Mais si, pour y répondre, faire l’amour est selon le judaïsme un acte qui plaît à Dieu puisqu’un ange est là pour l’apprécier, tout semble changer avec les débuts du christianisme, commente Marie-Élisabeth Handman, car c’est alors un démon qui devient spectateur ! ».

Avec la perspective de l’Apocalypse, la recherche de la pureté maximale pour se rapprocher de Dieu devenait primordiale.

Le plaisir est désormais banni, il faut renoncer à la chair pour ne pas céder au péché. « Selon saint Paul, pour ceux qui ne peuvent rester chastes, la solution est le mariage. Mais il valait tout de même mieux éviter de faire du zèle en étant trop actif avec son conjoint… », poursuit l’anthropologue. D’où vient cette recherche de la chasteté ? « Il semble qu’elle remonte aux origines hellénistiques du christianisme, avec le mépris du monde matériel, reprend Marie-Élisabeth Handman. Surtout, c’est l’époque où la perspective de l’Apocalypse est très présente, la recherche de la pureté maximale pour se rapprocher de Dieu devenait donc primordiale. » Se reproduire devient ainsi la seule raison de tolérer la sexualité. De tout cela découle ensuite logiquement une condamnation féroce de l’homosexualité, qui serait quant à elle liée au seul plaisir. Désir, pudeur, péché : ils sont désormais bien loin nos ancêtres primates !

Notes
  • 1. Unité CNRS/Collège de France/EHESS.
  • 2. Travaux notamment publiés dans Au fondement des sociétés humaines, Albin Michel, octobre 2007.
  • 3. À l’exception des membres de son clan maternel à cause de l’interdit pesant sur l’inceste.
Aller plus loin

Auteur

Charline Zeitoun

Journaliste scientifique, auteur jeunesse et directrice de collection depuis quinze ans, Charline Zeitoun est actuellement Chef de rubrique à CNRS Le journal. Ses sujets de prédilection sont ceux de la rubrique Société, surtout quand ils se trouvent au croisement avec d'autres disciplines scientifiques. Et le cinéma, le cinéma, le cinéma !

Elle a été rédactrice à Science & Vie...

À lire / À voir

Au fondement des sociétés humaines, Maurice Godelier, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 2007, 304 p., 20,30 €

Commentaires

3 commentaires

Bonjour, Avez-vous des travaux qui nous renseignent sur la représentation de pureté de la chasteté ? Ou dit autrement, l'idée que l'acte sexuel est impur. Cette idée est un axiome de nombreuses religions, en particulier chrétienne. Pourtant, qu'est-ce qui amène à penser ceci ? Le souhait de rejet de l'animalité de l'homme ? Le problème d'affiliation et les conflits qui peuvent s'en suivre ? Un éclairage plus poussé aurait été le bienvenu via la présentation de quelques hypothèses supplémentaires sur l'origine de cette idée.

Bonjour, merci pour cet article intéressant. Lorsque je lis "qu’il s’agisse de prêter sa femme à un hôte de passage, comme chez les Inuits du Groenland, ou bien qu’une femme reçoive tous les hommes qu'elle souhaite", je ne peux m'empêcher de penser que le lecteur / la lectrice de cet article est inconsciemment placé du point de vue de l'homme. En effet "prêter sa femme" sous-entend que c'est un homme qui prête sa femme, alors qu'il a semblé être obligatoire de préciser que "une femme" puisse recevoir tous les hommes qu'elle souhaite. On aurait tout aussi bien pu écrire "ou bien recevoir tous les hommes que l'on souhaite durant des visites furtives". Mais cela aurait pu nous mener à supposer que l'individu recevant tous ces hommes pouvait être un homme, ce qui n'est pas pensable dans le "prêter sa femme". Comme quoi nous avons beaucoup travaillé, depuis tout ce temps, à mettre en péril la coopération entre hommes et femmes ;)

Moi, je vois les choses comme ça: Le principe de base de l’humanité, c’est une animalité qui cherche à devenir une humanité. À la base de l’animalité est la copulation (et l’agressivité), alors les humains cherchent à oublier cette partie-là de leur être en en faisant un jeu. Les humains se reproduisent et ils ne veulent pas y penser de trop prêt. Qu’un être humain soit mis au monde de force est contraire aux droits de l’homme puisque nous naissons sur un dictat, un dictat qui est, en plus, peu glorieux, même si on s’amuse du baisage. Et cette animalité-là, on veut l’oublier, et on ne veut pas de remords à ce sujet, alors on cherche à la gommer. Une fois oublié ce principe d’animalité, on se force à l’humanité, et on rajoute du pseudo humain partout, la spiritualité et la religion qui l‘accompagne avec son mysticisme auto-bloquant qui empêche l‘humanité d‘évoluer. Il faut rappeler que: « La création d’une existence ne sert que ceux qui existent déjà, quand il ne maitrise pas cette création, ni le chemin que suivra cette existence, le créateur est un idiot ou un sadique. »
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