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« Mein Kampf reste une source irremplaçable pour la compréhension du nazisme »

« Mein Kampf reste une source irremplaçable pour la compréhension du nazisme »

08.09.2021, par
Après cinq années de travail ayant réuni douze spécialistes du nazisme, « Historiciser le mal. Une édition critique de Mein Kampf » a paru chez Fayard en juin dernier. L'historien Florent Brayard, codirecteur du volume, nous explique l'intérêt de cette réédition critique et scientifique.

Comment avez-vous travaillé pour retranscrire un ouvrage à la symbolique aussi lourde ?
Florent Brayard1. Nous avons travaillé de la même manière que pour toute autre source historique, mais en essayant, étant donné les enjeux, d’être plus rigoureux encore. En premier lieu, il fallait proposer une traduction française de Mein Kampf aussi exacte que possible. Nous avons ensuite adapté l’annotation critique exceptionnelle réalisée par l’Institut für Zeitgeschichte2. Enfin, nous sommes allés plus loin que nos collègues allemands en proposant non seulement une longue introduction générale, mais aussi une introduction spécifique pour chacun des 27 chapitres de l’ouvrage. En résumé, Historiciser le mal comprend donc trois livres en un, d’une importance équivalente : une nouvelle traduction du texte d’Hitler, un appareil critique fort de 2 800 notes et l’ensemble des introductions.
 
Dès 2015, lors de l'annonce par Fayard de ce projet éditorial, des voix se sont élevées pour dénoncer la mise en lumière de Mein Kampf. Ces polémiques ont-elles du sens à l'heure d'Internet ? 
F. B. Je ne le crois pas, dans la mesure où le livre d’Hitler était d’ores et déjà largement disponible : l’édition de 1934 était commercialisée depuis des décennies, et surtout il était possible, en trois clics, de télécharger une version numérique. Bref, Mein Kampf était déjà massivement présent dans notre univers matériel, sous des formes profondément insatisfaisantes. Ce que nous voulions, c’était en proposer pour la première fois une édition critique, scientifique, comme il est d’usage pour toutes les grandes sources historiques. Et nul ne peut contester le rôle qu’a joué Mein Kampf dans l’histoire du sanglant XXe siècle. Je me réjouis que notre ouvrage ait été finalement très bien accueilli à sa sortie en juin dernier, y compris par la plupart de nos détracteurs. La raison et j’ajouterais même la science ont fini par l’emporter.

Le livre d'Adolf Hitler a été publié à l'origine en 1925-1926.
Le livre d'Adolf Hitler a été publié à l'origine en 1925-1926.

Mein Kampf est un livre d’un genre indéfini, qui combine des éléments biographiques, programmatiques et idéologiques. De quelle manière Adolf Hitler écrivait-il ?
F. B. Hormis les chapitres très narratifs, au début du premier volume, où l’auteur raconte sa jeunesse et sa participation à la Grande guerre, Mein Kampf est très mal écrit, redondant et pénible à lire. Hitler y développe un discours populiste qui consiste à fournir des explications simplistes et mensongères à des problèmes complexes. Ce qu’il veut, c’est convaincre son lecteur de la véracité d’un certain nombre d’énoncés : il existerait une hiérarchie « raciale », avec au sommet la « race aryenne » ; la « race » juive serait quant à elle responsable à la fois du malheur du monde et de la défaite allemande de 1918 ; l’Allemagne devrait conquérir un « espace vital » aux dépens des peuples slaves ; il conviendrait de mettre à bas la démocratie parlementaire, etc. Telle est la « vision du monde » nazie : on ne la connaît que trop bien, puisqu’elle a tragiquement guidé la politique d’Hitler après 1933. Or, tous ces éléments constitutifs se trouvaient déjà clairement affirmés en 1925-1926.
 

Ce que nous voulions, c’était en proposer pour la première fois une édition critique, scientifique, comme il est d’usage pour toutes les grandes sources historiques.

Comment la collaboration entre le traducteur et l’équipe scientifique s’est-elle déroulée ?
F. B. Nous avons eu la chance de travailler avec Oliver Mannoni et de partager avec lui un haut degré d’exigence qui nécessitait d’inventer des nouvelles manières de travailler. L’important était de veiller à ce que le texte final soit le plus exact possible et qu’il n’améliore en rien l’original allemand. Nous avons donc révisé conjointement, ligne à ligne, son premier jet en essayant de le rendre moins littéraire et aussi proche que possible de la source, y compris dans ses nombreux défauts.

Du collège au lycée, cette édition permettra-t-elle aux professeurs du secondaire de renouveler et approfondir l’étude de Mein Kampf ?
F. B. Je l’espère ! C’est au premier chef pour eux que nous avons travaillé. Avec l'appareil critique et les introductions, ils disposeront de toutes les informations nécessaires pour construire un propos cohérent. Fayard a d’ailleurs offert un dixième du tirage, soit 1 000 exemplaires, aux bibliothèques et centres de documentation et d'information qui en ont fait la demande. C’est une manière de pallier le problème du prix, nécessairement élevé, de cet ouvrage de 900 pages grand format. À terme, nous allons également proposer une version en ligne, sans doute dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut für Zeitgeschichte. Pour en revenir aux enseignants, le Mémorial de la Shoah souhaite organiser des formations autour de l'usage de Mein Kampf dans le secondaire : c’est une excellente idée. 

Double-page de l'édition critique. Les éditeurs ont veillé à faire en sorte que les notes soient toujours présentées en vis-à-vis du texte d'Hitler.
Double-page de l'édition critique. Les éditeurs ont veillé à faire en sorte que les notes soient toujours présentées en vis-à-vis du texte d'Hitler.

 

L’ouvrage annonce, entre autres, la fin de la démocratie parlementaire, l’éradication des partis politiques, la dissolution des syndicats, la remilitarisation, l’invasion de la Pologne puis de l’URSS, la persécution des Juifs et la mise en place d’une politique eugéniste.

Si Mein Kampf n'est pas initialement pensé comme un programme politique par Hitler, il devient néanmoins un instrument de propagande politique par la suite. En quoi reste-t-il un document fondamental pour comprendre le nazisme et la genèse de la Shoah ?
F. B. En 1925, Hitler se trouve dans le creux de la vague : son putsch a lamentablement raté, il a été condamné et se trouve en prison, son parti a été dissous. Pourtant, le fait même qu’il se lance dans un projet littéraire aussi ambitieux montre bien qu’il espère toujours disposer un jour des moyens de mettre en œuvre sa « vision du monde » raciste, autoritaire et belliciste. Mein Kampf, c’est en quelque sorte la description d’une utopie – l’utopie nazie – qu’Hitler veut faire advenir. D’où sa forte dimension programmatique. Car, après tout, l’ouvrage annonce, entre autres, la fin de la démocratie parlementaire, l’éradication des partis politiques, la dissolution des syndicats, la remilitarisation, l’invasion de la Pologne puis de l’URSS, la persécution des Juifs et la mise en place d’une politique eugéniste.

Concernant la Shoah, le lien est moins direct, puisque Mein Kampf n’annonce pas à proprement parler le meurtre des Juifs d’Europe. Pour autant, l’auteur y expose ce que j’appellerais des « catégories de pensée » qui lui permettront, le moment venu, de concevoir cette politique génocidaire, en particulier en décrivant les Juifs comme des ennemis de l’intérieur qu’il conviendrait de mettre hors d’état de nuire en cas de danger.

Historiciser le mal peut être vu comme un outil permettant de déconstruire l'idéologie nazie. Comment cette édition critique permet-elle de démêler les références religieuses, mythologiques, politiques ou philosophiques utilisées par Hitler ?
F. B. Un des grands mérites de l'édition critique allemande est d'avoir montré que le discours d’Hitler n'est en rien original mais qu’il réagence au contraire des énoncés déjà en circulation depuis des décennies, voire des siècles : le néo-darwinisme, la pensée völkisch, les théories raciales, le pangermanisme, l'antisémitisme dans sa dimension religieuse puis raciale... Notre édition permet donc elle aussi de réinscrire la pensée d’Hitler dans son contexte et de montrer tout ce qu’elle lui doit. Au milieu des années 1920, et depuis des décennies parfois, certains groupes politiques pensaient le monde en termes purement raciaux. Hitler s’est clairement inscrit dans cette lignée.

En présence d'Adolf Hitler, le chef du Reich Max Aman (à sa gauche) offre à Alfred Rosenberg, le chef du Reich du parti nazi, une édition en neuf langues de "Mein Kampf" pour son 45e anniversaire. Berlin, Allemagne, 1938.
En présence d'Adolf Hitler, le chef du Reich Max Aman (à sa gauche) offre à Alfred Rosenberg, le chef du Reich du parti nazi, une édition en neuf langues de "Mein Kampf" pour son 45e anniversaire. Berlin, Allemagne, 1938.

 

Notre livre s'adresse à tous ceux qui veulent légitimement en savoir plus sur Hitler et le nazisme, et mieux comprendre la manière dont ils ont mis à feu et à sang l’Europe entière, et défiguré l’image que nous nous faisons de notre humanité.

Certains affirment qu'insister sur l'importance de Mein Kampf risque de favoriser l'hitlérocentrisme au détriment des petites mains du nazisme. Est-ce un réel débat ?
F. B. Personne ne prétend qu’Hitler a envahi seul la Pologne puis l’URSS, avec la baïonnette au bout du fusil, ou que c’est lui qui a construit à mains nues les fameuses autoroutes ! Le phénomène nazi résulte bien sûr de dynamiques profondes dans lesquelles de nombreux acteurs sont impliqués. Pour autant, cela n’a pas de sens de nier ou de minimiser le rôle d’Hitler dans cette catastrophe. Le nazisme n’aurait pu advenir sous cette forme sans Hitler et l’atroce radicalité du régime n’est pas concevable sans lui. Telle est la raison pour laquelle il est si important de disposer enfin d’une édition critique de Mein Kampf. Après tout, jamais un dictateur n’avait pas pris soin, avant ou après lui, de décrire à ce niveau de détail ce qu’il voulait faire. Son livre est donc une source irremplaçable pour la compréhension du nazisme.

Lire ce livre pourrait-il susciter de nouvelles vocations antisémites ou Mein Kampf ne s'adresse-t-il qu'à des convaincus ?
F. B. Je ne pense pas que Mein Kampf puisse, par lui-même, faire basculer un lecteur non politisé dans le racisme ou l’antisémitisme. Écrit il y a cent ans dans un style amphigourique, il a perdu tout pouvoir de conviction. Et ce, d’autant plus dans notre édition critique qui apporte au lecteur tous les pare-feu. Ceci étant, il existe sans doute un petit groupe de lecteurs, néonazis ou d’extrême droite, qui éprouvent de la satisfaction à la lecture de l’ouvrage. Mais pourquoi achèteraient-ils notre livre, qui est onéreux et dit tant de mal de leur idole, alors qu’ils peuvent se procurer, en librairie ou sur Internet, les anciennes éditions ? Ce n’est pas à eux que s’adresse notre livre, mais à tous ceux – enseignants, chercheurs, étudiants, amateurs d’histoire – qui veulent légitimement en savoir plus sur Hitler et le nazisme et mieux comprendre la manière dont ils ont mis à feu et à sang l’Europe entière, et défiguré l’image que nous nous faisons de notre humanité. Nous avons fait le pari qu’il est possible d'historiciser le mal. C'est maintenant aux lecteurs de se forger leur opinion. 

Historiciser le mal. Une édition critique de Mein Kampf, Florent Brayard et Andreas Wirsching (dir.), traduction d'Olivier Mannoni, Fayard, juin 2021, 100 euros.
 

Notes
  • 1. Florent Brayard est historien, directeur de recherche au CNRS, au Centre de recherches historiques (CNRS/EHESS). Ses travaux portent sur la politique nazie de persécution et d’extermination des juifs.
  • 2. L'édition allemande, dirigée par Christian Hartmann et trois autres historiens sous l’égide de l’Institut für Zeitgeschichte (Institut d’histoire contemporaine), à Munich, est parue en janvier 2016.
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Auteur

Matthieu Stricot

Spécialisé dans les thématiques liées aux religions, à la spiritualité et à l’histoire, Matthieu Sricot collabore à différents médias, dont Le Monde des Religions, La Vie, Sciences Humaines ou encore l’Inrees.

Commentaires

2 commentaires

Il est symptomatique que cette interview sur l'édition française du manifeste de l'individu le plus nocif à la France ne comporte pas ce mot. Notamment dans deux énumérations des entreprises extérieures de l'auteur, où l'on saute à pieds joints de la Pologne à l'URSS. Or la France est, avec "le Juif", l'une des deux principales bêtes noires de l'auteur, et il ne s'en cache pas dans son livre. La cécité des hommes politiques et des intellectuels devant cette réalité est l'une des causes principales de la défaite de 1940 et elle est encore très méconnue. Dans le livre lui-même, l'agressivité envers la France, évoquée en passant, n'est jamais mise en rapport avec sa défaite et son occupation.

A l'époque à laquelle AH a publié son livre, il n'avait pas encore fait preuve de sa férocité. Aussi les quelques intellectuels français qui avaient pu le lire n'eurent pas sur le coup de grandes raisons de s'alarmer...Évidemment, pour la suite, un petit rappel aurait pu être nécessaire, ainsi que le signale François Delpla !
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