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Femmes du Néolithique (2) : les aventurières

Dossier
Paru le 14.01.2026
Préhistoire, aux sources de la modernité

Femmes du Néolithique (2) : les aventurières

16.01.2026, par
Temps de lecture : 14 minutes
Une scientifique observe une molaire d’une femme du Néolithique au microscope numérique.
Gwenaëlle Goude, du Laboratoire méditerranéen de Préhistoire Europe-Afrique (Lampea), observe une molaire d’une femme du Néolithique au microscope numérique.
Les femmes préhistoriques étaient plus mobiles que les hommes, créant des réseaux sociaux plus larges. C’est ce qu’ont découvert des scientifiques en combinant plusieurs méthodes d’analyse de fossiles humains exhumés en France et en Afrique du Nord.

Lire Femmes du Néolithique (1) : une société au microscope

Nous voici au Centre de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement (Cerege)1, près d’Aix-en-Provence. Guillaume Leduc est un spécialiste de l’étude des climats du passé. Son laboratoire recèle différents instruments permettant de pratiquer des analyses isotopiques (voir en bas de page). « J’ai l’habitude de manipuler des carottes contenant des sédiments et, jusqu’ici, si j’en perdais quelques grammes au cours d’une “manip”, je pouvais toujours aller en récupérer, raconte-t-il. Mais, dans le cadre du programme WomenSOFar2, je manipule des échantillons de restes humains, ce qui est autrement impressionnant et émouvant… On n’a pas le droit à l’erreur, car ce matériel est extrêmement rare ! »

Les équipements analytiques diffèrent selon que les échantillons de collagène proviennent d’os ou de dents, mais le principe est identique. Les capsules contenant les échantillons sont placées dans un spectromètre de masse à ratio isotopique3. Là, les échantillons sont brûlés par un flash instantané à 1000 °C. Le gaz produit par la combustion passe dans une colonne chromatographique, où les divers isotopes sont séparés. Reste à lire sur l’écran d’ordinateur les informations ainsi extraites, les pics formés par la présence des isotopes et les différences de composition entre chacun de ces isotopes.

À chaque environnement son isotope

Pour interpréter les données obtenues, encore faut-il connaître les variations isotopiques de la région d’où sont issus les restes des individus. Plaine ? Montagne ? Prairie ? Forêt ? À chaque environnement sa signature isotopique ! Laquelle se retrouve dans l’eau et l’alimentation ingérées par les différents organismes – en l’occurrence, par les humains. Cette signature permet donc de reconstituer leur mobilité géographique, de savoir si tel individu est allé dans des terrains géologiques contrastés, s’il est passé d’un paysage forestier à un environnement de prairie, ou l’inverse.

Gwenaëlle Goude et Guillaume Leduc devant un écran d’ordinateur
Gwenaëlle Goude, bioanthropologue, et Guillaume Leduc, spécialiste des climats du passé, analysent des résultats isotopiques d’échantillons de collagène extrait d’os humains et de minéraux.
Gwenaëlle Goude et Guillaume Leduc devant un écran d’ordinateur
Gwenaëlle Goude, bioanthropologue, et Guillaume Leduc, spécialiste des climats du passé, analysent des résultats isotopiques d’échantillons de collagène extrait d’os humains et de minéraux.

Oui, mais… « Ce n’est pas si simple !, explique Guillaume Leduc. Car les minéraux ne s’altèrent pas tous à la même vitesse. Donc, ce n’est pas parce qu’on mesure aujourd’hui la composition isotopique globale d’une roche que l’on va la retrouver à l’échelle locale d’un site archéologique où se trouvent les restes d’un individu ayant vécu là il y a 15 000 ans. Pour quantifier la composition isotopique du strontium (qui se trouve vraiment dans l’environnement et peut être ingéré par les organismes), nous avons donc étudié… les coquilles d’escargots archéologiques, dont on est certain qu’ils n’ont pas migré bien loin ! »

Les révélations des ratios isotopiques

D’autres isotopes, ceux de l’azote et du carbone notamment, fournissent des informations sur l’alimentation au sein d’un même écosystème. Ainsi, les différentes espèces de plantes absorbent le carbone en fonction de leurs caractéristiques spécifiques (photosynthèse, par exemple) et du climat dans lequel elles vivent. Les cellules des plantes tropicales affichent des ratios isotopiques différents de celles des plantes des climats tempérés, quand les légumineuses ont une signature carbone très basse, au contraire de certaines céréales.

Les valeurs des ratios isotopiques de l’azote permettent d’estimer la durée de l’allaitement exclusif.

Par ailleurs, les valeurs des ratios isotopiques de l’azote des organismes carnivores sont systématiquement plus hautes que celles des organismes omnivores, qui elles-mêmes sont plus hautes que celles des herbivores. On peut donc savoir si un individu était carnivore ou végétarien ! Et, pour les mères et leurs enfants, il est possible d’estimer la durée de l’allaitement exclusif, la durée du temps de sevrage, ou encore d’avoir une première idée de la nourriture qui était privilégiée pour ce sevrage.

Un échantillon tenu par une pince, est déposé dans un chromatographe gazeux
À droite : Louise Slama, postdoctorante au Centre de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement (Cerege), prépare des échantillons d’ossements humains pour analyse. À gauche : les échantillons sont insérés dans un chromatographe gazeux. L’appareil sépare les gaz issus de la combustion des échantillons avant une analyse par spectrométrie de masse.
Un échantillon tenu par une pince, est déposé dans un chromatographe gazeux
À droite : Louise Slama, postdoctorante au Centre de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement (Cerege), prépare des échantillons d’ossements humains pour analyse. À gauche : les échantillons sont insérés dans un chromatographe gazeux. L’appareil sépare les gaz issus de la combustion des échantillons avant une analyse par spectrométrie de masse.

« Les premiers résultats de nos analyses sur l’Afrique du Nord nous montrent une variabilité dans les durées d’allaitement et de sevrage qui est indépendante du sexe de l’enfant, explique Gwenaëlle Goude4. Les profils isotopiques CNS (carbone, azote et soufre) indiquent un allaitement exclusif pour deux sujets jusqu’à 12-14 mois et jusqu’à environ 2 ans pour deux autres enfants, tous étant décédés avant la fin du sevrage. »

Le tableau de la vie préhistorique se précise

Là aussi, il y a un « mais »… Reconstituer les régimes alimentaires des individus reste compliqué. On sait qu’un stress physiologique, par exemple, peut engendrer des adaptations physiologiques chez les végétaux comme chez les humains, modifiant les valeurs de certains isotopes qui les caractérisent.

Finalement, c’est en croisant des types d’analyses très différents que se dessinent petit à petit des scènes de vie de nos ancêtres préhistoriques. En combinant les analyses isotopiques des dents et des os, l’horizon s’élargit de l’enfance à l’âge adulte. Les dents racontent une partie de l’histoire d’un individu, de sa tendre enfance jusqu’à ses 20 ans environ – elles cessent de croître ensuite. Les os, eux, reflètent les 10 ou 15 dernières années de la vie d’une personne. Et l’ADN permet de reconstituer parfois un véritable livret de famille, en mettant en évidence les liens de parenté entre individus. Muni de ces diverses informations biologiques, on peut commencer à décrypter des structures sociales dont elles témoignent.

Le chercheur dépose des échantillons dans un spectromètre de masse
Guillaume Leduc dépose des échantillons minéralisés – tels ceux contenus dans l’émail dentaire ou les coquilles d’escargots – dans un spectromètre de masse afin de réaliser une analyse isotopique.
Le chercheur dépose des échantillons dans un spectromètre de masse
Guillaume Leduc dépose des échantillons minéralisés – tels ceux contenus dans l’émail dentaire ou les coquilles d’escargots – dans un spectromètre de masse afin de réaliser une analyse isotopique.

Un arbre génétique sur sept générations

Le site de Gurgy (Yonne) a livré en 2004 l’une des plus importantes nécropoles du néolithique français, datée entre 4900 et 4700 avant notre ère. L’archéoanthropologue Stéphane Rottier et les équipes de paléogénétiques de Pacea5 et de l’Institut Max Planck de Leipzig ont pu reconstituer les arbres paléogénétiques de deux familles enterrées là. Le premier relie 64 individus sur 7 générations6, soit le plus grand arbre reconstitué à partir d’ADN ancien à ce jour7.

Les pratiques funéraires semblent indiquer que les fils restaient vivre dans leur communauté, où ils avaient des enfants avec des femmes venues d’autres groupes et d’autres territoires.

« Le second regroupe 12 individus sur 5 générations, chacune de ces générations étant reliée à la précédente par le père, puisque les hommes enterrés là partagent des gènes en commun hérités de leurs ancêtres masculins, explique Stéphane Rottier. Ce n’est généralement pas le cas des femmes présentes dans ces sépultures, qui ne sont ni sœurs ni cousines, sur plusieurs générations. Les pratiques funéraires semblent donc indiquer que les fils restaient vivre dans leur communauté, où ils avaient des enfants avec des femmes venues d’autres groupes et d’autres territoires que celui de Gurgy. »

Ce mode de fonctionnement est appelé « patrilocalité ». Il s’oppose à la « matrilocalité » (l’homme rejoint le groupe de la femme) et à la « néolocalité » (hommes et femmes s’installent dans un endroit différent de celui d’origine).

Un arbre de 7 générations. Dessins d’Elena Plain - PACEA (CNRS/Ministère de la Culture/Univ. Bordeaux).
Cet arbre génétique reconstitué à partir d’ADN ancien relie 64 individus du site néolithique de Gurgy sur 7 générations. Les portraits dessinés se fondent sur des traits physiques (pigmentation) estimés à partir de l’ADN disponible, sur l’âge et sur le sexe génétique. Les carrés (hommes) et les cercles (femmes) en pointillés représentent des individus inconnus ou sans ADN suffisant.
Un arbre de 7 générations. Dessins d’Elena Plain - PACEA (CNRS/Ministère de la Culture/Univ. Bordeaux).
Cet arbre génétique reconstitué à partir d’ADN ancien relie 64 individus du site néolithique de Gurgy sur 7 générations. Les portraits dessinés se fondent sur des traits physiques (pigmentation) estimés à partir de l’ADN disponible, sur l’âge et sur le sexe génétique. Les carrés (hommes) et les cercles (femmes) en pointillés représentent des individus inconnus ou sans ADN suffisant.

« Les femmes connaissent des mobilités plus importantes »

Les différentes analyses menées pour WomenSOFar semblent confirmer ce mode de fonctionnement. « Nous constatons que les femmes connaissent des mobilités plus importantes, notamment durant l’enfance et l’adolescence, autant dans le centre de la France qu’en vallée du Rhône ou en région méditerranéenne, souligne Gwenaëlle Goude. En fait, tout le monde se déplace, mais les hommes reviennent d’où ils sont partis puis ils y restent, alors que les femmes continuent de se déplacer. Il semble qu’elles créent ainsi des réseaux sociaux plus complexes et plus larges que ceux des hommes. Même en Auvergne, alors que les paysages de montagne restreignent en partie la mobilité, les femmes se déplacent plus que les hommes. »

De plus, les femmes présentent une plus grande diversité dans la consommation des ressources protéiques. Et leurs adaptations biomécaniques suggèrent des activités plus variées, moins spécialisées que celles des hommes.

« Des impacts majeurs dans le maintien des communautés »

« Ces différentes données et la comparaison avec les sociétés patrilocales actuelles8 nous ont amené à proposer l’existence d’une “matrisocialité”, explique Samuel Bédécarrats. Les femmes, par leurs mobilités, leurs échanges biologiques et culturels, leurs adaptations à de nouveaux environnements sociaux, leurs rôles essentiels dans la vie des communautés et le soin aux enfants, ont eu des impacts majeurs dans le maintien des communautés et des relations entre des groupes distants. »

Pour résumer, les points d’ancrage dans les territoires seraient le fait des hommes (patrilocalité), tandis que le maillage et l’extension des territoires seraient ensuite le fait des femmes (matrisocialité).

Quant aux différences d’activité entre les hommes et les femmes, il est encore trop tôt pour savoir si le fait d’être garçon ou fille était déjà important dans la construction de l’identité de la personne et dans l’organisation de ces sociétés. « Pour l’instant, on peut juste noter que les modifications importantes alimentaires ou de déplacement semblent plus reliées à l’âge des individus qu’à leur sexe biologique », note Gwenaëlle Goude.

Des questions à creuser

L’exploitation de ces données se poursuit. C’est le cas sur les questions de sevrage des enfants. On ignore si les durées plus longues d’allaitement étaient dues à une mauvaise santé des petits, obligeant les parents à les garder plus longtemps près d’eux, ou si, au contraire, un temps d’allaitement plus long favorisait une meilleure survie des individus sur le long terme.

Autre question, la grande mobilité des femmes s’explique-t-elle par le fait que c’était à elles qu’il revenait de prospecter de nouvelles ressources végétales et animales ?

Les scientifiques ne sont pas près d’abandonner des analyses qui peuvent encore ouvrir quelques fenêtres sur la vie des sociétés néolithiques !

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Une scientifique observe un écran avec des courbes isotopiques
Étude des rapports isotopiques de l’azote et du carbone présents dans des ossements humains analysés en chromatographie gazeuse. Cette technique sépare les gaz issus de la combustion des échantillons, avant une analyse par spectrométrie de masse.
Une scientifique observe un écran avec des courbes isotopiques
Étude des rapports isotopiques de l’azote et du carbone présents dans des ossements humains analysés en chromatographie gazeuse. Cette technique sépare les gaz issus de la combustion des échantillons, avant une analyse par spectrométrie de masse.

À quoi servent les analyses isotopiques ?

Un isotope est une version un peu différente d’un élément chimique. Il possède le même nombre de protons que cet élément, mais pas le même nombre de neutrons. Par exemple, on connaît trois isotopes de l’atome de carbone naturel : le carbone 12 (6 neutrons), le carbone 13 (7 neutrons) et le carbone 14 (8 neutrons).

C’est ce fameux carbone 14 que l’on utilise pour dater les vestiges archéologiques, car il perd la moitié de sa masse tous les 5700 ans. Voilà pourquoi cet isotope, radioactif, est dit « instable ». Donc, moins il y a de carbone 14 dans un échantillon, plus ce dernier est ancien – sachant qu’au-delà de 50 000 ans, toute trace de carbone 14 disparaît.

Depuis un peu plus d’une quarantaine d’années, les scientifiques savent extraire et étudier les isotopes dits « stables ».

Mais, depuis un peu plus d’une quarantaine d’années, les scientifiques savent extraire et étudier également les isotopes dits « stables ». Ceux-ci, comme leur nom l’indique, ne se désintègrent pas après la mort de l’organisme. Les isotopes 12 et 13 du carbone sont stables. Ainsi, les teneurs mesurées aujourd’hui sur des tissus fossiles sont identiques à celles accumulées du vivant de l’individu et qui sont restées emprisonnées dans son collagène (la protéine la plus abondante dans le corps humain, que l’on trouve notamment dans les os et les dents).

Un spectromètre de masse à source plasma utilisé pour l’analyse isotopique du strontium
Abel Guihou (Cerege) effectue une analyse isotopique du strontium (87Sr/86Sr) sur des échantillons d’émail dentaire avec un spectromètre de masse à source plasma.
Un spectromètre de masse à source plasma utilisé pour l’analyse isotopique du strontium
Abel Guihou (Cerege) effectue une analyse isotopique du strontium (87Sr/86Sr) sur des échantillons d’émail dentaire avec un spectromètre de masse à source plasma.

Il en va de même pour toute une galerie d’isotopes que l’on étudie désormais, comme le soufre, l’oxygène ou, dans une moindre mesure, le strontium. Ces isotopes, présents partout dans l’environnement, se retrouvent dans les plantes par l’intermédiaire des sédiments et de l’eau, puis dans les tissus animaux (et donc dans les tissus humains) à travers l’alimentation, la boisson et la respiration.

C’est donc en croisant différentes analyses isotopiques que les scientifiques obtiennent des informations toujours plus nombreuses et précises sur la végétation, le sol, le climat, les modes de vie des êtres vivants, dans une période actuelle ou passée.

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Notes
  • 1. Unité CNRS/Aix-Marseille Université/Inrae/IRD.
  • 2. Le programme de recherche ANR « WomenSOFar - Histoires de vie et place des femmes chez les premiers agropasteurs. Perspectives bioarchéologiques dans le contexte préhistorique français et méditerranéen » est financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR-21-CE03-0008). Il est supervisé par Gwenaëlle Goude (Lampea), Guillaume Leduc (Cerege) et Stéphane Rottier (Pacea).
  • 3. Voir : https://tinyurl.com/spectro-iso
  • 4. Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe-Afrique (Lampea, unité CNRS/Aix-Marseille université/ministère de la Culture).
  • 5. Laboratoire De la Préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie (unité CNRS/Ministère de la Culture/Université de Bordeaux).
  • 6. « Extensive pedigrees reveal the social organization of a Neolithic community », M. Rivollat, A. B. Rohrlach, H. Ringbauer et al., Nature 620, 600–606 (2023) : https://doi.org/10.1038/s41586-023-06350-8
  • 7. Voir aussi : https://tinyurl.com/neolithique-arbre
  • 8. Chez les Tamils (Sri Lanka), les Shodagors (Bangladesh), des populations rurales d’Éthiopie, les Kipsigis (Kenya), les Tamangs (Népal) et les Himbas (Namibie).

Auteur

Marina Julienne

Journaliste en presse écrite, spécialisée des sujets sciences, société et éducation (pour Le Monde, Science et Vie, Eurêka, etc.), Marina Julienne a aussi réalisé plusieurs documentaires pour France Télévision et Arte. À la rédaction de CNRS Le Journal depuis 2023, elle suit plus particulièrement...