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Femmes du Néolithique (1) : une société au microscope

Dossier
Paru le 16.01.2026
Préhistoire, aux sources de la modernité

Femmes du Néolithique (1) : une société au microscope

14.01.2026, par
Temps de lecture : 14 minutes
Découpe d’une molaire déminéralisée d’une femme du Néolithique
Coupe d’une molaire déminéralisée d’une femme du Néolithique. Son collagène fera l’objet d’une analyse isotopique.
Un vaste programme de recherche revisite la place des femmes et des hommes il y a 10 000 ans. Ces nouvelles explorations de restes humains fossilisés aident à cerner le rôle des « lady Sapiens », loin des stéréotypes. Des analyses qui mêlent manipulations de précision et haute technologie.

Nous sommes au Ve millénaire avant notre ère, dans les premières sociétés agropastorales du Néolithique, sur le territoire actuel de la France. C’est le moment où s’opère la transition entre un mode de vie de type chasseurs-cueilleurs vers une économie de production agricole et pastorale. Quelle était alors la place des femmes ? Se déplaçaient-elles beaucoup ou étaient-elles plutôt sédentaires ? Avaient-elles une activité physique différente de celle des hommes ? Que mangeaient-elles ? Et comment choisissaient-elles d’allaiter leurs enfants ? 

Dans le cadre du programme de recherche WomenSOFar (Histoires de vie et place des femmes chez les premiers agropasteurs)1, une équipe de bioanthropologues – associée à des généticiens, des archéologues, des archéozoologues et archéobotanistes, des géochimistes et des ingénieurs en statistiques et pratiques numériques – est aujourd’hui en partie en mesure de répondre à ces questions. « Nous avons voulu explorer la place des femmes, non pas en tant qu’individus déterminés par un sexe biologique, opposées aux hommes, mais en tant que personnes ayant eu une histoire de vie, qui peut être mouvante (bébé, fille, femme et femme âgée) et complexe (union, mobilité, maladies, famines, etc.) », explique Gwenaëlle Goude2, coordinatrice du projet.

Le stéréotype de la femme préhistorique

« Il s’agissait de considérer les individus en dehors des "genres", précise la chercheuse, pour sortir des approches qui reposent sur une vision binaire des structures genrées et sont régulièrement remises en cause, car faiblement appuyées par des preuves matérielles. » Le stéréotype de la femme préhistorique supposée frêle et recluse dans des grottes a été opposé pendant longtemps à celui d’un homme préhistorique fort et triomphant à la chasse.

L’osthéothèque de Pessac, en Gironde
L’archéoanthropologue Stéphane Rottier à l’ostéothèque de Pessac, en Gironde. Là sont stockés des restes humains issus de plus de 350 sites de fouilles archéologiques.
L’osthéothèque de Pessac, en Gironde
L’archéoanthropologue Stéphane Rottier à l’ostéothèque de Pessac, en Gironde. Là sont stockés des restes humains issus de plus de 350 sites de fouilles archéologiques.

Différentes recherches ont tenté de mettre à mal ces représentations caricaturales, pour redorer le blason d’une « lady Sapiens » plus émancipée. « Mais, si aucune étude archéologique n’exclut la participation des femmes préhistoriques à toutes les tâches (éducation des enfants, confection d’outils et d’armes, collecte et cueillette, traitement du gibier, voire participation à la chasse aux petits et grands mammifères), les différentes théories qui se succèdent sur leur place dans la Préhistoire sont impossibles à généraliser en raison du grand nombre de contre-exemples », rappelle Gwenaëlle Goude. 

C'est pourquoi une approche résolument scientifique et raisonnée a présidé à l’élaboration du projet WomenSOFar. Pour mener l’enquête, les chercheurs ont repris des restes humains anciens (des ossements et des dents, pour l’essentiel) afin de les faire « parler » grâce à des techniques, nouvelles ou plus perfectionnées, permettant d’en savoir toujours plus sur nos ancêtres. « &nbspL’originalité de cette étude, estime Gwenaëlle Goude, est de baser la réflexion sur les témoignages biologiques qui résultent en partie de comportements sociaux. »

Enquête dans la bibliothèque des ossements

Point de départ de l’investigation : l’ostéothèque de Pessac, en Gironde. Impossible de soupçonner que cet immense hangar situé à quelques encablures de la faculté de Bordeaux stocke dans des boîtes en carton les restes humains de collections issues de plus de 350 sites de fouilles archéologiques français et de l’étranger – les plus anciennes datent du Mésolithique (-11 000 à -5 500 ans avant notre ère).

Sur une grande table, les archéoanthropologues Stéphane Rottier3 et Samuel Bédécarrats4 ont posé un céphalomètreFermerCéphalomètre : instrument utilisé pour la mesure des crânes, un pied à coulisse, un mandibulomètre, des dents, quelques humérus et des fémurs. Grâce aux analyses ostéologiques (examen des os), d’ADN et au carbone 14, ces éléments ont déjà été étudiés et datés. Les chercheurs savent notamment s’ils proviennent d’adultes ou d’enfants, d’hommes ou de femmes.

Mais il faut sélectionner les restes les plus pertinents pour le projet – ceux assez bien conservés pour être soumis à de nouvelles analyses. Au total, les restes d’environ 130 individus (dont une cinquantaine d’enfants) provenant de plusieurs régions françaises5, ainsi que du site algérien de Columnata et du site marocain de Rouazi, à Skhirat, vont être examinés.

Stéphane Rottier, archéo-anthropologue, et Samuel Bédécarrats, chercheur.
Les archéoanthropologues Stéphane Rottier et Samuel Bédécarrats examinent un fémur humain, au laboratoire De la Préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie (Pacea).
Stéphane Rottier, archéo-anthropologue, et Samuel Bédécarrats, chercheur.
Les archéoanthropologues Stéphane Rottier et Samuel Bédécarrats examinent un fémur humain, au laboratoire De la Préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie (Pacea).

Différences écologiques

« Nous travaillons sur un transectFermerTransect : ligne fictive ou naturelle entre deux points d’un paysage, d’un environnement ou d’une unité géographique et au long de laquelle sont effectuées des mesures ou réalisées des observations, des études nord-sud qui rend compte de la variété des paysages et des climats, car nous savons que ces différences écologiques peuvent aussi influencer le type de productions économiques et alimentaires (par exemple, agriculture versus pastoralisme, ressources sauvages versus ressources domestiques), explique Stéphane Rottier. La disponibilité des ressources alimentaires, leur type, leur mode d’acquisition ont potentiellement joué un rôle dans la définition des conditions de développement et de vie, dans les organisations sociales et dans l’implication des femmes dans les activités de subsistance. »

À partir de là, les scientifiques s’intéressent surtout à la forme, à l’aspect et à la taille de ces os. Un premier examen à l’œil nu (morphoscopie) fournit de nombreuses informations.

« Les os sont comme les poutres de la charpente d’une église, décrit Samuel Bédécarrats. Selon les forces exercées, ils s’adaptent pour supporter ces contraintes. Tout au long de votre vie, en fonction des exercices physiques que vous faites ou non, vous remodelez votre squelette, sur lequel on pourra ensuite retrouver des traces d’usure (microporosités) laissées à la surface des os et aux points de frottement. Sur les os que nous examinons, il est fréquent de repérer des traces d’arthrose sur les membres inférieurs et supérieurs. Sur le rachis, on peut voir des traces de scoliose. À d’autres endroits, des lésions lytiques (pertes osseuses) indiquent une potentielle tuberculose, maladie dont la présence chez les populations préhistoriques a été confirmée par des analyses génétiques. »

Os en 3D

Une fois les spécimens les plus prometteurs isolés, les chercheurs déplacent ces ossements vers un bâtiment plus moderne de l’université. Nous voici à Placamat, la Plateforme Aquitaine de caractérisation des matériaux6. Ici, les équipements (microscopes électroniques et à force atomique7, spectromètres, scanners) sont essentiellement utilisés pour la recherche industrielle. Mais les archéologues y trouvent aussi leur bonheur. Grâce à un scanner 3D, ils vont pouvoir visualiser des structures internes inaccessibles aux moyens classiques d’observation, révéler l’évolution et le mécanisme de processus pathologiques.

Mesure d’un os de hanche humain avec un pied à coulisse
Mesure d’un os de hanche humain avec un pied à coulisse.
Mesure d’un os de hanche humain avec un pied à coulisse
Mesure d’un os de hanche humain avec un pied à coulisse.

L’environnement est ultra high-tech, mais la « manip », comme souvent, a un petit côté artisanal. Samuel Bédécarrats découpe méticuleusement des morceaux de mousse. Ceux-ci serviront à caler l’os dans un tube que le chercheur placera dans le scanner. L’os sera alors bombardé de rayons X pendant environ une heure.

Le chercheur récupère ainsi 1000 à 2000 clichés. Il les retravaille ensuite numériquement pour obtenir une représentation 3D de l’objet scanné.

Des centaines de représentations de restes humains

« Ces différentes étapes prennent beaucoup de temps, explique Stéphane Rottier. Avant chaque analyse, il faut régler le scanner en fonction de la nature et de la forme de l’échantillon (les dents sont plus denses que les os, par exemple). Puis compter plusieurs heures pour extraire des données les images 3D, qu’il faut ensuite interpréter. »

Dans sa base de données, Samuel Bédécarrats a maintenant des centaines de représentations de restes humains en 3D. Il va pouvoir les mesurer précisément (déterminer l’épaisseur des os et en examiner l’état intérieur) et établir un référentiel. Ce qui permettra de préciser, par exemple, si un individu a beaucoup sollicité ses membres supérieurs, ou est anormalement petit, ou a peut-être été mal nourri, ou a souffert de maladies…

Un microtomographe
Un fémur humain est scanné dans un microtomographe pour le modéliser en 3D.
Un microtomographe
Un fémur humain est scanné dans un microtomographe pour le modéliser en 3D.

Direction maintenant le Laboratoire méditerranéen de Préhistoire Europe Afrique (Lampea), à Aix-en-Provence. Là, Gwenaëlle Goude et son équipe récupèrent des échantillons des ossements et réalisent des prélèvements sur des dizaines de dents. L’intérêt de ce matériel archéologique est inestimable : une dent comporte différentes parties, minérales et organiques, qui fournissent chacune des informations complémentaires sur l’individu, l’environnement dans lequel il a évolué, son mode de vie, son état de santé…

Une analyse par couche

En surface de la dent, l’émail contient 95 % de substances minérales. C’est le tissu le plus dur de l’organisme. Grâce à des analyses de composition isotopique8, on y retrouve des informations sur les zones géographiques traversées par l’individu depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte.

Sous l'émail, la dentine est un tissu organique plus poreux. Il se prête à une analyse des composants chimiques qui se sont figés dans le collagène9 quand la dent a terminé son développement. C’est là que l’on déniche des informations sur le régime alimentaire de l’individu et sur certaines pathologies qu’il a développées.

Au centre, la pulpe dentaire est composée de tissus nerveux et de vaisseaux sanguins. Elle bénéficie d’une importante protection, ce qui confère à l’ADN pulpaire une grande fiabilité (presque autant qu’à celle de l’os pétreux qui se trouve derrière l’oreille) pour établir le profil génétique d’individus.

Enfin, lorsque des reliquats de tartre fossilisés sont présents, on peut y trouver traces de toutes sortes de virus et de bactéries, mais aussi de pollens, de parasites, voire de petits insectes, ou encore des microrestes alimentaires (amidon de céréale) ou d’autres résidus de végétaux (phytolithes).

Molaire d’une femme du Néolithique coupée dans l’axe sagittal
Coupe d’une molaire d’une femme du Néolithique en vue d’analyses isotopiques. Celles-ci apporteront des informations sur l’environnement dans lequel vivait cette femme.
Molaire d’une femme du Néolithique coupée dans l’axe sagittal
Coupe d’une molaire d’une femme du Néolithique en vue d’analyses isotopiques. Celles-ci apporteront des informations sur l’environnement dans lequel vivait cette femme.

Calendrier de croissance

On comprend que ces vestiges fassent l’objet d’une attention croissante. Aujourd’hui, en étudiant une deuxième molaire permanente (M2), celle qui commence à se former chez l’enfant entre 24 et 36 mois, Gwenaëlle Goude obtient des informations sur l’individu entre environ 2 ans et 16 ans. Si elle étudie la troisième molaire permanente (M3) du même individu, elle recueille des données sur une autre période de la vie de celui-ci, entre 8 et 18-20 ans.

« Nous connaissons le calendrier de croissance des différentes parties dentaires, détaille la chercheuse. Donc, en prélevant à l’horizontal de fines lamelles (1 millimètre) d’émail, par exemple en bas puis en haut de la couronne dentaire, j’aurai des informations sur l’alimentation du tout-petit (en haut), devenu adulte (en bas). En revanche, si je réalise un prélèvement vertical, j’obtiendrai un signal chimique moyenné sur plusieurs années de la vie de l’individu. »

C’est un peu comme de lire l’âge d’un arbre grâce aux cernes (anneaux de croissance) du tronc. Les chercheurs peuvent ainsi connaître le temps de l’allaitement exclusif, puis estimer à partir de quel âge un enfant a été sevré, et ce qu’il a mangé au cours de sa croissance.

Un coffre-fort biologique

Plusieurs étapes sont toutefois nécessaires avant d’arriver aux informations que renferme ce véritable coffre-fort biologique. Gwenaëlle Goude commence par insérer la dent dans une résine pour la découper.

« C’est un métier. Il faut avoir du doigté, mais pas trop de force ! Et si la dent se coupe comme du beurre, c’est que son état de conservation est mauvais », commente-t-elle tout en manipulant ces instruments…

La chercheuse place ensuite la dent dans une solution chimique pour la déminéraliser (compter 3 à 10 jours, selon la taille de l’échantillon), afin d’en extraire un fragment de collagène. Celui-ci sera pesé sur une microbalance, puis inséré dans une petite capsule d’étain. L’échantillon est alors prêt pour des analyses isotopiques. En analysant des éléments chimiques comme le soufre, le strontium, l'azote, le carbone ou l’oxygène, conservés dans les restes de fossiles humains, on peut obtenir des informations sur les environnements dans lesquels ont vécu ces individus…
Lisez la suite : Femmes du Néolithique (2) : les aventurières 

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Notes
  • 1. Le programme de recherche ANR « WomenSOFar - Histoires de vie et place des femmes chez les premiers agropasteurs. Perspectives bioarchéologiques dans le contexte préhistorique français et méditerranéen » est financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR-21-CE03-0008). Il est supervisé par Gwenaëlle Goude (Lampea), Guillaume Leduc (Cerege) et Stéphane Rottier (Pacea).
  • 2. Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe-Afrique (Lampea, unité CNRS/Aix-Marseille université/ministère de la Culture).
  • 3. Laboratoire De la Préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie (Pacea, unité CNRS/Ministère de la Culture/Université de Bordeaux).
  • 4. Chercheur contractuel aux laboratoires Pacea et Lampea.
  • 5. Dont Clos Chauvin, à Loriol-sur-Drôme (Drôme) ; La Roussille, à Vertaizon (Puy-de-Dôme) ; Coste Rouge, à Beaufort (Hérault) ; Le Crès, à Béziers (Hérault) ; Le Pirou, à Valros (Hérault) ; Les Bois Rochefort, à Cormeilles-en-Parisis (Val-d’Oise)…
  • 6. Unité CNRS/Université de Bordeaux. Placamat est une plateforme de service spécialisée en préparation d’échantillons, microscopie électronique, analyse de surfaces et tomographie aux rayons X.
  • 7. Voir : https://tinyurl.com/microscope-atomique
  • 8. Voir : https://tinyurl.com/compo-isotope
  • 9. Le collagène est la protéine la plus abondante dans le corps humain. On le trouve notamment dans les os et dans les dents.

Auteur

Marina Julienne

Journaliste en presse écrite, spécialisée des sujets sciences, société et éducation (pour Le Monde, Science et Vie, Eurêka, etc.), Marina Julienne a aussi réalisé plusieurs documentaires pour France Télévision et Arte. À la rédaction de CNRS Le Journal depuis 2023, elle suit plus particulièrement...