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D'où vient le chien ?
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Retracer précisément l’histoire de la domestication du chien est crucial pour la recherche fondamentale. Ce sujet nécessite une approche interdisciplinaire comme l’illustre une étude internationale1 qui réunit des archéozoologues et des paléogénéticiens. Pilotés par une équipe de l’université d’Oxford (Angleterre), ces travaux ont mobilisé plusieurs laboratoires français2.
« En savoir plus à ce sujet permet d’en savoir plus sur notre propre histoire, car l’histoire du chien constitue une part de l’histoire de l’humanité », explique Anne Tresset3, archéozoologueFermerL’archéozoologie vise à reconstituer l’histoire des relations naturelles et culturelles entre l’homme et l’animal. à Paris et coautrice de l’étude.
Premier animal domestiqué
D’une part, le chien présente la particularité d’être le premier animal à avoir été domestiqué par l’homme : « Il vit dans des sociétés humaines depuis la fin du Paléolithique supérieur, c’est-à-dire depuis au moins 15 000 ans. À titre de comparaison, la domestication des bovins, du mouton, de la chèvre et du porc n’a eu lieu que plusieurs millénaires après, au Néolithique, soit il y a 10 500 ans ».
D’autre part, le chien possède un statut très particulier. « Il est le meilleur ami de l’homme et le fut sans doute dès l’origine, poursuit Anne Tresset. Par exemple, on a retrouvé des ossements de chiens aux côtés de défunts dans des tombes de la culture proche-orientale natoufienne, remontant à l’Épipaléolithique, donc à plus de 11 000 ans. »
Pas une domestication de loups… mais deux !
L’étude suggère que le chien dérive non pas d’une seule, mais de deux domestications indépendantes de loups : l’une survenue en Europe il y a au moins 15 000 ans, l’autre, en Asie de l’Est, il y a au moins 12 500 ans. Puis, entre le Ve et le IVe millénaire avant notre ère, des chiens d’Asie auraient migré vers l’Europe, sans doute en même temps que des populations humaines. Là, ils se seraient reproduits avec des chiens européens. Leurs descendants auraient ensuite peu à peu remplacé les chiens d’origine.
Dans les faits, les archéozoologues soupçonnent une double origine du chien depuis plusieurs décennies déjà. Et ce, grâce à l’étude de restes de chiens anciens, datés de la fin du Paléolithique supérieur ou de l’Épipaléolithique.
Problème, les généticiens, eux, restaient persuadés qu’une seule domestication avait eu lieu, en Asie. Et pour cause : ces généticiens analysaient l’ADN des chiens actuels. Lesquels appartiennent majoritairement à un ensemble de lignées génétiques particulier, d’origine asiatique – l’haplogroupe A.
« Le problème avec cette démarche, explique Anne Tresset, est qu’en cas d’événements gommant complètement le pool génétique antérieur de la population analysée (comme ici, l’arrivée de chiens asiatiques en Europe), il est impossible de “voir” ce qu’il y avait avant – soit, ici, le fait que, avant l’arrivée des chiens asiatiques, il existait déjà des chiens en Europe de l’Ouest, appartenant à l’haplogroupe C. »
Des échantillons d’os très variés
« La force de notre nouvelle étude est justement qu’elle a permis d’analyser pour la première fois l’ADN de nombreux restes archéologiques couvrant une longue période de l’histoire du chien, les plus vieux remontant à 14 000 ans, soit au début de l’histoire évolutive de ce mammifère, souligne la paléogénéticienneFermerLa paléogénétique (ou paléogénomique) s’intéresse à l’analyse de l’ADN des êtres vivants du passé. lyonnaise Catherine Hänni4. De plus, nos échantillons provenaient de différentes zones géographiques en Europe (France, Suisse, Allemagne, Roumanie…) et en Asie (Iran, Turkménistan, Russie asiatique). »
Concrètement, les chercheurs ont reconstitué l’histoire évolutive des chiens en étudiant 59 restes archéologiques de chiens ayant vécu entre 14 000 ans et 3 000 ans avant le présent. Les scientifiques ont extrait l’ADN ancien de ces ossements, puis ont séquencé l’ADN mitochondrial (présent dans des structures particulières des cellules, les mitochondries, et transmis uniquement par la mère). Le génome complet des restes d’un chien vieux de 4 800 ans a également été séquencé.
« Cette recherche n’aurait jamais abouti sans la collaboration étroite entre l’archéozoologie, la paléogénétique et l’analyse génomique », se réjouit Catherine Hänni.
Une alliance tripartite gagnante
En pratique, les archéozoologues ont permis l’accès aux différents restes archéologiques de chiens analysés ici, qu’ils avaient étudiés lors de précédentes études indépendantes. « À elle seule, notre équipe a fourni plus des trois quarts des échantillons étudiés », indique Anne Tresset.
Puis, les paléogénéticiens (dont l’équipe lyonnaise de Catherine Hänni) ont extrait et séquencé l’ADN des ossements collectés par les archéozoologues. Enfin, l’équipe d’Oxford a réalisé une modélisation informatique à partir des séquences génétiques anciennes et de celles de 2 500 chiens modernes étudiés précédemment. Ce qui a permis, au bout du compte, de reconstituer l’arbre évolutifFermerReprésentation schématique montrant les liens de parentés entre différents groupes d’êtres vivants. du chien.
Chose surprenante, cette modélisation a révélé une divergence entre les chiens originaires d’Asie de l’Est et ceux d’Europe remontant à moins de 14 000 ans… soit après l’apparition du chien en Europe ! D’où la conclusion qu’existaient à l’origine deux populations distinctes de chiens : l’une en Asie et l’autre en Europe.
Autre résultat important : les analyses des ADN mitochondriaux des chiens modernes et anciens ont montré que, si la majorité des anciens chiens européens appartenaient à l’haplogroupe C (60 % des chiens) ou D (20 %), la plupart des chiens européens modernes sont des haplogroupes A (64 %) et B (22 %), tous deux d’origines asiatiques. Ce qui est cohérent avec une arrivée de chiens originaires d’Asie en Europe.
D’autres zones d’ombre à éclaircir
Les équipes d’Anne Tresset et de Catherine Hänni espéraient pouvoir éclaircir plusieurs autres zones d’ombre de l’histoire européenne et proche-orientale du chien. « Par exemple, nous voudrions tenter de comprendre pourquoi on trouve dans l’Ouest de l’Europe plutôt des chiens petits, alors qu’à l’Est de l’Europe on a plutôt des grands types. Plus largement, nous souhaiterions étudier les facteurs à l’origine de l’évolution de la taille, de la couleur ou encore de la forme des chiens lors de leur histoire évolutive (sélection par l’homme,…) », précise Anne Tresset. L’histoire du chien est donc loin d’avoir livré tous ses secrets5.
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La domestication à l’œil nu, Jean-Denis Vigne, 160 pages, CNRS Éditions, 2024
- 1. L. A. F. Frantz, et al, « Genomic and archaeological evidence suggest a dual origin of domestic dogs », Science, 2016 : https://doi.org/10.1126/science.aaf3161
- 2. Plateforme nationale de paléogénétique (CNRS/ENS de Lyon), Institut de génomique fonctionnelle de Lyon (IGFL, CNRS/ENS Lyon/Univ. Lyon 1), Laboratoire d’écologie alpine (Leca, CNRS/Univ. Joseph Fourier/Univ. de Savoie), Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques, environnements (CNRS/MNHN), Institut de génétique et développement de Rennes (CNRS/Univ. de Rennes 1).
- 3. Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques, environnements. Anne Tresset, médaille d'argent du CNRS en 2016, est décédée depuis la parution de cet article : https://journals.openedition.org/archeosciences/7495
- 4. Plate-forme nationale de paléogénétique, Institut de génomique fonctionnelle de Lyon, Laboratoire d’écologie alpine.
- 5. Voir « La domestication des chiens a plusieurs visages », CNRS Écologie et environnement, 2020 : https://www.inee.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/la-domestication-des-chiens-plusieu...
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Auteur
Journaliste scientifique freelance depuis dix ans, Kheira Bettayeb est spécialiste des domaines suivants : médecine, biologie, neurosciences, zoologie, astronomie, physique et nouvelles technologies. Elle travaille notamment pour la presse magazine nationale.








