Sections

Des villes toujours plus grosses

Des villes toujours plus grosses

01.06.2017, par
Avec ses 80 millions d'habitants, Shanghai serait aujourd'hui la plus grande ville du monde selon certains géographes.
Les mégacités, ces villes de plus de dix millions d’habitants, sont aujourd’hui plus de trente dans le monde. Elles devraient être cinquante en 2050. Retour sur une tendance lourde et ses conséquences sur nos modes de vie.

La ville est-elle l’avenir de l’homme ? Depuis cinquante ans, le mouvement d’urbanisation de la planète s’est fortement accéléré, et le nombre de citadins a officiellement dépassé 50 % de la population mondiale. Dans le même temps, on a assisté à l’émergence d’une forme nouvelle de villes : les mégacités, des mastodontes urbains de plus de dix millions d’habitants… au minimum. Si Paris et Londres avoisinent les 12 millions d’habitants, une agglomération comme celle de Shanghai flirterait aujourd’hui avec les 80 millions d’habitants, devenant selon certains géographes la ville la plus peuplée du monde, devant Tokyo. Bien que l’ordre du classement divise les chercheurs, on trouve parmi les dix plus grandes villes du monde des villes multimillionnaires comme Shanghai, Guangzhou (Canton), Tokyo, Dehli et Mumbai (Bombay) en Inde, mais aussi New-York avec ses 25 millions d’habitants ou encore Rio et São Paulo au Brésil. 

Le casse-tête de la taille

« L’urbanisation est si intense qu’elle a brouillé les cartes, raconte Michel Lussault, géographe au laboratoire Environnement, ville, société1. On ne sait plus où commencent et où finissent des villes comme Mexico, Tokyo ou Shanghai, qui aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec la cité d’origine… » Sans compter que certains pays surestiment ou, au contraire, sous-estiment volontairement la taille de ces cités, que ce soit pour des raisons géopolitiques ou l’obtention d’aides internationales. En théorie, c’est la continuité du bâti qui fait la ville – avec une distance généralement admise de 200 mètres maximum entre deux bâtiments. Mais le découpage administratif et les statistiques officielles qui sont fournies par les pays obéissent à une tout autre logique… Administrativement parlant, par exemple, la ville de Paris se cantonne à la zone située à l’intérieur du périphérique et totalise 2 millions d’habitants seulement.

Les agglomérations urbaines de plus de 10 millions d’habitants (2010).
Les agglomérations urbaines de plus de 10 millions d’habitants (2010).

Pour contourner la difficulté, le géographe François Moriconi-Ebrard et ses collègues du laboratoire Espace2 ont mis au point une méthode de calcul universelle, applicable à toutes les villes de la planète : « On utilise les images satellite pour délimiter le périmètre de la ville, et on croise avec la cartographie du recensement, en utilisant les plus petites unités communiquées par chaque État », explique le chercheur, qui a utilisé cette méthode pour hisser Shanghai sur la première marche du podium. Toutes les données sont conservées dans la base de données mondiale Géopolis, dans laquelle se profilent déjà les mégacités de demain. Car la tendance au gigantisme urbain ne fait que commencer ! Au nombre d’une trentaine aujourd’hui, les mégacités devraient être cinquante d’ici à 2050, selon les prévisions.

Inutile de chercher ces prochains mastodontes en Europe ou sur le continent américain. C’est plutôt du côté de l’Asie et de l’Afrique qu’il faut guetter leur émergence. « La Chine est le pays le plus peuplé au monde, il faut s’attendre à ce qu’elle ait des mégacités en proportion de sa population », prédit Denise Pumain, géographe au laboratoire Géographie-cités3. D’autant que le pays vit ces temps-ci un véritable phénomène de rattrapage : l’obligation de détenir un « passeport urbain » a été assouplie, et les Chinois peuvent désormais s’installer (presque) où bon leur semble… « L’Inde et l’Afrique devraient être les prochaines zones d’explosion urbaine », poursuit Francois Moriconi-Ebrard. Déjà au rang de mégacités, Lagos (Nigéria) et Le Caire (Égypte) vont continuer de grossir, tandis que des villes comme Kinshasa (République démocratique du Congo) ou Onitsha (Nigeria) pourraient rapidement passer la barre des 10 millions… « C’est aussi le cas d’Addis-Abeba, en Éthiopie, qui explose littéralement sous l’effet des investissements chinois », précise le géographe.

Un facteur d'innovation économique et sociale

Quant à savoir si cette explosion urbaine est une bonne ou une mauvaise nouvelle… Synonymes aux yeux du grand public de pollution ou d’insécurité, les mégacités sont considérées d’un œil moins sévère par les géographes, qui préfèrent en premier lieu mettre en avant leurs avantages indéniables. « Aujourd’hui, les mégapoles ne sont plus des mangeuses d’hommes. Dans les pays les plus pauvres, les conditions de vie y sont nettement meilleures que dans les campagnes, affirme Denise Pumain. Les installations sanitaires sont meilleures, on compte moins de mortalité infantile. De la même manière, la qualification des populations tend à augmenter avec la taille des villes. »

Lagos, au Nigéria, est avec Le Caire l’une des deux mégapoles africaines. L’Afrique et l’Inde devraient être les prochaines zones d’explosion urbaine.
Lagos, au Nigéria, est avec Le Caire l’une des deux mégapoles africaines. L’Afrique et l’Inde devraient être les prochaines zones d’explosion urbaine.

« Lieux de l’innovation par excellence – économique, technologique, culturelle mais aussi sociale –, les mégacités sont de véritables espaces de conquête de droits », renchérit Michel Lussault. Ainsi, l’urbanisation des femmes fait le plus souvent baisser le taux de fécondité et augmente leur taux de scolarisation ; dans ces espaces plus ouverts, elles échappent en effet plus facilement à l’ordre patriarcal. Et même si le taux de pauvreté en ville reste très important – les favelas de Rio en sont une illustration criante –, la pauvreté absolue tend néanmoins à diminuer grâce aux nombreuses opportunités que la ville fournit : petits boulots en tout genre, vente à la sauvette, etc.

Des inégalités qui s'accroissent

Plus préoccupante est l’amplification des inégalités sociales et l’accroissement des tensions qu’elles engendrent au sein des villes. « Plus les villes sont grandes, plus les inégalités de revenus sont importantes, souligne Denise Pumain. Le capitalisme international qui développe des bureaux attire parallèlement une quantité d’emplois peu qualifiés, pour l’entretien, le ménage, etc. » Un phénomène qui se traduit aussi spatialement, avec une séparation toujours plus marquée entre quartiers riches et quartiers pauvres. La multiplication des « gated communities », ces quartiers aisés complètement fermés au reste de la ville, en est l’expression la plus forte – à l’image des fameuses tours d’Alphaville à São Paulo, ou des villas lacustres de Palm Springs Garden, à Chongqing (Chine), pour ne citer qu’elles.

Palm Springs Garden, à Chongqing (Chine). La multiplication des «gated communities», ces quartiers aisés fermés au reste de la ville, marque la séparation toujours plus forte entre riches et pauvres.
Palm Springs Garden, à Chongqing (Chine). La multiplication des «gated communities», ces quartiers aisés fermés au reste de la ville, marque la séparation toujours plus forte entre riches et pauvres.

L’accroissement des inégalités est loin d’être le seul défi posé par le changement d’échelle. Les transports et les pollutions engendrées par les embouteillages quotidiens – dans des villes comme Pékin, Shanghai ou encore Mexico, les émissions sont telles que le ciel est désormais constamment laiteux –, sont devenus la préoccupation numéro un des géantes urbaines. Autre défi majeur : celui du réchauffement climatique, particulièrement prégnant dans les mégacités avec le phénomène des « îlots de chaleur ». « Le cœur minéral des villes est beaucoup plus chaud que leur périphérie, explique Michel Lussault, et cela ne risque pas de s’arranger tant que la planète continuera de se réchauffer. Dans une ville comme Paris, par exemple, il fait en moyenne 2° C de plus qu’en banlieue, mais ce différentiel peut monter jusqu’à 5° C en cas de canicule… »
 

Une diplomatie des grandes villes de la planète est en train de se mettre en place, qui court-circuite les traditionnelles discussions interétatiques.

Si les problèmes auxquels elles sont confrontées sont à la hauteur de leur taille, les mégapoles veulent aussi devenir de véritables espaces de solution. Une diplomatie des grandes villes de la planète est d’ailleurs en train de se mettre en place, qui court-circuite les traditionnelles discussions interétatiques. Sur la question climatique et l’écologie, le réseau C40 (Cities Climate Leadership Group, initié en 2007 par le maire de Londres Ken Livingstone) fédère les 90 plus grandes métropoles du monde. Plusieurs fois par an, les élus de ce réseau, présidé actuellement par la maire de Paris Anne Hidalgo, se réunissent et réfléchissent ensemble sur les transports, l’alimentation, la voirie, les migrations... Après la COP 21 qui a eu lieu à Paris fin 2015, les villes du C40 se sont carrément engagées à aller au-delà des engagements pris en matière d’émissions de gaz à effet de serre. « Les mégapoles assurent qu’elles peuvent faire mieux que leurs États, car elles sont moins contraintes qu’eux au plan diplomatique », commente Michel Lussault.

Avec les mégacités, un nouvel ordre géopolitique est en train d’émerger. De plus en plus interdépendantes les unes des autres – leurs modes de vie tendent d’ailleurs à converger et leurs habitants à migrer de l’une vers l’autre –, ces villes-mondes constituent de vrais pôles de stabilité, qui échappent en partie aux tensions diplomatiques entre pays. « C’est indéniablement un facteur de paix. Mais le risque est grand qu’elles deviennent complètement hors-sol et se coupent de leur territoire de proximité », s’inquiète Michel Lussault.  Et que Paris échange davantage avec Londres, Francfort ou New York qu’avec Lille ou Tours...

Notes
  • 1. Unité CNRS/ENS Lyon/Univ. Jean-Moulin/Univ. Lumière/Univ. Jean-Monnet/ENTPE/Ensal/École des mines de Saint-Étienne/Insa Lyon.
  • 2. Études des structures, des processus d’adaptation et des changements de l’espace (CNRS/Univ. Sophia-Antipolis/Aix-Marseille Université/Univ. Avignon-Pays de Vaucluse).
  • 3. Unité CNRS/Univ. Panthéon-Sorbonne/Univ. Paris-Diderot.
Aller plus loin

Partager cet article

Auteur

Laure Cailloce

Laure Cailloce est journaliste scientifique pour CNRS Le journal.

Commentaires

3 commentaires

La carte des villes de plus de 10 millions d'habitants montre Thiruvananthapuram au Sud de l'Inde (aussi appelée Trivandrum). Est-ce vraiment correct? Trivandrum metro doit faire tout au plus 1,5 millions d'habitants. Il doit y avoir une confusion avec Bangalore; mais meme Bangalore, avec 9 millions d'habitants, ne devrait pas figurer sur la carte.

Bonjour, voici la réponse du géographe François Moriconi-Ebrard : Que l'on se rassure : il n'y a pas d'erreur dans Geopolis ! Suite à un amendement de la constitution datant de 1994, le Bureau of Census of India définit la catégorie urbaine en deux tapes. La première est fédérale et indique les localités qui sont statistiquement urbaines ("census like"). Dans un second temps, c'est l'Etat de l'Union (en l'occurrence, ici : le Kerala) qui décide de classer ou non ses propres villes et les périmètres qui seront effectivement légalement considérés comme "urbains". Deux Etats apparaissent ainsi (artificiellement) sous-urbanisés : le Kerala et le Bihar, où l'influence locale du Parti Communiste s'appuyant d'une idéologie ruraliste ("L'âme de l'Inde réside dans ses villages") pèse contre la promotion des localités rurales au rang urbain. La base de données Geopolis se fonde uniquement sur la morphologie, à l'instar de l'INSEE (unités urbaines) en France, sans se préoccuper d'autres considération que la continuité du bâti, et surtout pas des stratégies politiques locales. Or, une grande partie de la côte du Kerala est effectivement urbanisée d'un seul tenant (définition utilisée par l'INSEE : 200 mètres au maximum entre les constructions). A l'inverse, l'Etat voisin du Tamil Nadu (politiquement très libéral) a adopté la politique opposée en classant en "urbain" tout ce que le Bureau of Census lui propose. Pour les mêmes raisons, une agglomération indienne ne peut pas franchir officiellement les limites d'un Etat, ce qui pourtant est notamment le cas de Delhi et de Chandigarh, dont les agglomérations débordent désormais largement sur les Etats voisins... Enfin, les données indiennes ne sont pas exactement comparables entre avant et après 1991 (du fait de l'amendement de 1994 qui introduit un changement de définition). De ce fait, les indicateurs de l'urbanisation de l'Union ne sont même pas comparables d'un Etat à l'autre... Et l'Inde n'est pas le pire exemple... Ne faites pas trop confiance aux données statistiques nationales : elles sont avant tout faites pour le Politique, et non pour faire de la recherche. Remettre un peu de rationalité dans ce dédale, c'est l'un des intérêts majeurs du travail des chercheurs d'une institution indépendante telle que le CNRS. De nos jours, il est facile de vérifier ce genre d'informations en observant les images de GoogleEarth ou des Geoportails nationaux. Des informations publiquement vérifiables (ici : iimages satellites, données des recensements sur 671 000 villages et villes) et l'utilisation une méthode reproductible (ici : celle de l'INSEE) :, ce sont aussi les conditions de la "scientificité" d'une démarche qui, une fois de plus, fait partie de la mission fondamentale du CNRS. (Refs. https://cybergeo.revues.org/23144 ; https://confins.revues.org/11729) FME, CNRS (UMR ESPACE/Avignon)
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS