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Le monde rêvé des globes virtuels
09.07.2026, par
Les globes virtuels, des représentations en 2D ou en 3D du monde construites à partir de données numériques, donnent l’illusion d’une connaissance totale de la planète. Mais une avalanche de datas ne garantit pas une meilleure approche de la « réalité ».
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Les globes virtuels génèrent des images de notre planète qui contribuent à façonner nos imaginaires territoriaux. Or, si la carte n’est pas le territoire, les globes virtuels drapés de données numériques ne sont pas le monde, comme le démontrent chercheurs et artistes réunis dans le projet Spherographia. Ces globes méritent donc d’être étudiés pour comprendre les intentions qui guident leur fabrique et sortir de cette logique que Michel de Certeau, philosophe, qualifiait d’« œil totalisant ». Par exemple, sur l’iconique image de la Terre « Blue Marble », prise en 1972 lors de la mission Apollo 17, le pôle Sud est en haut et le continent africain est central (image de gauche). Cette photo sera très souvent inversée pour que le pôle Nord, en accord avec les conventions cartographiques occidentales, se retrouve en haut (image de droite).
NASA /USRA – Lunar & Planetary Institut (L);Image courtesy of the Earth Science and Remote Sensing Unit, NASA Johnson Space Center (R)
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L’« Erdapfel » de Martin Behaim, explorateur et géographe allemand, est le plus ancien globe terrestre, daté de 1492. Il est actuellement conservé à Nuremberg, en Allemagne. Artefact majeur dans l’histoire de la cartographie, il reflète la compréhension géographique du monde par les Européens à la fin du XVe siècle, avant les grandes explorations mondiales. Les Amériques en sont absentes, mais des créatures mythiques peuplent les océans. On relève déjà la volonté des auteurs de combler le blanc des cartes en combinant fantasmes cartographiques, descriptions textuelles et illustrations artistiques.
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Martin Behaim's Erdapfel, 1492. (Facsimile of Behaim's Globe) / David Rumsey Historical Map Collection (globe interactif, Google Earth)
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Nombre d’historiens ont souligné le rôle clé des globes terrestres dans la prise de pouvoir symbolique sur le monde. L’œil du géographe, joint à celui de l’astronome, a progressivement permis de préciser la sphéricité de notre planète et de la représenter. Symbolisant la perfection géométrique du Ciel et de la Terre, le globe incarnerait un pouvoir universel, qui s’exercerait sur un monde supposé stable et contrôlé. D’un format assez réduit pour tenir sur une table, mais assez volumineux pour s’imposer aux yeux de tous, il reflète – dans la chambre d’un roi, sur l’estrade d’un instituteur ou sur le bureau d’un chef de guerre – une maîtrise géopolitique, voire une domination du monde, comme dans cette scène culte du film « Le Dictateur », où l’empereur Hynkel (Charlie Chaplin) danse avec le monde.
Charles Chaplin Productions / Collection ChristopheL
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Avec la croissance exponentielle des données numériques, les globes virtuels prennent le relais des mappemondes. Google Earth en est l’exemple emblématique. Le succès du logiciel, sorti en 2005, est immédiat. Si la puissance commerciale du géant américain du Web n’y est pas étrangère, la qualité de l’ergonomie et l’incroyable quantité de données régulièrement actualisées expliquent aussi cette réussite.
En juin 2001, la version 1.0 d’Earth Viewer permettait d’accéder à une base de données dont la couverture globale représentait un volume de 5 à 6 téraoctets (milliers de milliards d’octets). Vingt ans plus tard, à l’occasion de la sortie de son service Timelapse (animation vidéo réalisée à partir de photos), Google annonce l’agrégation de plus de 20 pétaoctets (40 000 fois plus) d’images satellitaires. Il est alors possible de naviguer de la Terre vue depuis l’espace jusqu’au campus de Mountain View (image ci-dessus, prise en 2021), où le siège de Google Inc. est visible sur une image d’une résolution de 1 pouce par pixel (2,58 cm/pixel).
Google Earth, Landsat/Copernicus, NOAA, U.S. Navy, LDEO-Columbia
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Au-delà de Google Earth, une multitude de globes virtuels existent aujourd’hui. La globothèque du projet Spherographia en recense plus de 500. Certains proposent des visualisations originales pour valoriser leurs données. C’est le cas de ce globe virtuel sur la population mondiale, imaginé par le développeur Vasco Asturiano. À partir des recensements locaux, il met en évidence les contrastes démographiques en faisant ressortir en pics les espaces les plus peuplés du monde. Ce type de modèles tente de répartir la population sur la planète de la façon la plus conforme à la réalité… sans jamais y parvenir. ––– EXPLOREZ CE GLOBE EN RÉALITÉ AUGMENTÉE : scannez le QR Code avec la caméra de votre téléphone, puis visez le marqueur situé juste en dessous.
Vasco Asturiano
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En participant activement à la mise en spectacle et à la mise en science du monde, ces visuels donnent l’illusion d’une connaissance exhaustive de notre planète. La notion même de blancs des cartes semble proscrite. En réalité, la datasphère est loin d’être homogène en tout lieu de la planète. La géonumérisation (mise en données du monde) reste géographiquement très inégale. En ce sens, la mise en scène offerte par la plateforme de le Global Biodiversity Information Facility (GBIF, organisation internationale qui centralise les données sur la biodiversité) en fournit un cas exemplaire. En rassemblant 3,5 milliards d’observations géolocalisées sur la faune et la flore, elle renvoie l’image illisible d’un déluge de données.
OpenStreetMap contributors (c) OpenMapFiles GBIF
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S’intéresser à la distribution géographique des points d’observation de la biodiversité recensés par le Global Biodiversity Information Facility (GBIF) révèle des inégalités informationnelles. Seuls 10 % des enregistrements se situent dans la ceinture intertropicale, alors que celle-ci concentre l’essentiel de la biodiversité mondiale. Comme on le voit sur cet histogramme (en hauteur, les degrés de latitude ; en largeur, le nombre de points d’observation de la biodiversité), de nombreuses zones urbaines d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord concentrent à elles seules plusieurs millions d’occurrences. En changeant d’échelle, par une analyse du global au local, l’équipe de Spherographia révèle ces disparités et interroge leurs enjeux politiques.
OpenStreetMap contributors (c) OpenMapFiles GBIF
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Les globes s’imposent aujourd’hui comme forme privilégiée d’une représentation totalisante du monde et renouvellent la perspective positiviste de la cartographie. Cependant, si la Terre est une, il n’existe pas un, mais des mondes – et presque autant de globes cherchant à les visibiliser, s’inscrivant contre l’inscription graphique d’un discours hégémonique sur notre planète.
Avec la démocratisation des outils cartographiques, cartes et globes, virtuels ou non, ne sont désormais plus la propriété exclusive des experts de la mesure. Scientifiques, militants et artistes font progressivement émerger des contre-cartes et contre-globes pour proposer des représentations alternatives du monde. L’œuvre « America Invertida », réalisée par l’artiste uruguayen Joaquín Torres García en 1943 et devenue célèbre, soutient ainsi que « notre » Nord est le Sud.
Joaquín Torres García (1878–1949) - América Invertida- 1943, Musée National des arts visuels, Uruguay
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Les peuples autochtones sont depuis le tournant du siècle particulièrement actifs dans la contre-cartographie, en appui à leurs revendications territoriales face à des cartes coloniales occultant leur présence. Malgré ces initiatives, la publication des cartes ainsi produites est entravée dans de nombreux pays. La présence de ces peuples est pourtant attestée dans au moins 90 pays, et ils représenteraient 500 millions de personnes, soit 6 % de l’humanité. Le collectif Spherographia propose un exercice d’extrapolation des connaissances actuelles – bien que partielles – sur la localisation des territoires détenus par ces peuples à l’ensemble de la planète pour révéler ce à quoi pourrait ressembler le globe des terres autochtones. Cet alter-globe invite à voir un autre monde, dans lequel ces peuples se trouvent arbitrairement placés sur des territoires considérés comme « vierges ». ––– EXPLOREZ CE GLOBE EN RÉALITÉ AUGMENTÉE : scannez le QR Code avec la caméra de votre téléphone, puis visez le marqueur situé juste en dessous.
Fabrice Dubertret, 2026
À propos
Spherographia est un projet arts-sciences financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Il réunit des chercheurs et chercheuses de six unités de recherche aux approches disciplinaires plurielles, des collectifs d’artistes et des musées partenaires. Il a donné lieu à l’exposition « Un globe, des mondes » , qui se tient jusqu’au 13 décembre 2026 au Musée d’Aquitaine, à Bordeaux, et au GeoDock, à Pessac (Gironde).
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