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Il ne viendrait guère à l’esprit des visiteuses et visiteurs de parcs zoologiques de les considérer à la manière de musées ethnographiques ou dédiés aux arts extra-occidentaux. Il paraîtrait incongru, sinon scandaleux, de rapprocher, par exemple, la découverte de la statuaire africaine présentée sur le plateau des collections du Musée du quai Branly-Jacques Chirac de la rencontre avec les animaux exposés au parc zoologique de Vincennes.
Pourtant, les savoirs culturels ne concernent pas seulement les artefacts produits par les humains ; les animaux eux-mêmes font l’objet de connaissances historiquement et culturellement construites. Ainsi, la zoologie, l’éthologie ou la biologie, habituellement présentées comme des sciences naturelles, sont en réalité issues d’une longue histoire de disciplinarisation des savoirs concernant les animaux, ayant ses propres cadres, logiques, protocoles, tous situés dans une époque et une culture spécifiques.
Éventaire d’un marchand ambulant de produits raticides, Bamako, Mali, février 2018 © J. Bondaz
Si les parcs zoologiques affichent ou transmettent davantage les savoirs liés à ces disciplines et les musées des connaissances anthropologiques ou des émotions patrimoniales et esthétiques, on pourrait tout à fait imaginer l’inverse : des animaux de zoo supports de savoirs culturels et ethnographiques ou dotés de valeurs artistiques, des objets de musée envisagés sous l’angle de leurs composants organiques.
Les zoos sont-ils des musées comme les autres ?
L’ethnologie invite à aller plus loin encore : lors des enquêtes ethnographiques de Julien Bondaz1 sur les musées ouest-africains, des affinités sont en effet apparues entre ces derniers et les parcs zoologiques présents à proximité2. Certains objets rituels exposés dans les musées étaient dotés de pouvoirs étonnamment proches de ceux des animaux vivants exhibés dans les zoos.
Les récits ne manquaient pas au sujet de masques ou de statues se déplaçant la nuit ou causant des maladies aux gardiens ou aux conservateurs3. Sur place, les gens (employés des musées et des zoos, visiteurs et visiteuses, populations riveraines de ces institutions, etc.) pensaient et expérimentaient des formes de continuité entre l’animé et l’inerte, le vivant et le non-vivant, bouleversant l’ordre des choses (objets d’un côté, animaux de l’autre) qui semble prévaloir dans les institutions européennes.

Enclos des lions et des lionnes au parc zoologique de Bamako, Mali, février 2018 © J. Bondaz
Rien n’est, en apparence, plus solidement établi que la grande distinction entre les « produits de la nature » et les artefacts. Les premiers paraissent pouvoir exister en dehors même de la présence des humains, les seconds, au contraire, fabriqués par eux, se retrouvent définis comme des objets historiques ou techniques, des œuvres d’art ou des biens culturels (et parfois tout cela à la fois).
Continuités et approche conjointe
À y regarder de plus près cependant, les continuités observées dans les musées et les zoos ouest-africains invitent à écrire autrement l’histoire des collections conservées en Europe4. Les différences se révèlent ténues entre, par exemple, un barbican guifsobalito abattu en Éthiopie, naturalisé sur place puis rapporté en France, et désormais placé parmi des centaines d’autres spécimens semblables dans les réserves du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, et, d’autre part, une amulette composée d’une tête de tisserin fichée sur un roseau, acquise au Sénégal le 20 juin 1931 et conservée dans les réserves d’un autre musée parisien, celui du Quai Branly-Jacques Chirac.
Tous deux sont des hybrides d’oiseau et d’artefact. Ramenés en France par une même mission scientifique, la mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti, ils peuvent faire l’objet d’une approche conjointe : ornithologique (détermination et caractérisation de l’espèce) et ethnographique (noms vernaculaires, savoirs et usages locaux) – une approche que l’on pourrait donc nommer « ethno-ornithologique »5.
Réassembler les collections et les savoirs
Le terme « ethno-ornithologique » n’émerge qu’à partir des années 1960. IL renvoie à la notion plus ancienne et générique d’ethnozoologie, proposée par les anthropologues états-uniens Junius Henderson et John Peabody Harrington au milieu des années 19106, et introduite 20 ans plus tard en France par Marcel Mauss, l’un des fondateurs de l’ethnologie française. Il ne s’agissait pas seulement de penser la rencontre entre des disciplines distinctes (l’ethnologie et la zoologie), mais aussi et surtout de prendre au sérieux les savoirs zoologiques des populations qu’étudiaient les ethnologues.
Autrement dit, pour comprendre ces rencontres, pour penser les continuités entre des entités a priori distinctes, il convient de réassembler les collections et les savoirs concernés, que seuls les aléas de l’histoire et les choix toujours situés de classification et de conservation ont séparés7. Penser ensemble l’oiseau naturalisé et l’amulette composée d’une tête d’oiseau (ou, pour le dire plus largement, le spécimen « naturel » et l’artefact « culturel »), cela revient à brouiller les oppositions et à faire émerger de nouvelles questions, transversales – sur l’histoire des collections ou les recherches de provenance, mais aussi sur l’environnement, les manières de voir le monde, les capacités d’action que l’on attribue aux animaux et aux objets avec lesquels nous interagissons, etc.

Spécimens de Barbican guifsobalito (Lybius guifsobalito), consultation du 12 janvier 2023, Muséum national d’histoire naturelle, Paris (MNHN-ZO-MO-1937-31 à 34)
Un chantier infini
Les notions d’ethnozoologie et d’ethno-ornithologie témoignent de l’ancienneté des rencontres entre des disciplines relevant des sciences tant humaines que naturelles. Dès les débuts de l’anthropologie, les animaux sont présents aux côtés des ethnologues – chassés et rapportés en Europe, étudiés et décrits comme supports de savoirs concrets, sujets de mythes ou quasi-objets rituels, voire œuvres d’art.
Le chantier, en réalité, est infini. Certes, les ethnologues ne pratiquent plus, sauf exception, la chasse (désormais considérée, dans les cas qui nous intéressent, comme une forme de prédation coloniale9). Les ethnologues n’enrichissent plus guère, non plus, les collections dites « naturalistes ». Ils continuent néanmoins, et même plus que jamais (à l’ère de la sixième extinction des espèces), à étudier les interactions entre humains et animaux.
Des souris et des humains
Les recherches de Julien Bondaz ont ainsi porté, par exemple, sur la façon dont les habitants de Bamako, la capitale du Mali, interagissaient avec les rongeurs. Lors de son enquête ethnographique, en 2018, une nouvelle espèce de souris, particulièrement agile à déjouer les pièges, venait d’apparaître massivement. Dénommée « messi » par les Bamakois (en référence à la virtuosité du footballeur Lionel Messi), cette espèce s’inscrivait dans un panorama plus large de petits bêtes nuisibles, voleuses de nourriture et, dit-on, d’argent.
Dresser la classification locale des espèces de rats et de souris permettait de décrire finement, dans une perspective ethnozoologique, la variété des interactions, l’adaptation et l’inventivité des techniques de piégeage, ou encore les usages magiques ou rituels de certaines espèces, à commencer par les pratiques de divination par les souris (dont la mémoire s’éloigne au Mali, mais qui est encore pratiquée au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire)10.
Guerre entre humains et chasse aux rongeurs
En arrière-plan, d’autres enjeux plus sombres résonnaient avec la recherche. À l’époque de son enquête, le Mali était en proie à un conflit violent (encore en cours), une guerre menée contre les « djihadistes »11. Or cette guerre était parfois présentée dans les médias maliens comme une entreprise de « dératisation » (l’opération française de 2013-2014 avait du reste été nommée « Serval », en référence à un félin africain, prédateur des rongeurs). Autrement dit, la guerre entre humains était, plus ou moins implicitement, pensée par analogie avec la lutte contre les souris.
Loin d’être perçues uniquement comme des ennemies naturelles, ces dernières se retrouvaient dotées d’une valeur éminemment culturelle, politique même, et insérées dans un système de représentations de la violence qui brouillait, de manière évidemment problématique, les distinctions entre animaux humains et non-humains.
L’anthropologue Edmund Leach avait d’ailleurs déjà suggéré les rapports entre la guerre entre humains et la chasse aux rats. « Mettre à mort, c’est opérer une classification, écrivait-il en 1965. Dans la guerre – c’est ce qui la distingue d’une chasse aux rats – les ennemis méritent le respect. L’état de guerre existe entre des hommes et d’autres hommes, non entre des hommes et des animaux »12. L’enquête de Julien Bondaz rejoignait ainsi une thématique classique de l’anthropologie en général, et de l’ethnozoologie en particulier : les classifications zoologiques sont toujours liées aux classifications politiques et sociales.

Amulettes à têtes d’oiseaux, utilisées notamment pour la teinture à l’indigo, acquises à Netteboulou (Sénégal) par la mission Dakar-Djibouti le 20 juin 1931. Consultation du 17 janvier 2024, Musée du quai Branly-Jacques Chirac (71.1931.74.151 et 71.1931.74.156)
Ainsi, dans des contextes radicalement différents (des musées et des zoos, d’un côté ; les terrains d’affrontement au Mali, de l’autre), les présences animales obligent à repenser les cadres de la recherche anthropologique dans une perspective interspécifique – laquelle est également toujours interdisciplinaire. Ce faisant, elles invitent à une anthropologie résolument attentive aux continuités entre humains et non-humains, entre le vivant et le non-vivant, plutôt qu’à l’ordonnancement souvent trompeur du monde.
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- 1. Maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’université Lumière Lyon 2, membre du Laboratoire d’anthropologie des enjeux contemporains et membre associé au Centre Alexandre Koyre - Histoire des sciences et des techniques (CAK, unité CNRS/EHESS/MNHN), l’anthropologue Julien Bondaz mène des enquêtes ethnographiques et des recherches historiques en Afrique de l’Ouest. Il s’intéresse notamment aux interactions entre humains et animaux.
- 2. « L’Exposition postcoloniale. Musées et zoos en Afrique de l’Ouest », J. Bondaz, 352 pages, L’Harmattan, 2014.
- 3. Des récits assez similaires circulent également dans les musées français. Voir par exemple : Pizzorni Itié F. 2014, La Forêt des choses. Substance mémorielle et correspondances sensibles des objets au musée, Socio-anthropologie, n° 30 : 171-181.
- 4. Bondaz J., Dias N., Jarrassé D. 2016, Collectionner par-delà nature et culture », Gradhiva, n° 23 : 28-49.
- 5. Bondaz J. 2025, Poussière d’oiseaux, B42.
- 6. Henderson J., Peabody Harrington J. 1914, Ethnozoology of the Tewa Indians, Government printing office.
- 7. Ainsi, treize spécimens d’oiseaux ont été empruntés au Muséum national d’histoire naturelle de Paris (avec d’autres spécimens naturels) pour être exposés au musée du quai Branly-Jacques Chirac à l’occasion de l’exposition « Mission Dakar-Djibouti (1931-1933) : contre-enquêtes », du 15 avril au 14 septembre 2025.
- 9. Mbembe A. 2020, Brutalisme, La Découverte.
- 10. Bondaz J. 2020, Le devin et le dératiseur. Traces de souris en Afrique de l’Ouest, Anthropologica, vol. 61, n°2 : 139-150.
- 11. Raison pour laquelle le chercheur n’a pu mener son projet de recherche à son terme, son retour au Mali et le prolongement de l’enquête au Burkina Faso initialement prévu étant empêchés pour des raisons de sécurité.
- 12. Leach E. 1980, La nature de la guerre (1965), dans L’unité de l’homme et autre essais, Gallimard, pp. 311-312.

