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Les Cyclopes étaient-ils des éléphants nains ?
Ah, les îles méditerranéennes ! Le sable chaud de leurs plages, la douceur de leur gastronomie et… leurs éléphants nains. Au Pléistocène (de 2,6 millions d’années à 12 000 avant notre ère), des éléphants bien plus petits que leurs ancêtres parcouraient ces îles – à l’exception de la Corse et des Baléares. Fossilisés, leurs vestiges auraient même pu inspirer le mythe grec des Cyclopes !
Paléontologue et docteure en sciences de l’évolution au laboratoire Mécanismes adaptatifs et évolution1, Camille Bader a étudié ces animaux méconnus durant sa thèse2 au Muséum national d’histoire naturelle. Malgré leur petite taille, ces éléphants descendent de géants.
En effet, la tendance évolutive des proboscidiens (l’ordre de mammifères auquel appartiennent les éléphants) les a conduits de minuscules créatures de 5 à 18 kg au Paléocène (entre 66 et 56 millions d’années avant notre ère) à des colosses de plusieurs tonnes – jusqu’à 21 t (tonnes) pour Palaeoloxodon namadicus, en Asie du Sud, il y a plus de 750 000 ans !
Évolutions du niveau de la mer
Au Pléistocène, durant les périodes glaciaires, une série de fluctuations de températures fait baisser le niveau de la Méditerranée et rend les îles accessibles. « Plusieurs espèces d’éléphants et de mammouths ont alors pu gagner ces terres à pied, voire à la nage, depuis la Turquie, l’Italie et la Grèce », relate Camille Bader.
Ces espèces affichent alors une masse respectable : Palaeoloxodon antiquus, l’éléphant à défenses droites, et Mammuthus meridionalis, pèsent entre 10 et 13 t pour 3 m au garrot. « On est sur du balèze », résume la paléontologue.
Or, avec la fin de la période glaciaire, le niveau de la mer augmente. Les mastodontes se retrouvent coincés sur des terres devenues des îles. Comme aucun prédateur et aucun autre gros herbivore n’y est bloqué avec eux, s’engage alors un processus dit de « spéciation allopatrique ». Séparés par les eaux de leurs cousins sur le continent, ces créatures évoluent de manière divergente… et originale.
Peu de compétition mais peu de ressources
À l’encontre de la tendance évolutive des autres proboscidiens – que leur masse protège des prédateurs –, ces éléphants insulaires suivent dorénavant une régression vers le nanisme. En effet, « quand on vit sur une île avec peu de ressources alimentaires, sans compétition et sans prédateurs, on n’a pas besoin d’être gros, explique Camille Bader. Au contraire, le gigantisme, qui exige énormément de ressources, aurait constitué un désavantage évolutif ».
Relativisons tout de même ce nanisme. Palaeoloxodon tiliensis, sur l’île de Tilos, dans les Cyclades, pèse jusqu’à 1,3 t. Et l’un des plus petits de ces nains, Palaeoloxodon cypriotes, demeure le plus gros animal de Chypre du haut de son mètre et de ses 180 kg.
À poids moindre, morphologie différente
Il n’empêche, ces poids plumes sont jusqu’à 98 % plus légers que leurs ancêtres géants. Dès lors, comment s’est adaptée leur morphologie, taillée pour la graviportalité, c’est-à-dire l’ensemble des adaptations des organismes pour supporter et mouvoir un poids corporel massif ?
En comparant 3 espèces actuelles et plus de 25 fossiles durant sa thèse, Camille Bader a mis en lumière les caractéristiques morphologiques propres aux éléphants nains. Ceux-ci ne constituent en rien des modèles miniatures de leurs aïeux, mais combinent un certain nombre d’évolutions singulières.
De manière générale, ils perdent certaines marques de la graviportalité. Pour soutenir une masse de 10 à 15 t, les éléphants géants s’appuient sur des os en colonne, placés sous le corps. Alors que chez P. tiliensis, les pattes sont légèrement sur le côté et plus fléchies, signe d’un poids moindre.
De même, les travées osseuses qui facilitent la distribution des charges mécaniques chez les colosses sont moins denses et moins nombreuses chez les nains. « Ces derniers pouvaient se permettre d’avoir des os moins solides parce qu’ils étaient moins gros », traduit la paléontologue3.
Adaptation à l’environnement
Outre la réduction d’une taille et d’une masse devenues encombrantes pour ces milieux sans compétition, la perte de caractères graviporteurs s’accompagne d’une adaptation à l’environnement escarpé de ces îles. Même si l’on suppose que ces éléphants vivaient en général sur les plaines littorales, un certain nombre d’indices laisse à penser qu’ils pouvaient s’aventurer à l’intérieur des terres, au relief plus accentué.
Une excroissance osseuse à l’arrière du tibia, plus développée chez les éléphants nains et en contact avec les os du pied, pouvait servir de frein sur un terrain en pente – à la manière du frein d’une trottinette. De même, sur les pattes avant, la fusion du radius et de l’ulna (cubitus) dans le poignet pouvait améliorer la stabilité sur un terrain vallonné.
L’arrivée des prédateurs… et des humains
Parfaitement adaptés à leur milieu, ces animaux hauts de 1 m ont prospéré dans les îles méditerranéennes pendant environ 1 million d’années. Puis, une nouvelle baisse du niveau des eaux aurait rendu ces îles à nouveau accessibles… y compris aux prédateurs. Cette fois, ours, loups et lions auraient effectué la traversée… et un festin d’éléphants nains.
« Le nanisme, c’est super quand on est tout seul sur l’île, mais pas quand des prédateurs arrivent », synthétise Camille Bader.
Parmi ces prédateurs figure aussi Homo sapiens. Même si la plupart de ces espèces de proboscidiens avaient disparu avant son arrivée sur les îles, l’être humain a pu localement contribuer à l’extinction de quelques autres en les chassant. Parmi celles-ci, Mammuthus creticus, dont on a retrouvé en Crète quelques ossements dans des grottes habitées par les humains : une proie facile et copieuse, plus grosse qu’un cochon, mais plus petite (et moins féroce) qu’un tigre.
Des éléphants aux Cyclopes
La dernière espèce d’éléphant nain, P. cypriotes, s’est éteinte il y a 14 000 ans. Mais l’histoire des éléphants nains ne s’arrête pas là. Depuis quelques années, plusieurs publications y discernent une origine probable du mythe antique des Cyclopes.
A priori, rien à voir entre les nains à trompe et les colosses à un œil… sauf si l’on regarde attentivement les crânes des éléphants nains. En effet, leur fosse nasale ressemble beaucoup à la forme d’un œil unique. « Ils étaient certes nains pour des éléphants, mais ils restaient suffisamment grands pour évoquer des humains géants », postule Camille Bader.
Elle-même avoue sa passion de longue date pour cette histoire : « D’un point de vue scientifique, ça se tient. On rencontre certes des mythes de cyclopes dans d’autres cultures, mais soit ils arrivent après la culture grecque, comme influencés par celle-ci, soit ils ne comportent pas la notion de gigantisme, à l’instar de certains petits yōkai au Japon ».
De multiples mythes
Enthousiaste, la paléontologue égrène également d’autres proboscidiens liés à des mythes locaux. Dans le sud de la France, les défenses fléchies vers le bas de Deinotherium, qui y vivait entre 20 et 1 million d’années avant notre ère, ont inspiré les « cornes du diable » en Gascogne. Et, lors d’une visite durant sa thèse au muséum d’histoire naturelle de Budapest, en Hongrie, Camille Bader a découvert un fémur de mammouth enchaîné, exposé du temps de la monarchie hongroise comme un « os de dragon » !
« On ne pourra jamais vraiment savoir, soupire la jeune chercheuse. Néanmoins, j’ai envie de croire à cette image très poétique. » Et, pourquoi pas, faire que la mythologie inspire de nouvelles recherches.
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- 1. Unité CNRS/Muséum national d’histoire naturelle (MNHN).
- 2. Voir : https://theses.fr/2024MNHN0025
- 3. Voir aussi : C. Bader, et al., « Miniature giants: investigating limb long bone structure in dwarf proboscideans », Paleontology, 2026 : https://doi.org/10.1111/pala.70067
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Auteur
Rédacteur à la direction de la communication du CNRS, Maxime Lerolle s’intéresse aussi bien aux questions environnementales (énergie et biodiversité) qu’à l’actualité culturelle (cinéma et jeux vidéo) éclairée par un regard scientifique.
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