Donner du sens à la science

L’envol de la recherche

L’envol de la recherche

29.05.2019, par
Pour les 80 ans du CNRS, notre chroniqueur Denis Guthleben nous fait remonter le temps à travers l’histoire de l’organisme. Ce deuxième épisode (1958-1979) relate la mise en place d’une recherche française forte, impulsée par le général de Gaulle.

(Ce texte fait suite au billet "Des savants pour la République" dans lequel Denis Guthleben fait le récit de la naissance et des vingt premières années du CNRS)

 

Mai 1958. La France traverse une crise politique grave. Il faut, en préambule, dire un mot de ce contexte : il va peser comme jamais auparavant sur l’organisation de la recherche dans notre pays. Certains parlent de coup d’État, voire de putsch – terme consacré lorsqu’un militaire s’empare du pouvoir dans des circonstances, disons, exceptionnelles… D’autres évoquent un retour aux affaires, comme si la quinzaine d’années depuis la Libération n’avait été qu’une parenthèse. Question de sensibilités ! Toujours est-il qu’en toile de fond de la tragédie algérienne dans laquelle la Quatrième République s’est enlisée, le général de Gaulle reprend en main le destin du pays et obtient un véritable plébiscite pour en établir une Cinquième. Ah ! Les Français et l’homme providentiel…

Le nouveau régime tout juste installé, et le président de la République solidement campé à sa tête –« Une importante majorité du peuple français a voulu se donner un roi. Elle l’a », constate Françoise Giroud dans L’Express… –, la recherche scientifique apparaît d’emblée comme une priorité nationale. Les raisons sont multiples. Avant tout, une science forte participe de la grandeur et de l’indépendance du pays. Dans ce domaine, le général de Gaulle partage l’opinion de Frédéric Joliot-Curie, qui vient de disparaître : un pays qui n’investit pas dans la recherche est condamné à devenir « une colonie de l’étranger » ! Il y a aussi le programme nucléaire militaire : le chef de l’État est impatient de le voir aboutir, en poussant un « hourra pour la France » au cœur du Sahara.

En mars 1965, le général de Gaulle, président de la République, accompagné de Pierre Jacquinot, directeur général du CNRS (à droite), visite les laboratoires de Meudon-Bellevue.
En mars 1965, le général de Gaulle, président de la République, accompagné de Pierre Jacquinot, directeur général du CNRS (à droite), visite les laboratoires de Meudon-Bellevue.

Une priorité nationale

Un ministre d’État, un comité interministériel présidé par le Premier ministre, une délégation générale chargée d’encourager les champs émergents comme celui de la biologie moléculaire… les institutions qui se mettent en place confirment cette ambition. Certes, le régime gaullien n’a pas tout inventé : il s’inspire de réflexions menées au milieu des années 1950 autour de Pierre Mendès France, mais que l’éphémère président du Conseil n’a pas eu le temps de mettre en œuvre.

Un comité consultatif à la recherche, composé de scientifiques de renom que l’on baptise vite « les douze sages », est inauguré dès novembre 1958. L’un de ses membres, le médecin Jean Bernard, a laissé un témoignage : « Une ou deux fois par an, le général de Gaulle reçoit les douze à l’Élysée. À chacun de nous, il demande de commenter les progrès survenus depuis notre dernière rencontre. Je n’ai jamais tant eu l’impression de passer une nouvelle fois mon baccalauréat… »1

Et de Gaulle lui-même, lors d’un discours prononcé à Toulouse le 14 février 1959, donne le ton : « L’État a le devoir d’entretenir dans la nation un climat favorable à la recherche et à l’enseignement ; l’État, qui, dans le flot des besoins et le flot des dépenses, a la fonction de doter les laboratoires et de pourvoir l’enseignement. »

 

L’État a le devoir d’entretenir dans la nation un climat favorable à la recherche et à l’enseignement ; l’État, qui, dans le flot des besoins et le flot des dépenses, a la fonction de doter les laboratoires et de pourvoir l’enseignement.

Pour le CNRS, cette fonction est remplie sans pinailler : le conseil d’administration de l’établissement, qui avait enregistré une dotation publique de 8 milliards de francs en 1958, constate qu’elle a bondi à plus de 15 milliards en 1960 – les administrateurs du CNRS, comme bien des Français, s’expriment encore en « anciens francs », alors que les « nouveaux » viennent d’entrer en circulation. Un budget qui a presque doublé en deux ans !

Certes, il faut prendre en compte l’inflation. Mais, en valeur constante, l’augmentation reste tout de même de l’ordre de 75 % puis la progression atteint 15 % chaque année jusqu’à la fin de la décennie.

Au CNRS, on ne s’y trompe pas : un administrateur parle de « l’évolution frappante des crédits », un autre « d’aisance financière », tandis que l’un des patrons de la biologie est pris de vertige : « Mais que vais-je faire de tout cet argent ? »

CNRS-Université : la création des labos

Vaine inquiétude : les scientifiques savent toujours quoi faire avec l’argent ! Au CNRS, ils érigent des laboratoires, les équipent et recrutent des chercheurs, des ingénieurs et des techniciens pour les faire fonctionner – un peu moins de 6 000 personnes travaillent au sein de l’organisme en 1958, un peu plus de 16 000 dix ans plus tard.

À gauche, maquette qui a servi à la construction du four solaire d’Odeillo (à droite), dans les Pyrénées-Orientales.
À gauche, maquette qui a servi à la construction du four solaire d’Odeillo (à droite), dans les Pyrénées-Orientales.

Dans le même temps, des instituts nationaux sont mis en chantier : celui d’astronomie et de géophysique (Inag, ancêtre de l’Insu, l’Institut national des sciences de l’Univers) voit le jour en septembre 1967 et celui de physique nucléaire et de physique des particules (IN2P3) aboutit cinq ans plus tard. Moins connu, l’Institut national pour la valorisation de la recherche (Invar)2 les a même précédés, dès janvier 1967. Initiative pionnière, conçue autour du directeur du CNRS Pierre Jacquinot par des scientifiques et pour les scientifiques, elle offre un pied de nez à ce préjugé, hélas persistant, sur une prétendue incapacité historique de la recherche publique à se préoccuper de la valorisation de ses travaux !

La réforme majeure demeure celle qui conduit à la création des laboratoires associés, le 1er janvier 1966. Elle constitue la première réponse ambitieuse à la question des relations entre les deux grands artisans de la science française, le CNRS et l’Université, ainsi que des liens avec d’autres établissements – anciens, comme l’Institut Pasteur, ou plus récents, à l’instar de l’Inserm qui a vu le jour deux ans plus tôt, ou de l’Iria (futur Inria) qui est dans les tuyaux. Elle est à l’origine d’un mouvement qui ne s’est pas démenti : cette association, qui concernait quarante laboratoires le 1er janvier 1966, en commençant par l’Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg, s’étend désormais à plus d’un millier d’unités mixtes de recherche…

Dans ce contexte, la recherche française, qui avait paru marquer le pas depuis la Libération, semble reprendre de la vigueur. Certains signes ne trompent pas : dans ce pays qui n’avait plus remporté de prix Nobel scientifique depuis celui d’Irène et de Frédéric Joliot-Curie en 1935, François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod sont récompensés en 1965, Alfred Kastler en 1966 et Louis Néel en 1970.

En 1965, le prix Nobel de médecine est décerné à François Jacob, Jacques Monod et André Lwoff (de gauche à droite) de l’Institut Pasteur, à Paris.
En 1965, le prix Nobel de médecine est décerné à François Jacob, Jacques Monod et André Lwoff (de gauche à droite) de l’Institut Pasteur, à Paris.

Certes, les travaux qui leur ont valu cette distinction sont parfois antérieurs aux années 1960, début de la décennie précédente pour le pompage optique de Kastler, bien plus tôt encore pour la découverte de l’antiferromagnétisme et du ferri­magnétisme par Néel. Mais tout le monde se rejoint sur un constat  : la France vient de renouer avec sa longue tradition scientifique !

Attentes et défis des années 1970

Les années 1970 s’inscrivent dans le prolongement de la décennie gaullienne, en héritant des transformations que Mai 68 a apportées dans le monde de la recherche. Certes, l’évolution des budgets du CNRS enregistre un coup d’arrêt après le départ du général de Gaulle en 1969 : son successeur, Georges Pompidou, se révèle moins enthousiaste vis-à-vis de la recherche, et un poil rancunier face à la « chienlit » qui s’est emparée des laboratoires au cours des « événements ». De plus, l’établissement subit, à l’instar de tout le pays, le contrecoup du choc pétrolier de 1973 qui l’atteint au portefeuille : on est frappé, à la lecture des archives de l’époque, du nombre de plaintes lancées par des responsables d’unité devant leurs factures énergétiques.
 

Le 1er janvier 1966 marque l’association des deux grands artisans de la science française :  le CNRS et l’Université. Un mouvement qui ne s’est pas démenti : de quarante laboratoires en 1966 à plus d’un millier d’unités mixtes de recherche aujourd’hui…

L’établissement reste cependant en mesure d’insuffler une puissante dynamique dans plusieurs directions. L’année 1975 est, à ce titre, révélatrice. Elle voit simultanément l’inauguration des « programmes interdisciplinaires de recherche », dont le premier, et ce n’est évidemment pas une coïncidence, est consacré au « développement de l’énergie solaire», la prise en compte de la spécificité du domaine des « sciences pour l’ingénieur », avec la création d’un secteur scientifique ad hoc et promis à un bel avenir au sein de l’établissement3, et une ouverture croissante vers l’industrie nationale, marquée entre autres par la signature d’accords-cadres avec de grandes entreprises – Rhône-Poulenc est la première d’une longue liste.

Un autre programme interdisciplinaire ne tarde pas à être initié, en 1979 : le « Piren », cette fois-ci autour de la recherche sur l’environnement, une préoccupation qui, comme chacun sait, ne cessera de croître au fil du temps. Toujours plus à l’écoute des attentes de la société, le CNRS parvient ainsi à se frotter de manière pionnière aux grands défis globaux – bien que ces attentes et ces enjeux soient souvent antagonistes, hélas… Mais là aussi, la recherche va avoir son mot à dire : l’histoire du CNRS n’en est à ce moment-là qu’au milieu de son parcours. ♦

(À suivre...)

   
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(Cet article a été publié dans CNRS Le Journal N° 296)

Notes
  • 1. Cité par Alain Chatriot et Vincent Duclert (dir.), in «Le Gouvernement de la recherche. Histoire d’un engagement politique, de Pierre Mendès France à Charles de Gaulle (1953-1969)», La Découverte, 2006.
  • 2. Cet Institut est vite accaparé par le ministère de l’Industrie, pour devenir l’Anvar. Lire « CNRS-industrie : un mariage de raison », in Entreprises de haute technologie, État et souveraineté depuis 1945, Denis Guthleben, ministère de l’Économie et des Finances, 2013.
  • 3. Les Sciences pour l’ingénieur. Histoire du rendez-vous des sciences et de la société, Girolamo Ramunni, CNRS Éditions, 1998.

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