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Quand 1936 inventait la grève générale

Quand 1936 inventait la grève générale

09.09.2026, par
Temps de lecture : 11 minutes
Grèves 1936
Manifestants dans les rues de Paris lors de la grève des cafés, en juin 1936.
À l’occasion des 90 ans du Front populaire, retour sur les grèves massives qui ont suivi la victoire de l’union des partis de gauche aux élections législatives de 1936. Premier mouvement de cette ampleur en France, il vit près de deux millions de salariés cesser le travail.

Printemps 1936, les machines se taisent dans des milliers d’usines françaises. Les grèves se multiplient dès la mi-mai dans la plupart des grandes régions industrielles, notamment à Saint-Nazaire, Lille, Toulouse, Le Havre ou la région parisienne. Employés des bijouteries, des boucheries, ouvriers du bâtiment, chauffeurs de taxi… dénoncent les « abus » subis depuis la crise économique. À partir du 27 mai, les grèves deviennent massives en se généralisant dans les usines automobiles et aéronautiques de la région parisienne. La semaine suivante, les conflits sont si nombreux, partout sur le territoire, qu’on peine à les recenser. Du jamais-vu dans l’Hexagone.

À la fin du XIXe siècle, les grèves se déroulaient majoritairement hors de l’usine. En 1936, c’est la grève « sur le tas », soit l’occupation du lieu de travail, qui s’impose. Tout un symbole.

Inédit par son ampleur, le mouvement l’est aussi par sa forme. En 1936, c’est la grève « sur le tas », soit l’occupation du lieu de travail, qui s’impose. « À la fin du XIXe siècle, les grèves se déroulaient majoritairement hors de l’usine, raconte Théo Bernard1, historien et attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’IEP de Grenoble. C’était une “fuite hors de l’usine”, pour reprendre les termes de l’historienne Michelle Perrot. À la Belle Époque, la loi interdisait même formellement d’être sur place durant un mouvement de grève. » En 1936, au contraire, les travailleurs et travailleuses se mettent à l’arrêt, mais restent dans les ateliers. Tout un symbole.

Occupation d’usine en mai 1936. Après la victoire du Front populaire aux élections législatives, ces occupations gagnent tout le territoire hexagonal en l'espace de quelques semaines.
Occupation d’usine en mai 1936. Après la victoire du Front populaire aux élections législatives, ces occupations gagnent tout le territoire hexagonal en l'espace de quelques semaines.

« En réalité, des “grèves sur le tas” ont émergé tout au long des années 1930 dans divers secteurs industriels », détaille l’historien. Mais ces occupations d’usine éclataient en réaction à des licenciements, à des baisses de salaire, ou encore à une dégradation des conditions de travail. Surtout, elles restaient ponctuelles, limitées à quelques sites, et concernaient surtout la métallurgie. « En 1936, au contraire, on assiste à un mouvement de masse, qui gagne une vaste partie du territoire hexagonal en seulement quelques semaines. » En cumul, quelque 2 millions de salariés cessent le travail, et près de 12 000 établissements sont touchés.

Les ferments de la révolte

Le mouvement surprend d’autant plus qu’il survient juste au moment d’une victoire de la gauche aux élections législatives. Le 3 mai 1936, le Front populaire (alliance des socialistes, communistes et radicaux) a obtenu la majorité à la Chambre des députés. Pour l’historienne Danielle Tartakowsky, ce paradoxe n’est qu’apparent : « C’est précisément parce que la gauche est victorieuse que des grèves se développent. Les ouvriers y voient une opportunité unique de faire enfin passer leurs revendications ».

Après des années de conflits sociaux durement réprimés, beaucoup ont le sentiment que le rapport de force a changé. Comme le résume, à l’époque, la philosophe Simone Weil dans une revue syndicaliste révolutionnaire : « Chaque ouvrier, en voyant arriver au pouvoir le parti socialiste, a eu le sentiment que, devant le patron, il n’était plus le plus faible. La réaction a été immédiate ». Si la victoire du Front populaire agit comme un déclencheur, les ferments de la révolte sont là depuis longtemps.

Chaque ouvrier, en voyant arriver au pouvoir le Parti socialiste, a eu le sentiment que, devant le patron, il n’était plus le plus faible. La réaction a été immédiate.

« Dès les années 1920, rappelle Danielle Tartakowsky, de nombreux secteurs industriels (automobile, métallurgie, chimie…) ont connu une profonde transformation de l’organisation du travail. » Suivant les modèles nord-américains du fordisme et du taylorisme, les processus ont été rationalisés pour accélérer les cadences. Des tâches complexes, autrefois réalisées par des ouvriers qualifiés, sont découpées en opérations simples et répétitives, et confiées à des travailleurs spécialisés. Cette tendance est encore renforcée par la crise économique de 1929 – de nombreuses entreprises licencient les ouvriers étrangers et recourent au chômage partiel ; pour maintenir leur compétitivité, elles cherchent à accroître leur productivité malgré des effectifs réduits.

« Cette évolution s’est accompagnée d’une surveillance plus étroite et d’une discipline renforcée, ajoute Théo Bernard. Les rythmes de travail sont plus soutenus, les primes conditionnées à la performance et les pénalités pour des retards ou erreurs sont fréquentes. » Pour cette raison, les revendications des ouvriers sont d’abord très pragmatiques. Loin d’appeler de leurs vœux un nouvel État social, ils demandent surtout le droit de ralentir, souffler, prendre une pause, s’absenter quelques minutes sans être immédiatement soumis à la sanction – souvent arbitraire… – d’un contremaître ou d’un chronométreur. « C’est un mouvement de colère spontanée, qui naît dans les ateliers, et surprend d’ailleurs les organisations politiques et syndicales, relève Danielle Tartakowsky. Personne ne l’avait prévu, encore moins planifié. »

Derrière la joie, la peur de la répression

Cette spontanéité contribue à forger l’image d’une « grève joyeuse », également portée par des photographies et films – le plus souvent réalisés par des techniciens eux-mêmes engagés dans le mouvement. On y voit des familles apporter des paniers-repas aux grévistes, des ouvriers jouer aux cartes entre les établis… Des courses à vélo, des matchs de foot, ou encore des bals improvisés sont organisés dans les ateliers.

Derrière les bals et les repas, la peur de la répression patronale reste néanmoins vive. Les années 1930 sont une période de confrontation et les responsables syndicaux, comme les ouvriers pro-patronat, sont bien souvent armés.

« Pour la première fois, les travailleurs maîtrisent collectivement un espace et un temps qui leur échappaient d’ordinaire, analyse Danielle Tartakowsky. L’usine n’est plus seulement un lieu où l’on obéit. Elle devient un espace où les ouvriers discutent, s’organisent et affirment collectivement leur existence. » Derrière les bals, les repas et les chansons, la peur de la répression patronale reste néanmoins vive. « Il ne faut pas oublier que les années 1930 sont une période de confrontation. Il y a des bagarres. Les responsables syndicaux, comme les ouvriers pro-patronat, sont bien souvent armés », rappelle Théo Bernard.

 

Dans les archives de l’agence Havas (ancêtre de l’Agence France-Presse), que l’historien a épluchées, 40 % des photographies prises en 1936 montrent d’ailleurs des grévistes en train de casser des objets ou signalent en arrière-plan la présence de gardes mobiles – les patrons n’hésitant pas à faire appel à la garde mobile en cas d’arrêt de travail.

Front Populaire 1936. Jean-Pierre Timbaud (1904-1941), secrétaire du Syndicat des métaux, exposant le résultat des entretiens avec le directeur de l'usine Chenard et Walker aux ouvriers qui occupent l'usine.
Front Populaire 1936. Jean-Pierre Timbaud (1904-1941), secrétaire du Syndicat des métaux, exposant le résultat des entretiens avec le directeur de l'usine Chenard et Walker aux ouvriers qui occupent l'usine.

Semaine de 40 heures et congés payés

Pour la plupart, les occupations ne durent pas plus de quelques jours, mais le mouvement, massif, porte rapidement ses fruits. « L’hostilité vis-à-vis des employeurs et des élites politiques est extrêmement forte », décrit Théo Bernard. Les employeurs comme les syndicats se montrent désireux de négocier très rapidement. Les accords de Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 entre le patronat et la CGT, sous l’égide du nouveau chef de gouvernement, Léon Blum.

Les grévistes obtiennent 7 à 15 % d’augmentation de salaire, la semaine de 40 heures et 2 semaines de congés payés. Les accords reconnaissent aussi la liberté syndicale, prévoient la création de délégués ouvriers et ouvrent la voie à la généralisation des conventions collectives. Le droit fait irruption dans l’entreprise, où les conditions de travail ne dépendent plus du seul bon vouloir du patron.

Le mouvement de grèves va en réalité se prolonger jusqu’au printemps de l’année 1937. C'est un mouvement de conquête massive, où tout est arraché loi par loi, atelier par atelier.

Pour autant, ces accords ne mettent pas fin à la mobilisation. Ils ouvrent au contraire une nouvelle phase de grèves et de négociations, entreprise par entreprise, branche par branche. « Le mouvement de grèves va en réalité se prolonger jusqu’au printemps de l’année 1937, raconte Théo Bernard. 1936 est un mouvement de conquête massive, où tout a été arraché loi par loi, atelier par atelier. » Des conventions collectives fixent désormais des règles communes à l’ensemble d’une profession : en matière de salaire, de conditions d’embauche, de durée du travail, ou encore de procédures de négociation. Les accords de Matignon prévoient par exemple la création de délégués ouvriers dans les entreprises, chargés de transmettre les revendications des salariés et de veiller à l’application des nouveaux droits.

« Le patronat ne sera plus jamais “de droit divin”, souligne Danielle Tartakowsky. Les salariés disposent désormais de représentants, d’interlocuteurs reconnus et de moyens institutionnels pour faire entendre leur voix. » Loin de se réduire à de nouveaux avantages sociaux, les conquêtes de 1936 transforment l’organisation même des rapports de force au sein des entreprises. De 1 million d’adhérents en 1936, la CGT voit ses effectifs monter à 4 millions en 1937 !

Les fondations du droit social

Quatre-vingt-dix ans plus tard, les grèves de 1936 demeurent une référence majeure de l’histoire sociale française. Les mouvements ultérieurs, de Mai 68 aux grandes manifestations de 1995, s’en réclament régulièrement. Mais la comparaison a ses limites.

« Le Front populaire s’inscrit dans une période où les organisations collectives – syndicats, partis, associations… – connaissent une forte dynamique d’adhésion et d’engagement », rappelle Danielle Tartakowsky. Cet élan contraste avec des formes de mobilisation aujourd’hui plus fragmentées et la relative faiblesse des organisations du mouvement ouvrier.

La plage du Havre, après les grèves. Il existait déjà des congés dans certains secteurs, octroyés au cas par cas et entreprise par entreprise. 1936 a généralisé ces dispositifs à des millions de travailleurs.
La plage du Havre, après les grèves. Il existait déjà des congés dans certains secteurs, octroyés au cas par cas et entreprise par entreprise. 1936 a généralisé ces dispositifs à des millions de travailleurs.

L’héritage de 1936 n’en reste pas moins un socle de notre État social et de notre vie en entreprise. Les accords de Matignon, les conventions collectives, les délégués ouvriers, les congés payés ou encore la réduction du temps de travail ont contribué à transformer durablement les rapports sociaux et professionnels. Si le Front populaire lui-même ne survit guère plus de deux ans, nombre de droits conquis au printemps 1936 traversent les décennies et structurent encore notre architecture sociale.

Né d’un mouvement spontané, que ni les syndicats ni les partis n’avaient anticipé, il montre que les avancées sociales résultent souvent de la rencontre entre une démarche politique et une mobilisation collective. Sans victoire électorale, les grèves n’auraient pas connu la même issue ; sans action sociale, le Front populaire – dont le programme électoral, fruit du compromis entre socialistes, radicaux et communistes, était peu ambitieux sur le plan social – n’aurait pas créé les mêmes droits pour toutes et tous. ♦
 
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Les cadences au cœur des revendications

Dans les années 1920 et 1930, beaucoup d’entreprises ont adopté le « système Bedaux », fondé sur le chronométrage des ouvriers et le travail au rendement. Aux mines d’Anzin (Nord), par exemple, la productivité est convertie en « points Bedaux » : si le mineur atteint le nombre attendu, il touche son salaire normal ; et s’il fait davantage, le surplus est rémunéré suivant des calculs complexes et finalement peu avantageux pour les employés.

Le « Bedaux » devient un symbole d’exploitation aux yeux des ouvriers. Le cinéaste Jean Renoir l’a notamment mis en scène dans un film électoral réalisé pour le Parti communiste, La Vie est à nous, sous les traits de « Brochard, le Chrono », contremaître décidant si les ouvriers travaillent assez vite à son goût.

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Notes
  • 1. Auteur d’une thèse intitulée « Ouvriers et ouvrières en grève dans les crises des années 1930 ». À lire également : T. Bernard, « Grèves sur le tas et occupations d’usine – Circulations d’une pratique (France, début des années 1930) », Revue d’histoire, 2024 : https://doi.org/10.3917/vin.163.0083 ; T. Bernard, « Similitudes et simultanéité : nouveau regard sur les grèves de 1936-1938 (France, États-Unis, Belgique) », in Les Front populaires, une perspective mondiale 1934-1938, Libertalia, 2026.

Auteur

Fabien Trécourt

Formé à l’École supérieure de journalisme de Lille, Fabien Trécourt travaille pour la presse magazine spécialisée et généraliste. Il a notamment collaboré aux titres Sciences humaines, Philosophie magazine, Cerveau & Psycho, Sciences et Avenir ou encore Ça m’intéresse.