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La Niña pourrait davantage affecter l’économie qu’El Niño
Cet article est publié en partenariat avec la revue Dialogues économiques, éditée par Aix-Marseille School of Economics.
Depuis quelques mois, la planète vit au rythme d’un « petit garçon » turbulent qui bat tous les records. Début octobre, l’agence météorologique américaine (NOAA) a mesuré des eaux du Pacifique équatorial à 2,3 °C au-dessus de la normale1. Elle estime à plus de 90 % la probabilité d’un épisode El Niño « très fort » cet hiver, peut-être le plus intense depuis 1950.
Ce phénomène naturel revient en général tous les 2 à 7 ans. Il bouleverse les régimes de pluie, de sécheresse et de température dans de nombreuses régions du globe. Des études suggèrent que le réchauffement d’origine humaine pourrait renforcer son intensité2.
Mais son impact ne s’arrête pas là. En 2023, une étude de l’université de Dartmouth publiée dans Science estimait que l’épisode alors attendu (moins intense que celui qui s’annonce) pourrait coûter jusqu’à 3 000 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici à 20293.
Ces estimations ne prennent toutefois en compte qu’une partie du phénomène. Les économistes Gilles Dufrénot, William Ginn et Marc Pourroy ont mesuré l’effet sur l’économie mondiale non seulement d’El Niño, mais aussi de La Niña, la phase froide du cycle. Et leurs conclusions bousculent notre lecture de l’actualité4.
El Niño n’est qu’une phase d’un cycle plus complexe
El Niño a été baptisé comme tel par des pêcheurs péruviens qui se sont rendu compte qu’au mois de décembre, les eaux du Pacifique se réchauffaient, ce qui réduisait considérablement leurs prises. El Niño (littéralement, « le petit garçon », en espagnol) faisait référence à l’Enfant Jésus célébré à Noël.
Le réchauffement des eaux n’est qu’une des phases d’un cycle climatique appelé « ENSO » (acronyme de « El Niño – Southern Oscillation »). El Niño correspond à la phase chaude, lorsque la surface du Pacifique équatorial se réchauffe. L’Indonésie, l’Australie et une partie de l’Afrique souffrent alors de sécheresses, tandis que les côtes du Pérou et de l’Équateur sont noyées sous les pluies.
La Niña, en tant que phase froide, inverse en grande partie la donne. Les pluies s’abattent sur l’Asie du Sud-Est et l’Australie, tandis que la sécheresse gagne l’Amérique du Sud et la Corne de l’Afrique. Ces aléas frappent d’abord pêcheurs et agriculteurs, puis se propagent au commerce international, aux prix des matières premières et jusqu’aux décisions des banques centrales.
En règle générale, la plupart des études tiennent El Niño pour le grand perturbateur. Les économistes Gilles Dufrénot, William Ginn et Marc Pourroy, eux, préfèrent prendre en compte les changements de climat entre les phases du cycle. Cette approche leur permet de montrer que La Niña impacte davantage l’économie mondiale – moins sur la production, plus par les prix.
El Niño Godzilla : un véritable perturbateur ?
Au Pérou, tous les voyants sont au rouge. Entre pluies torrentielles, inondations et sécheresses, le phénomène actuel a même été surnommé « Super Niño » ou « El Niño Godzilla ». Pourtant, aussi dévastateur qu’il puisse être dans certaines régions, ses effets ne sont pas toujours négatifs dans d’autres endroits du globe. Cette année, il a par exemple freiné la formation des ouragans dans l’Atlantique. Alors, comment mesurer ses impacts sur l’économie mondiale ?
Les auteurs ont rassemblé des données mensuelles de 1999 à 2022 sur 20 économies, dont les États-Unis, la Chine, la zone euro, l’Inde ou le Brésil. Ensemble, celles-ci représentent environ 80 % du PIB mondial. Chaque pays y compte selon son poids économique. Un choc qui frappe une grande économie pèse donc plus lourd dans le résultat global qu’un choc touchant un petit pays.
Leurs résultats rebattent les cartes sur ce que l’on savait jusqu’alors d’ENSO. Premier constat, contre-intuitif : El Niño n’affecte pas la production mondiale sur le long terme. Ses effets négatifs sur la production s’inversent au bout d’environ neuf mois. Cela s’explique, car ses dégâts touchent surtout des pays tropicaux, comme l’Indonésie ou le Pérou, qui influencent moins la production mondiale.
De grandes économies, comme les États-Unis ou le Canada, peuvent au contraire en tirer profit. Certaines récoltes bénéficient de pluies plus abondantes et l’Atlantique connaît moins d’ouragans. À l’échelle mondiale, les gains des uns l’emportent sur les pertes des autres. El Niño renforce les inégalités déjà présentes entre les États, puisqu’il affecte davantage les pays situés sous les tropiques ou proches de l’équateur.
Le prix réel de La Niña
Le second constat qui ressort de l’étude concerne les conséquences de La Niña. Si la production mondiale reste inchangée, les prix alimentaires, eux, s’envolent. En causant davantage d’inondations, La Niña frappe certains des greniers de la planète, comme l’Argentine, le sud du Brésil ou les plaines américaines, qui exportent massivement maïs, soja et blé. Les céréales se raréfient sur les marchés mondiaux, d’où l’augmentation des prix des denrées alimentaires, y compris pour les pays épargnés par les intempéries.
En étudiant le phénomène ENSO dans sa globalité, les chercheurs ont sorti La Niña de l’angle mort des débats publics. Une prudence s’impose toutefois. L’étude commence en 1999, juste après le super El Niño de 1997-1998. Elle n’a donc jamais observé un épisode à l’échelle de celui qui se forme aujourd’hui.
Se préparer aux cycles, pas seulement aux catastrophes
L’étude permet de mieux comprendre ENSO dans ses différentes phases. Le phénomène oblige à anticiper des enchaînements plutôt que des épisodes isolés : réchauffement, refroidissement, phase neutre, puis retour d’un nouveau choc. Pour les économies exposées, la résilience dépend moins d’une réaction ponctuelle que d’une capacité à absorber des cycles répétés.
Les chercheurs ont souligné le lien intrinsèque entre ces perturbations climatiques et l’inflation, en révélant qu’il y avait plus à craindre des transitions froides d’ENSO. Toutefois, il ne faut pas en conclure à l’innocence d’El Niño. Certains pays, impactés de plein fouet, devront faire face à une série de dégradations économiques.
Gilles Dufrénot souligne l’importance de protéger les premières victimes, en évoquant les communautés agricoles et de pêche, ou les zones urbaines touchées. Pour lui, il faut non seulement agir à l’échelle nationale, mais aussi construire des systèmes de résilience à l’échelle mondiale.
« Si les prévisions signalent de mauvaises récoltes, des stocks de céréales constitués dans des zones épargnées par le phénomène pourraient prendre le relais et éviter que la pénurie ne se transforme en flambée des prix », estime-t-il. Une piste qui relie la sécurité alimentaire à la maîtrise de ce que certains économistes appellent désormais l’« inflation climatique ».
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- 1. Voir : https://tinyurl.com/temp-pacif
- 2. W. Cai, B. Ng, T. Geng, et al., « Anthropogenic impacts on twentieth-century ENSO variability changes », Nature Reviews Earth & Environment, 2023 : https://doi.org/10.1038/s43017-023-00427-8
- 3. C. W. Callahan, J. S. Mankin, « Persistent effect of El Niño on global economic growth », Science, 2023 : https://doi.org/10.1126/science.adf2983
- 4. G. Dufrénot, W. Ginn, M. Pourroy, « Climate pattern effects on global economic conditions », Economic Modelling, 2024 : https://hal.science/hal-04828849v1
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Auteur
Claire Lapique est journaliste scientifique. Elle a écrit de nombreux articles pour Dialogues économiques. Elle est par ailleurs doctorante à l'université de Veracruz.








