Vous êtes ici
Philippe Aghion : « Mon obsession, c’est la pauvreté, pas les riches »
Quels travaux ce prix Nobel d'économie 1 récompense-t-il ?
Philippe Aghion 2 Avec Peter Howitt, colauréat, nous avons proposé une nouvelle théorie de la croissance. À nos débuts, le modèle dominant était le modèle néoclassique de Robert Solow (prix de la Banque de Suède 1987), qui fait reposer la croissance sur l’accumulation de capital : la richesse produite est réinvestie, par exemple dans l’achat de nouvelles machines, qui à leur tour accroissent la production… Problème : on augmente beaucoup moins la production en passant de 9 à 10 machines que de 0 à 1, d’où des rendements décroissants… Il manquait un élément pour expliquer la croissance : le progrès technique.
En 1987, nous avons mis « l’innovation par la destruction créatrice », inspirée de l’économiste Joseph Schumpeter, au cœur de notre modèle. En clair, la croissance de long terme n’est possible que grâce à l’innovation dite « cumulative » : chaque innovateur bâtit sur les innovations précédentes, avec la perspective de pouvoir en tirer des rentes. Il faut aussi de la destruction créatrice, autrement dit que de nouveaux talents viennent constamment défier les innovateurs d’hier.
Seulement voilà : les innovateurs, une fois installés, ont tendance à utiliser les profits qu’ils ont tirés de leur invention pour empêcher l’entrée de nouveaux acteurs. Pour que la destruction créatrice fonctionne, il faut donc un ingrédient supplémentaire : une politique de concurrence.
Au cœur de la croissance par l’innovation, il y a donc un paradoxe… Comment le résout-on ?
P. A. Une croissance basée sur l’innovation ne peut fonctionner que si l’État joue pleinement son rôle de facilitateur et de régulateur. C’est crucial. Pour que le cycle de l’innovation puisse durer, l’État doit entretenir et réguler la concurrence, afin d’éviter ces rentes de situation qui empêchent l’irruption de nouveaux innovateurs. Son rôle va plus loin, car il doit veiller à offrir un socle éducatif de bonne qualité (pour former de nouveaux Albert Einstein et Marie Curie) et à maintenir l’ascenseur social en état de marche.
Depuis que nous l’avons formalisée, cette nouvelle théorie de la croissance endogène a été très largement validée par les données empiriques, au point qu’elle est devenue le modèle de croissance de référence dans le monde aujourd’hui. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle explique aussi certaines énigmes économiques du passé – qui sont d’ailleurs au cœur des travaux de mon confrère Joel Mokyr.
Quelles énigmes du passé votre théorie éclaire-t-elle ?
P. A. Elle explique bien pourquoi le décollage industriel du début du XIXe siècle a eu lieu en Europe plutôt qu’en Chine, où les innovations étaient pourtant nombreuses. L’Europe, elle, avait des universités, L’Encyclopédie, l’imprimerie, la poste, qui ont favorisé l’innovation cumulative.
De plus, depuis la Révolution française et Napoléon, ou bien encore la Glorieuse Révolution britannique, la protection des droits de la propriété intellectuelle a créé les conditions pour que les innovateurs puissent tirer profit de leurs inventions – contrairement à ce qui s’est passé en Chine, où le concept de propriété intellectuelle n’existait pas. Enfin, la concurrence entre les pays européens a encouragé la destruction créatrice…
Et plus récemment ?
P. A. Elle explique la relative stagnation de la croissance américaine qui a suivi la vague des technologies de l’information. Cette révolution numérique a été rendue possible par les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Qui, devenus tentaculaires, ont découragé l’entrée de nouveaux acteurs. Ainsi, aux États-Unis, la croissance a été forte de 1995 à 2005, avant de décroître brutalement.
D’autres pays ont eu des « croissances jusqu’à mi-chemin » : ils ont d’abord réalisé un rattrapage technologique, mais qui a favorisé l’émergence de conglomérats. Ceux-ci ont ensuite fait pression sur les gouvernements pour ne pas faciliter la concurrence. Cela fut le cas en Corée, au Japon, mais aussi en Europe qui, après avoir connu une période de forte croissance pendant les Trente Glorieuses, peine à passer du rattrapage à l’innovation de rupture high-tech.
L’intelligence artificielle peut-elle être cette innovation de rupture ?
P. A. L’IA a un grand potentiel de croissance, car elle automatise non seulement des tâches dans la production des biens et des services, mais aussi dans la production des idées. Seul hic : le cloud est aujourd’hui dominé par Amazon, Microsoft et Google. Idem pour le marché des processeurs graphiques dits GPU (graphics processing unit). Là encore, il y a danger que ces Gafam découragent l’entrée de nouvelles entreprises innovantes, d’où l’urgence de réformer les politiques de concurrence et d’obliger les entreprises à partager davantage leurs données. Tout cela figure d’ailleurs dans les conclusions du rapport de la Commission de l’intelligence artificielle3 que j’ai remis, avec Anne Bouverot4, à Emmanuel Macron en mars 2024.
Comment votre théorie de la croissance par l’innovation s’applique-t-elle à la croissance dite « verte », autre champ de vos recherches ?
P. A. On ne pourra pas lutter contre le changement climatique sans innovation verte. L’innovation verte, c’est d’abord changer nos comportements, mais également la mise en œuvre de nouvelles technologies : des innovations d’atténuation des effets du réchauffement climatique (sources d’énergie moins polluantes), d’adaptation (digues, systèmes moins énergivores d’air conditionné) et d’amélioration. Grâce au progrès technique, notre monde n’est peut-être pas aussi fini que l’on pense.
Une question plus personnelle : comment le militant communiste que vous avez été est-il devenu le théoricien de l’économie de marché et de la croissance ?
P. A. Je suis le fils d’émigrés égyptiens et grecs, j’ai été militant communiste pendant 10 ans, dans mes jeunes années. Mais je me suis aperçu que l’économie planifiée, telle qu’elle était pratiquée dans les pays du bloc soviétique, ne fonctionnait pas.
Je me destinais à être professeur de mathématiques… Je suis devenu économiste parce que je voyais bien que l’économie de marché représentait le meilleur moyen de sortir un maximum de gens de la pauvreté. À condition, bien sûr, d’y adjoindre un modèle social pleinement inclusif.
Aujourd’hui, je me considère comme un social-démocrate. Mon obsession, c’est la pauvreté, pas les riches. J’ai été marxiste et suis devenu un « schumpetérien social ». Joseph Schumpeter, qui a inspiré la théorie de la croissance pour laquelle je suis récompensé aujourd’hui, s’était lui-même fortement inspiré du livre III du Capital de Karl Marx…
Consultez également
Philippe Aghion : l’innovation pour sortir de la crise
Qui sont les élites économiques mondiales ?
Protectionnisme et croissance, une question d’équilibre(s) (blog Dialogues économiques)
- 1. Créée en 1969 et aussi appelée prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, cette distinction est attribuée par l'académie royale des sciences de Suède et le Comité Nobel et financée par la Banque de Suède.
- 2. Philippe Aghion enseigne l’économie au Collège de France et à l’Insead. Il est professeur invité à la London School of Economics et membre associé à Paris Jourdan sciences économiques (PJSE, unité CNRS/École des Ponts/EHESS/ENS-PSL/Inrae/Université Panthéon-Sorbonne).
- 3. « IA : notre ambition pour la France », mars 2024. Voir : https://tinyurl.com/IA-France
- 4. Dirigeante d'entreprise, Anne Bouverot était coprésidente de la Commission de l’intelligence artificielle et est actuellement coprésidente du Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique.









