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« Le pouvoir de Poutine s’exerce à travers un réseau d’emprises sur la société »

« Le pouvoir de Poutine s’exerce à travers un réseau d’emprises sur la société »

10.03.2022, par
Vladimir Poutine face à son Conseil de sécurité, demandant à chacun de ses membres de se prononcer sur l’indépendance des zones séparatistes du Donbass (le 21 février 2022, au Kremlin, à Moscou).
Même s’il apparaît de plus en plus isolé, le président russe ne pourrait en aucun cas diriger seul son pays, souligne Françoise Daucé, directrice du Cercec et spécialiste des relations entre l’État et la société en Russie. Elle décrit comment Vladimir Poutine a mis en place depuis une décennie des relais de pouvoir auprès de toutes les composantes de la société.

On décrit Vladimir Poutine comme un dirigeant isolé, prenant toutes ses décisions en solitaire. Que sait-on, en réalité, des mécanismes du pouvoir au Kremlin ?
Françoise Daucé1. Le président russe a construit progressivement un pouvoir de plus en plus centralisé et de plus en plus coercitif, mais appuyé sur un réseau décentralisé d’encadrement de la société. La formule peut sembler paradoxale, mais elle signifie que la coercition est distribuée et déléguée à différents acteurs, et cela dans toutes sortes de domaines. Pour citer deux exemples que je connais bien, il y a le ministère de la Justice, qui enregistre les organisations non gouvernementales (ONG) sur le registre des « agents de l’étranger ». Cela a abouti tout récemment à la dissolution, le 28 décembre dernier, de l’ONG Mémorial, qui milite pour la réhabilitation des victimes du stalinisme et la défense des droits de l’homme.

Enregistrée comme "agent de l'étranger", l’ONG Mémorial, qui milite pour la réhabilitation des victimes du stalinisme et la défense des droits de l’homme, a été dissoute le 28 décembre 2021, devant ses partisans impuissants et la presse, ici à la porte du tribunal après une audience de la Cour suprême russe.
Enregistrée comme "agent de l'étranger", l’ONG Mémorial, qui milite pour la réhabilitation des victimes du stalinisme et la défense des droits de l’homme, a été dissoute le 28 décembre 2021, devant ses partisans impuissants et la presse, ici à la porte du tribunal après une audience de la Cour suprême russe.

Dans le domaine de l’Internet et des médias, c’est une administration appelée Roskomnadzor qui assure la surveillance des communications… Tous ces organes d’encadrement peuvent être mobilisés le cas échéant pour mettre en œuvre une politique impulsée par le centre fédéral. On pourrait étendre les exemples aux domaines de la recherche, de l’enseignement, de la culture, etc.

Donc, selon vous, l’image du dictateur totalement seul ne reflète pas la réalité…
F. D. Vladimir Poutine n’est évidemment pas seul à gérer son pays, il faut en avoir absolument conscience. Il s’appuie sur toute une série de réseaux, de nœuds et d’emprises sur la société. Le pays est immense et l’exercice du pouvoir doit forcément passer par des relais locaux, en l’occurrence les gouverneurs de région, les maires des grandes villes et les administrations locales. On observe d’ailleurs que ces acteurs régionaux et locaux font parfois preuve d’un certain zèle à l’égard du pouvoir central, en anticipant les décisions et les volontés de Moscou.

Le président Poutine (à droite) et son ministre de la Défense Sergueï Choïgou, alors qu'ils participaient à un match de la Ligue de hockey sur la place Rouge, à Moscou, le 29 décembre 2018.
Le président Poutine (à droite) et son ministre de la Défense Sergueï Choïgou, alors qu'ils participaient à un match de la Ligue de hockey sur la place Rouge, à Moscou, le 29 décembre 2018.

Comment le pouvoir central contrôle-t-il ses relais ?
F. D. Depuis l’accession de Vladimir Poutine au Kremlin, les élections locales et régionales ont été fortement encadrées. Les gouverneurs et les maires doivent leur poste aux décisions du pouvoir central. Ils sont par conséquent tenus à une grande loyauté. C’est le même principe pour les administrations locales dédiées aux contrôles spécifiques dans différents secteurs de la société. Il faut ajouter que le pouvoir s’exerce sans contre-pouvoir institutionnel.

L’émergence de mouvements critiques, comme celui d’Alexei Navalny, a d’abord été tolérée (...) avant d’être démantelée. Sa Fondation de lutte contre la corruption, qualifiée d’extrémiste, est interdite à ce titre.

Toutes les forces politiques d’opposition ont été progressivement écartées de la Douma (le parlement) depuis 2003. Les militants libéraux et démocrates ont été rejetés dans une opposition dite « hors système ». L’émergence de mouvements critiques, comme celui d’Alexei Navalny, a d’abord été toléré sous contrôle avant d’être entièrement démantelé, à l’image de sa Fondation de lutte contre la corruption, qualifiée d’extrémiste et interdite à ce titre.

Peut-on dater le renforcement de cette emprise progressive du pouvoir central ?
F. D. L’emprise du pouvoir sur l’espace public s’est renforcée à partir des années 2011 et 2012, suite aux grandes manifestations contre la fraude électorale et le retour de Poutine à la présidence, après le tour de passe-passe avec Medvedev (respectivement président et Premier ministre, ils avaient permuté de fonction pendant une législature pour contourner la règle constitutionnelle des deux mandats présidentiels successifs maximum, Ndlr). Un arsenal législatif répressif a été mis en place à l’encontre des forces critiques dans la société (associations, journalistes, militants locaux, activistes politiques). Nous avons observé la fermeture croissante de l’administration russe, au point qu’il est devenu impossible pour les chercheurs de mener des enquêtes auprès de ses représentants et des services officiels.

« Encore 12 ans ? Non merci ! », clamaient les affiches au rassemblement anti-Poutine du 10 mars 2012, à Moscou.
« Encore 12 ans ? Non merci ! », clamaient les affiches au rassemblement anti-Poutine du 10 mars 2012, à Moscou.

Le pouvoir central, aujourd’hui, qu’est-ce que cela recouvre concrètement ?
F. D. C’est très difficile de répondre à cette question parce qu’on dispose de très peu d’éléments sur les mécanismes de prise de décision au sommet de l’État russe. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui rend très difficile toute négociation avec le pouvoir. Ce qu’on sait, c’est que la prise de décision se fait au niveau de l’administration présidentielle, selon la dénomination officielle de l’équipe qui entoure Vladimir Poutine, qui se différencie du gouvernement, plutôt en charge des questions économiques et sociales. Vladimir Poutine a constitué autour de lui un cercle de dirigeants, qui semble assez bien représenté par le Conseil de sécurité. Il l’a d’ailleurs mis en scène dans cette vidéo étonnante, le 21 février dernier, où il demande à chacun de ses membres de se prononcer sur l’indépendance des deux républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk, zones séparatistes du Donbass (région russophone de l’est de l’Ukraine), où un conflit a éclaté en 2014 après la révolution pro-européenne de Maïdan.

Cette mise en scène (...) fait écho à la posture du tsar rassemblant ses boyards ou celle des hommes forts soviétiques, en particulier Staline.

On voit que ce conseil est essentiellement composé par les responsables des ministères des Affaires étrangères, de l’Armée et des services de sécurité. Cette mise en scène évoque un exercice très personnel du pouvoir, en faisant écho à la posture du tsar rassemblant ses boyards ou celle des hommes forts soviétiques, en particulier Staline.

Carte d'Ukraine localisant la Crimée, annexée en 2014, et les régions sous contrôle séparatiste (Donetsk et Louhansk), berceau du conflit depuis la guerre du Donbass la même année.
Carte d'Ukraine localisant la Crimée, annexée en 2014, et les régions sous contrôle séparatiste (Donetsk et Louhansk), berceau du conflit depuis la guerre du Donbass la même année.

Est-ce à dire que Poutine a décidé seul de l’agression de l’Ukraine ?
F. D. Nous manquons vraiment de sources pour l’affirmer. Les rares témoignages qu’a pu recueillir le média indépendant Agenstvo, interdit désormais en Russie, auprès de hauts fonctionnaires de l’appareil d’État, donnent quelques indices.

Selon le média indépendant Agenstvo, (...) les hauts fonctionnaires d’État auraient été surpris par l’ampleur de l’agression militaire. La plupart (...) pensaient que la Russie allait reconnaître les républiques autonomes du Donbass mais que les choses n’iraient pas plus loin.

Ces hauts fonctionnaires racontent, sous couvert d’anonymat, avoir été visiblement surpris par l’ampleur de l’agression militaire. La plupart d’entre eux, expliquent-ils, pensaient que la Russie allait effectivement reconnaître les républiques autonomes du Donbass mais que les choses n’iraient pas plus loin. Ils font part aussi de leur désarroi face à l’envoi de troupes sur l’ensemble du territoire ukrainien et notamment jusqu’à Kiev. Mais tout cela reste trop fragmentaire pour comprendre comment les choses se passent au niveau de l’administration présidentielle.

Que sait-on des relations de Vladimir Poutine avec l’armée ?
F. D. Là aussi, c’est l’opacité, mis à part la relation très forte et largement médiatisée entre le président Poutine et son ministre de la Défense, Sergueï Choïgu, qui affichent en toutes circonstances leur unité. Dans les années 1990, j’avais moi-même travaillé sur les questions militaires et enquêté sur le devenir de l’héritage soviétique dans la Russie en transformation. À cette époque, il était encore possible de faire des recherches, même de rencontrer des officiers. Cela est devenu totalement impossible aujourd’hui. L’une des rares sources qui nous reste vient des comités de mères de soldats, très actives dans les années 1990 dans le contexte de la guerre en Tchétchénie, pour défendre leurs fils contre le service militaire. Aujourd’hui, elles font à nouveau entendre leur voix pour dénoncer l’envoi des conscrits sur le front en Ukraine.

Image satellite, prise le 28 février et dévoilée le 2 mars, d'une immense colonne de chars russes se dirigeant au sud-ouest de Tchernihiv, à 140 km environ de Kiev, la capitale Ukrainienne.
Image satellite, prise le 28 février et dévoilée le 2 mars, d'une immense colonne de chars russes se dirigeant au sud-ouest de Tchernihiv, à 140 km environ de Kiev, la capitale Ukrainienne.

Les sanctions économiques représentent-elles une menace pour le régime ?
F. D. Il est trop tôt pour le dire, mais elles peuvent avoir plusieurs effets. Elles peuvent provoquer une forme d’union sacrée derrière le président Poutine, avec une population se sentant victime d’une agression des Occidentaux. Autre possibilité, elles peuvent favoriser la montée du mécontentement et d’une pensée critique, qui entraînerait la dissociation d’une partie de la population vis-à-vis du pouvoir. On pourrait voir surgir aussi des formes d’adaptation aux difficultés de la vie quotidienne et des moyens de les contourner, sans engagement politique. C’est sans doute un peu de chacun de ces trois scénarii qui va se développer en même temps…
 
Mais Poutine ne risque-t-il pas d’être lâché par l’élite économique ?
F. D. Encore faut-il savoir de quoi est faite cette élite… Dans le développement des grosses fortunes de ces dernières années, il est très difficile de faire la part de l’enrichissement « honnête » et celle de la corruption. Or, la pratique même de la corruption – les détournements de l’argent public, les placements off-shore, l’évasion fiscale, etc. – est l’un des autres ressorts de l’exercice autoritaire du pouvoir, dans la mesure où elle rend très difficile sinon impossible, la critique politique. Comme pour les hauts fonctionnaires, elle crée des liens de loyauté obligée.

Arrestation à Moscou lors d'une manifestation contre l'invasion en Ukraine, le 24 février 2022. "Il est très difficile pour les citoyens d’exprimer leurs désaccords, et pourtant on a vu (...) des tentatives particulièrement courageuses", commente Françoise Daucé.
Arrestation à Moscou lors d'une manifestation contre l'invasion en Ukraine, le 24 février 2022. "Il est très difficile pour les citoyens d’exprimer leurs désaccords, et pourtant on a vu (...) des tentatives particulièrement courageuses", commente Françoise Daucé.

L’opinion a-t-elle quelque poids dans ce contexte ?
F. D. C’est toujours compliqué d’en définir les contours, mais, de fait, il y a une très grande attention et un effort permanent du régime poutinien pour encadrer l’opinion et construire le soutien de la population à ses dirigeants. Il est très difficile pour les citoyens d’exprimer leurs désaccords, et pourtant on a vu se lever des voix critiques, des tentatives de manifestations dans la rue, particulièrement courageuses.

(...) la coercition frappe très durement la liberté d’expression : quasiment tous les médias indépendants sont désormais interdits.

Il y a aussi des pétitions en ligne, émanant de cercles très divers, pour s’opposer au conflit, dont l’une d’entre elles a réuni un million de signatures, ce qui est considérable. D’autant plus que la coercition frappe très durement la liberté d’expression : quasiment tous les médias indépendants sont désormais interdits (le fait d’utiliser les mots « guerre » ou « invasion » pour parler du conflit pourrait valoir aux journalistes jusqu’à quinze ans de prison, Ndlr).

La radio indépendante "Echo de Moscou" a préféré annoncer son auto-dissolution, le 3 mars dernier, après une interdiction d'antenne décidée par les autorités en raison de sa couverture de l'invasion de l'Ukraine.
La radio indépendante "Echo de Moscou" a préféré annoncer son auto-dissolution, le 3 mars dernier, après une interdiction d'antenne décidée par les autorités en raison de sa couverture de l'invasion de l'Ukraine.

Comment comprendre alors la rhétorique utilisée par le Kremlin ?
F. D. L’administration centrale utilise actuellement une double rhétorique. Il y a d’abord la mobilisation d’un vocabulaire emprunté à tort et à travers à la Grande guerre patriotique, désignation russe de la Seconde Guerre mondiale. Elle assimile les Ukrainiens et le gouvernement ukrainien à des nazis, instrumentalisant les heures les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale.

Dans les médias officiels, la révolution de Maïdan en 2014 avait déjà été présentée comme une prise de pouvoir par les nazis pour discréditer les nouvelles autorités ukrainiennes souhaitant se rapprocher des institutions européennes.

Dans les médias officiels, la révolution de Maïdan en 2014 avait déjà été présentée comme une prise de pouvoir par les nazis pour discréditer les nouvelles autorités ukrainiennes souhaitant se rapprocher des institutions européennes et se distancier de la Russie. Dans un second élément de rhétorique, le pouvoir russe se pose en défenseur des faibles et des opprimés en Ukraine et dans les républiques autoproclamées du Donbass. En endossant l’habit humanitaire, il assure que l’armée russe est là pour sauver les femmes et les enfants prétendument martyrisés par l’armée ukrainienne.

Quelles peuvent être les conséquences du conflit sur le plan politique russe ?
F. D. Nous sommes clairement à un tournant, et celui-ci sera décisif. Il peut aller dans le sens d’un durcissement encore plus radical du pouvoir russe et des contraintes encore plus sévères sur sa population. Mais un échec militaire en Ukraine pourrait provoquer aussi la remise en cause des équilibres politiques à Moscou, permettant d’envisager un renouvellement du pouvoir. Les deux scénarii sont possibles. 

À lire sur notre site :
Guerre en Ukraine : la résistance est aussi numérique

À lire
L’Âge soviétique. Une traversée de l’empire russe au monde postsoviétique, A. Blum, F. Daucé ; M. Elie, I. Ohayon, Armand Colin, oct. 2021., 432 p.
La Russie postsoviétique, F. Daucé, La Découverte, coll. « Repères », 2019, 128 p.

Notes
  • 1. Françoise Daucé est sociologue, directrice du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (Cercec, unité CNRS/EHESS).

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